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Critique : BlacKkKlansman de Spike Lee

Make America Great Again

Au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par les agents les moins gradés du commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l’histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions. En se faisant passer pour un extrémiste, Stallworth contacte le groupuscule : il ne tarde pas à se voir convier d’en intégrer la garde rapprochée. Il entretient même un rapport privilégié avec le « Grand Wizard » du Klan, David Duke, enchanté par l’engagement de Ron en faveur d’une Amérique blanche. Tandis que l’enquête progresse et devient de plus en plus complexe, Flip Zimmerman, collègue de Stallworth, se fait passer pour Ron lors des rendez-vous avec les membres du groupe suprémaciste et apprend ainsi qu’une opération meurtrière se prépare. Ensemble, Stallworth et Zimmerman font équipe pour neutraliser le Klan dont le véritable objectif est d’aseptiser son discours ultra-violent pour séduire ainsi le plus grand nombre.

Depuis 2013, Spike Lee s’est fait rare sur grand écran. Il a beaucoup lorgné du côté du documentaire, des courts-métrages, clips et autres, autant dire que son retour sur la Croisette était attendu. Sans rien savoir sur le film, le titre est déjà très évocateur. BlacKkKlansman, c’est éloquent. Connaissant l’attrait de Spike Lee pour la défense des droits des afro-américains, une attaque du Ku Kux Klan ne pouvait qu’être frontale. L’histoire que Lee a choisie, c’est celle de Ron Stallworth, le premier flic afro-américain à s’être infiltré dans le Klan. Evidemment, en étant noir, il ne pouvait le faire physiquement. C’est pourquoi il a du faire la paire avec l’un de ses collègues. A deux, un au téléphone, l’autre en personnes, ils étaient Ron Stallworth, un blanc intéressé par le fait de rendre l’Amérique blanche susceptible d’être un nouveau membre du Klan.

Le traitement de l’histoire est relativement classique. Il suit un schéma narratif simple et efficace qui consiste à suivre le parcours de Ron ainsi que son association avec Flip, le flic blanc qui se fait passer pour Ron auprès du Klan. Il y a peu de réels enjeux, ce qui intéresse principalement Spike Lee, c’est de montrer la confrontation entre les uns et les autres, les différences mais aussi les ressemblances, car il y en a. Il dresse le portrait de la ville de Colorado Springs, de la police, des mouvements noirs et du Ku Kux Klan et des interactions entre chacun d’entre eux. Ce sont des portraits sans concessions qui ne peuvent éviter une certaine stigmatisation.

Pour que le film fonctionne, il fallait des personnages forts et des comédiens charismatiques. Ron Stallworth a une énergie folle, énormément de charisme et une volonté de fer. C’est ce qui lui a permis de se faire une place parmi les forces de l’ordre. Il est brillamment interprété par John David Washington, le fils du célèbre Denzel Washington. C’est un jeune comédien qui impressionne et qu’il faudra surveiller désormais. Le deuxième larron du binôme est Flip Zimmerman, le flic blanc qui se retrouve embarqué dans cette mission d’infiltration. L’excellent Adam Driver endosse le rôle à merveille. Ce qui rend ces deux personnages particulièrement intéressants, c’est tout ce qui les sépare du Klan. Le premier est noir tandis que le second est juif, les deux cibles principales du KKK. Voir ces hommes devoir infiltrer un ordre dont la façon de penser est particulièrement discriminatoire et violente avec eux demande une grande force d’esprit. Cela rend les échanges et certaines situations particulièrement stressantes voire, à quelques occasions, drôles.

Le souci de Spike Lee, c’est que pour lui, il faut combattre le feu par le feu. Il n’y a donc pas beaucoup de nuances. C’est un élément dont il faut être conscient avant de voir ses œuvres. Son côté militantiste est l’une de ses marques de fabrique et il n’hésite pas ici encore. Avec plusieurs répliques, Lee s’attaque explicitement à l’Amérique de Trump en mettant dans la bouche de membres du Klan des expressions comme Make America Great Again, le slogan de campagne de Trump. Après le film et juste avant le générique, il montre comme les choses ont finalement peu changé en montrant des images d’archives des événements qui ont frappé les Etats-Unis l’été dernier comme les affrontements entre les nationalistes et la gauche ou encore le tragique assassinat d’une manifestante par un conducteur qui a foncé dans une foule. Qu’on se le dise, Spike Lee ne fait jamais dans la demi-mesure.

Avec BlacKkKlansman, Spike Lee signe un retour très réussi qui prend le pouls d’une Amérique malade et remet cette histoire datant des années 70 dans un contexte actuel fort. Le film se laisse suivre sans peine et tient principalement pour sa mise en scène, son message et son casting quatre étoiles qui, outre John David Washington et Adam Driver, comprend de solides comédiens comme Topher Grace, Laura Harrier, Ryan Eggold ou bien encore Robert John Burke. C’est du très bon Spike Lee à voir et revoir tout en n’oubliant pas de garder un peu de recul par rapport à tout cela.