Critiques de films, Science-fiction

Critique : Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve

Vous n’avez jamais vu de miracle

En 2049, la société est fragilisée par les nombreuses tensions entre les humains et leurs esclaves créés par bioingénierie. L’officier K est un Blade Runner : il fait partie d’une force d’intervention d’élite chargée de trouver et d’éliminer ceux qui n’obéissent pas aux ordres des humains. Lorsqu’il découvre un secret enfoui depuis longtemps et capable de changer le monde, les plus hautes instances décident que c’est à son tour d’être traqué et éliminé. Son seul espoir est de retrouver Rick Deckard, un ancien Blade Runner qui a disparu depuis des décennies…

Denis Villeneuve le dit lui-même, quand il a entendu qu’une suite de Blade Runner était en développement, il trouvait que c’était une mauvaise idée. Ce qui l’a fait changer d’avis, c’est le scénario signé Hampton Fancher. Connaissant l’attachement de Villeneuve aux histoires, les spectateurs étaient en droit d’être confiants pour la suite bien qu’une pointe de stress était normale. Après tout, Blade Runner est considéré comme un chef-d’œuvre majeur de la filmographie de Ridley Scott, une œuvre de science-fiction essentielle de Philip K. Dick voire une des meilleures bandes originales de cinéma, elle était signée Vangelis.

Ce n’était donc pas une mince affaire que de se plonger dans le développement d’une suite. On pourrait presque dire que c’est le plus gros challenge de la carrière de Denis Villeneuve. Avant Dune ? Dans tous les cas, le projet fut mis en place avec un talentueux réalisateur aux manettes. Le retour d’Harrison Ford était confirmé et, le reste du casting comprend Ryan Gosling dans le rôle principal, Jared Leto, Ana de Armas, Dave Bautista, Robin Wright et Sylvia Hoecks.

Dès les premières secondes voire minutes, on ne peut qu’être ébloui par le travail de Roger Deakins, le directeur de la photographie de Villeneuve. On était prévenus, on est servi. Cette lumière est l’une des grandes réussites du film. Jouant sur le clair-obscur, les couleurs, les environnements léchés, Deakins s’amuse. Son travail est absolument remarquable, tout simplement essentiel au film. C’est un des éléments les plus importants puisque, avec d’autres, il donne le ton général. Au travail de Deakins peut-être associé celui de Dennis Gassner, responsable de la production design connu notamment pour avoir travaillé sur les derniers James Bond (un facilitateur éventuel pour que Villeneuve réalise le prochain ?). Il a créé des décors extrêmement détaillés. C’est poisseux, sale, futuriste tout en gardant un côté un peu vieillot qui n’est pas sans rappeler l’Europe de l’Est (sans doute dû en partie au fait que le tournage ce soit déroulé à Budapest).

Lors de ces premières minutes du film, on voit une voiture volante débarquant sur une terre ravagée. Pas de toute, on est bien devant un Blade Runner. En quelques images, Villeneuve rassure. L’homme qui est sorti de la voiture rentre dans un des bâtiments qui semblent en piteux état. Peu après, alerté par le bruit, un homme qui était dans une serre le suit. Il entre dans la maison, fait les mêmes pas. Avec quelques choix de cadrages intelligents, Villeneuve illustre son histoire de très belle façon. Car, quelle que soit la qualité d’un scénario, il ne faut pas négliger le visuel qui, lui aussi, raconte l’histoire.

Blade Runner 2049, c’est l’histoire d’une nouvelle génération de Nexus, des Nexus obéissants. Les erreurs de la Tyrell Company ont été corrigées par la société qui a repris la fabrication de Nexus : Wallace. L’intelligence artificielle et ses limites sont toujours au cœur des interrogations. Jusqu’où est-il possible d’aller ? Peut-on rendre possible l’impossible ? Quelle est la part d’humanisme des Replicans ?

Dans Blade Runner, le test de Voight-Kampff était au centre de tout. Comment reconnaître un humain d’un Replican ? La réponse était obtenue après avoir passé le test mais, même avec ça, la frontière n’était parfois pas évidente. Deckard est-il un Replican ? La logique instaurée par Ridley Scott voudrait que oui. Villeneuve allait-il y répondre ou prolonger le mystère ? Ici, les Replicans sont facilement identifiable et identifiés. Les enjeux ne sont plus de les révéler mais bien de les trouver, purement et simplement. L’enjeu paraît mince, c’est pourquoi Hampton Fancher a ajouté un paramètre supplémentaire et extrêmement intéressant. Par contre, ne comptez pas sur cette critique pour vous en parler. Le simple fait de le mentionner pourrait gâcher la découverte du film. Sachez seulement que, ce nouveau paramètre est un vrai chamboulement, une vraie bonne idée qui est creusée de manière très intéressante dans le film. Dans ce tas désolé, Villeneuve a réussi à insuffler beaucoup d’émotion. C’est une prouesse avec ces personnages déshumanisés et cette terre détruite. 

Blade Runner 2049, c’est une bonne histoire avec un visuel très fort. La partie la plus évidente concerne le travail de Roger Deakins, abordé plus haut, mais ce n’est évidemment pas tout. Comme il n’a pas écrit le scénario, il est moins mentionné mais, le chef d’orchestre dans tout ça, c’est toujours Denis Villeneuve. Une fois encore, il fait preuve d’un sens aiguisé et naturel du cadrage et de la mise en scène. Il parvient à rendre une échelle des grandeurs remarquable. C’est encore plus vrai en Imax. Son travail en tant que metteur en scène est admirable et évident mais, il ne faut pas oublier celui de Joe Walker, son monteur depuis Sicario. Ils ont décidé ensemble d’instaurer un rythme et un ton proches de ce qu’a fait Ridley Scott à l’époque. On est très loin des standards actuels en termes de rythme. Le film n’est pas rapide. Il est plutôt lent et prend son temps de bien faire chaque chose. Cela donne aussi un film plus long du coup. La durée est de 2h35, sans le générique de fin. Ce n’est pas rien. Il fallait donc que ce rythme soit parfaitement dosé, chose qui est faite avec brio.

Blade Runner, c’était aussi l’ambiance musicale de Vangelis, comme mentionné en introduction. Cette ambiance était chère aux yeux de Denis Villeneuve qui voulait quelque chose qui s’en rapprochait. Après plusieurs mois de boulot, exit Jóhann Jóhannsson son compositeur habituel, et place au duo composé par Hans Zimmer et Benjamin Wallfish (qui a composé cette année les bandes originales de Ça et Annabelle 2). Le résultat est bruyant. Très bruyant. Ce n’est sans doute pas la plus belle réussite de Zimmer mais, ça colle bien à l’univers. Cela dit, peut-être que quelque chose de plus doux aurait été plus appréciable.

Et les acteurs ? Et bien, Ryan Gosling fait un très bon Blade Runner. Son look rappelle celui qu’avait Harrison Ford il y a trente ans mais ce n’est jamais gênant. Il montre de plus en plus qu’il a plus d’une expression et tant mieux. Il semblait limité pendant toute une période mais semble s’en être émancipé, en choisissant de bons projets notamment. A ses côtés, Ana de Armas incarne une personne virtuelle, la compagne virtuelle de l’agent K en fait, ce qui n’est pas sans rappeler Her de Spike Jonze. Les autres rôles principaux sont tenus par Sylvia Hoecks, surprenante et excellente, mais aussi Robin Wright, génialement froide comme à son habitude. Jared Leto incarne un personnage plus particulier, le dirigeant de la compagnie Wallace. Sa particularité : être aveugle. Cela donne quelques scènes particulièrement saisissantes. Dave Bautista surprend également mais, son talent de comédien est déjà confirmé depuis un moment déjà. Quid d’Harrison Ford ? C’est Harrison Ford, il est bon. Mais, il faut bien l’avouer, ce n’est pas le meilleur élément du film bien qu’il ne soit évidemment pas mauvais.

Finalement, Blade Runner 2049 est ce que l’on espérait. Enfin, si tant est que l’on espérait une suite digne du film de Ridley Scott. Il fait sa propre place dans ce que l’on peut appeler la mythologie Blade Runner en enrichissant les propos de Scott. En cela, c’est Hampton Fancher qu’il faut féliciter pour son très beau scénario. Pour le reste, la technique, la mise en scène, la direction artistique, les visuels,… c’est le fruit du travail de Denis Villeneuve et ses fidèles lieutenants dont l’excellentissime Roger Deakins qui, on est prêts à le parier, pourrait décrocher un nouvel Oscar pour sa photographie. Bref, Blade Runner 2049 est une œuvre qui porte la marque de son réalisateur tout en soignant le matériau d’origine. Est-il meilleur ? Difficile à dire, d’autant plus que l’original a atteint un statut de film culte mais, ce qui est certain, c’est que Denis Villeneuve n’a pas à rougir, loin de là. Il a réussi son pari, pourtant loin d’être gagné quand il s’est lancé dans le projet. En fait, on espérait sans doute secrètement que ça soit un très bon film mais, les garanties étaient minces. Après la vision du film, on était rassuré, Denis Villeneuve est l’homme qu’il fallait.