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Critique : Black Panther de Ryan Coogler

Un Marvel à part ou un Marvel de plus ?

Après les événements qui se sont déroulés dans Captain America : Civil War, T’Challa revient chez lui prendre sa place sur le trône du Wakanda, une nation africaine technologiquement très avancée. Mais lorsqu’un vieil ennemi resurgit, le courage de T’Challa est mis à rude épreuve, aussi bien en tant que souverain qu’en tant que Black Panther. Il se retrouve entraîné dans un conflit qui menace non seulement le destin du Wakanda, mais celui du monde entier…

Parmi les critiques fréquemment adressées à l’égard des productions Marvel, celle de l’uniformisation de leur univers est peut-être la plus récurrente. Exception faite de l’un ou l’autre Guardians of the Galaxy, on leur reproche souvent d’avoir recours aux mêmes astuces narratives, à ce même mélange de comédie et de conflits spectaculaires, mais sans conséquence. La venue de cinéastes « originaux » tels que Taika Waititi ou James Gunn trahit un désir d’insuffler un peu de personnalité dans un univers en danger d’homogénéisation, mais le résultat n’est que rarement à la hauteur des attentes. Entre œuvres un peu barrées et divertissements ordinaires, les films s’enchaînent, sympathiques, mais souvent faciles à oublier. La dernière production du studio, Black Panther, réalisé par le talentueux Ryan Coogler (Creed, Fruitvale Station) nous laisse prudemment optimiste quant à l’avenir de la franchise : c’est un film qui souffre d’un certain nombre des problèmes qui ont affligé ses prédécesseurs, mais éblouit par ce qui le différencie de ceux-ci.

Rien ne le distingue plus clairement que Wakanda, le pays imaginaire dans lequel il prend place. Créé dans les comics de Stan Lee et Jack Kirby, ce territoire africain luxuriant cache, derrière l’image d’une nation du tiers-monde, un eldorado de ressources énergétiques où fleurissent les innovations technologiques, et où l’opulence se mêle à des règles ancestrales. Convoquant des mouvements artistiques issus des quatre coins de l’Afrique, des œuvres de multiples artistes noirs américains, et des éléments plus conventionnels de science-fiction, Black Panther nous propose un monde indéniablement à part, drastiquement différent de ceux auquel Marvel nous a habitués, mais également très distinct de tout ce qui se fait en SF/Fantasy grand public. C’est un univers riche, aussi abouti qu’immersif, et fièrement afrofuturiste. Rien que pour l’explorer, le film mérite d’être vu.

Le caractère à part de cet univers signifie aussi que, à l’exception d’une inévitable scène post-générique, nous sommes épargnés les sempiternelles et souvent maladroites incursions de super-héros Marvel. Le long-métrage a en effet sa propre panoplie de personnages prompts à captiver notre intérêt, à commencer par son protagoniste, T’Challa, le prince de Wakanda et « Black Panther ». Revenu dans son pays après la mort de son père, ce souverain charismatique a la lourde tâche de gouverner un peuple, et doit faire face aux problèmes particulièrement tragiques que suscite son intronisation. Le rôle manque parfois de définition, mais la performance de Chadwick Boseman et les multiples conflits qui déchirent l’homme qu’il incarne nous le rendent fascinant. Le film surprend surtout par la qualité de ses rôles féminins, des personnages forts de guerrière, scientifique et humanitaire où brillent Letitia Wright, Danai Gurira et Lupita Nyong’o.

Du côté des méchants, on pourra chérir la performance d’Andy Serkis, qui prend un malin plaisir à incarner un Sud-Africain exubérant et infâme. C’est cependant à son acolyte, le bien nommé « Killmonger », que le titre de meilleur adversaire revient. Interprété par Michael B. Jordan, il est un des antagonistes les plus marquants de l’univers Marvel, un de ceux dont les motivations font — diantre ! — un certain sens. Disney oblige, son attitude est celui d’un méchant parfois grotesquement cruel, mais la complexité morale du personnage est bien là, dans ses objectifs tout à fait compréhensibles.

Si l’humour n’est pas absent du film, le ton est généralement au sérieux, et c’est tant mieux. Évoquant de front des questions telles que la méfiance vis-à-vis d’autrui, le protectionnisme ou encore l’identité d’une nation, Black Panther s’impose, au milieu de films drôles mais souvent timides dans leur propos, comme l’œuvre le plus politiquement chargée que Marvel ait produite jusqu’ici. Les duels de pouvoir qui s’y jouent sont tous simplement passionnants, et le long-métrage parvient dans sa structure plutôt convenue à nous surprendre à quelques occasions, par ses retournements de situation aux enjeux clairs et définis.

La même chose ne peut pas être dite des scènes d’actions qui parcourent le film, souvent peu lisibles. De la maîtrise impressionnante que Coogler avait démontrée dans Creed, quelques touches subsistent — un sens du rythme, l’impact des coups —, mais celles-ci s’amenuisent considérablement lorsque le nombre de combattants s’agrandit. Une déception donc pour un cinéaste de son calibre. À l’instar de Thor  : Ragnarok, l’avalanche d’effets spéciaux (parfois hideux) ne joue pas à son avantage, accentuant le sentiment de confusion qui s’en dégage.

En dépit de ces effets numériques (et occasionnellement grâce à ceux-ci), le film possède une identité visuelle et sonore forte. Les cultures africaines et afro-américaines y sont royalement mises en avant, que ce soit dans les chatoyants et superbes costumes, la riche mythologie, ou sa bande-son, composée en grande partie par le rappeur Kendrick Lamar. Regrettablement, cette beauté esthétique se perd dans de multiples scènes à l’aspect terne, victimes de la colorimétrie fade et sans contrastes que les studios Marvel imposent à la majorité de leurs films (si le sujet vous intéresse, il est abordé dans cet excellent essai vidéo).

Ni un chef-d’œuvre du divertissement ni un banal récit de super-héros, Black Panther s’impose comme le fruit de compromis hollywoodiens et d’une vision artistique très marquée. Il ne constitue peut-être pas le renouveau tant annoncé de Marvel, mais il porte en lui l’image d’un futur relativement positif   : celui d’un cinéma américain qui, bien que piégé dans ses codes, s’ouvre enfin à de nouvelles cultures et à de nouvelles formes de représentation.