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Critique : Born to be Blue de Robert Burdreau

Chet Faker.

Afin de lui rendre hommage, un producteur de Hollywood propose à Chet Baker, le légendaire trompettiste de jazz des années 1960, de tenir le premier rôle dans un long métrage consacré à sa vie. Pendant le tournage, Chet tombe éperdument amoureux de Jane, sa partenaire afro-américaine. Malheureusement, la production est arrêtée le jour où, sur un parking, Chet est passé à tabac.
Anéanti, les mâchoires fracassées, l’artiste se replie sur lui-même, et son passé ravive ses démons. Jane réussit néanmoins à le convaincre d’aller de l’avant, de rester sobre et, grâce à la musique, de regagner la reconnaissance de ses pairs.

A la manière de Miles Ahead, le biopic foutraquement cool sur Miles Davis sorti l’an passé réalisé-interprété et produit par Don Cheadle, Born to be blue affabule sur les points d’ombre de la vie d’un grand trompettiste de Jazz. Ici c’est la traversée du désert de Chet Baker entre 66 et 73 après son passage à tabac par des dealers à qui il devait du fric (qui n’est que le point d’orgue d’une longue descente aux enfers comme ses multiples séjours en prisons en Allemagne et en Italie pour possession d’héroïne) qui est au centre du film. Une mâchoire brisée et des tentatives de sevrage plus tard, Robert Budreau montre un Baker qui essaie de se reconstruire, à réapprendre la trompette et de sauver son couple. Des blancs de sa biographie, Burdreau les transforme en une histoire intimiste (notamment le rapport de Baker à son père), renforce sa relation avec sa femme et conjugue avec beaucoup de finesse la grande Histoire du jazz (la rivalité entre Baker et Davis) et l’histoire personnelle de l’homme.
Il met brillamment en scène cette descente aux enfers autour de son addiction à l’héroïne (sujet sensible mais dignement traité) et cette lente remontée aux deux-tiers du film qui s’arrête dans une séquence finale éblouissante où Baker retrouve son aura musicale dans un concert au Birdland face à Miles Davis et Dizzy Gillespie mais qui est malgré tout déchirante par ce qu’elle montre en arrière-plan (on en dira pas plus).

Là ou Budreau, comme Cheadle d’ailleurs, réussit son coup, c’est qu’il n’hésite pas à largement fantasmer cette période de la vie du musicien dont on sait peu de choses en inventant par exemple une mise en abîme délirante (un biopic dans le biopic où Chet Baker joue son propre rôle). Cela donne l’occasion au film de délivrer quelques flash-backs, notamment sur cette jalousie réciproque entre lui et Davis, qui sont filmés dans un noir et blanc magnifique.
Moins décousu et fantasque que Miles Ahead, Born to be blue n’en est pas moins un biopic très original et inspiré dans la liberté qu’il prend avec le réel, comme dans le film de Cheadle l’important est de saisir l’esprit du musicien en l’occurrence ici une douce folie plutôt que de chercher la véracité historique absolue. C’est une conception assez rafraîchissante du biopic qui n’est pas forcément dans un pur académisme mais capte l’essence même du film (ici le jazz) qui va infuser le mode de récit et sa mise en scène. Bien que la narration soit relativement classique et linéaire, le film brille surtout par son scénario parfaitement absurde qui joue sans cesse sur la personnalité torturée et imprévisible de Baker (cette mise en abîme n’est pas sans rappeler parfois Being John Malkovich de Spike Jonze) et cette réalisation élégante.
Tournée en 35 mm, le film alterne magnifiquement les différentes textures, couleurs et tons avec ces flash-backs dans un noir et blanc granuleux, ces intérieurs qui tirent sur le orange (un peu comme le Inside Llewyn Davis des frères Coen, immense faux biopic musical mais en plus coloré) et ces extérieurs dans la nature californienne sont une splendeur visuelle qui sublime la relation entre Chet Baker et sa femme Jane en lumière quasi-naturelle et au steadycam font irrémédiablement penser au Terrence Malick actuel.

L’essentiel pour un biopic de jazzman c’est que Burdreau fait la part belle à la musique en montrant des chansons entières en live ou en sessions d’enregistrement, il filme avec beaucoup d’élégance par de lents mouvements la performance géniale d’Ethan Hawke qui trouve un rôle à sa hauteur. Il crève l’écran par sa maîtrise vocale et sa gestuelle, son jeu de mâchoire et son élocution si particulière. Rarement Hawke aura autant misé sur la transformation et ça lui va plutôt très bien, sans chercher le mimétisme à tout prix il y va franco tentant d’être aussi déluré que Baker et ça fonctionne souvent.
Preuve que l’association entre le biopic et le jazz fonctionne, on voudrait juste citer trois scènes qui montrent bien cette parfaite adaptation de la musique au mode de mise en scène.
La souffrance par exemple lorsque Chet essaie de jouer de la trompette dans son bain après s’être fait brisé la mâchoire. Grand moment d’horreur où il souffre le martyr, le sang sort de sa bouche souillant ainsi le blanc immaculé de la baignoire mais pas une note ne résonne malgré son acharnement.
Un certain sens du swing lors du premier flash-back, au Birdland, lorsque Baker cherche à montrer à Davis qu’il est son égal et la caméra se met à virevolter autour du trompettiste en transe sur scène dans ce noir et blanc magnifique.
Et enfin la mélancolie quand il se met à chanter pour sa femme tout en tirant des cartes qui deviennent petit à petit un beat de batterie quand il les pose sur la table, superbe idée de mise en scène où Baker est tellement génial que n’importe quoi peu l’accompagner.

Plus sage que le biopic que Don Cheadle avait consacré à Miles Davis l’an dernier, Born to be Blue n’en est pas moins une grande réussite. Captant à la fois parfaitement la musique, l’esprit du musicien tiraillé entre la drogue (son art) et sa femme (un semblant de vie de famille) et surtout une fascination pour Chet Baker qui transparait dans chaque plan. Ethan Hawke incarne magistralement le trompettiste et Burdreau parvient à capter cette énergie créatrice et scénique par sa mise en scène originale sans être novatrice. Born to be Blue et Miles Ahead ne sont peut être pas du niveau de Bird de Clint Eastwood mais ça prouve tout de même qu’il est encore possible de faire de sacrément bons films autour du jazz.