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Critique : Cheval de guerre de Steven Spielberg

Steven Spielberg joue pour la énième fois la carte du film familial, genre où il effectue un retour triomphal, avec l’esthétique Cheval de guerre, adapté d’un roman britannique. Loin d’être son meilleur film. Loin.

Une histoire d’amitié entre Albert, un jeune garçon, et son cheval Joey. Vendu à la cavalerie britannique dans les premières heures de la Première Guerre mondiale, Joey est directement envoyé au front. Mais il est capturé par les Allemands qui n’hésitent pas à s’en servir dans les combats. Albert, qui est encore trop jeune pour s’engager, décide de se lancer dans une mission de secours pour libérer son cheval…

« Le meilleur film de Spielberg » … « Un film familial à ériger en modèle de construction » … « Une incroyable fresque historique » … « Une œuvre divertissante et puissante à la fois.  » On en finit plus de s’esbaudir sur ce Cheval de guerre (titre original War Horse, plus sexy sûrement), signé par la main du maître Steven Spielberg. Après un détour numérique avec le visuellement bluffant Tintin (à défaut d’être convaincant sur le fond), Spielberg poursuit sa route à l’entertainment avec Cheval de guerre, une fresque historique bouleversante, adaptée du roman éponyme de Michael Morpurgo. Spielberg n’a plus grand-chose à prouver aussi bien dans le divertissement aussi passionnant que visuellement abouti (E.T., Jurassic Park…), la comédie grand public (Arrête-moi si tu peux) ou le film intello engagé (La Liste de Schindler, Munich) où Spielberg interroge l’Histoire. Pourtant, on retrouve, disséminés dans sa riche filmographie, quelques films moyens, voir même mauvais. Cheval de guerre serait donc l’un d’eux, estampillé « conte »… Ce qui n’excuse pas tout. Explications.

En débutant son film par un plan aérien d’une campagne britannique idyllique, Steven Spielberg prend le parti de l’esthétique, à tous les niveaux. Le terme de fresque pour un film très pictural d’ailleurs, prend tout son sens dès les premières images. Une mise en scène léchée, travaillée, mais tout aussi superficielle, à l’image des éclairages artificiels qui peuplent de nombreuses scènes (celle des tranchées par exemple), preuve d’un mauvais goût douteux. Etonnant venant d’un réalisateur à qui on peut reprocher beaucoup de choses (sauf chez les adorateurs aveuglés), mais sûrement pas ces qualités de metteur de scène, même sur un scénario simpliste. Car oui, Cheval de guerre est une histoire à dormir debout, niaiseuse à souhait, destinée aussi bien à la grand-mère qu’à son petit fils. Un film qui rassemble derrière des grandes thématiques autour du courage, de la loyauté, de l’espoir et de l’amour. Steven Spielberg filme son histoire comme un grand tableau expressionniste, à coups d’effets de style et de grands travellings sol ou aérien, sans oublier parfois quelques plans rares comme l’œil d’un cheval, miroir de ce que le spectateur classique verrait, tel un humain. Oui, le cinéma de Spielberg, c’est avant de questionner l’humain qui sommeille en nous. Reste toutefois un éclair de génie lors d’une scène de bataille dans les tranchées où le réalisateur a pris le parti d’être au plus près de son action, mais en accompagnant toujours sa mise en scène d’une esthétique léchée (avec un léger floutage), ce qui amène une certaine proximité. A cela, il rajoute la vitesse de l’action et la puissance des sons (chose récurrente dans le film, on remarquera par exemple cette façon de mettre en avant le bruit du sabot d’un cheval au galop). La scène n’est pas sans rappeler celle du débarquement dans Il faut sauver le soldat Ryan, avec une violente sensation viscérale qui vous laisse sans voix. Mais cette scène apparaît bien esseulée dans ce processus d’esthétisation à tout rompre, au point d’abuser par exemple d’éclairages artificiels et de plans too much pour lesquels on s’écrirait « waouh c’est trop beau! ». 90 millions de budget pour montrer cela, ce n’est pas du mauvais goût ni une critique classique en tant de crise, c’est juste jeter de l’argent par la fenêtre. Steven Spielberg ferait-il trop dans l’esbroufe ? Autre petit clin d’œil amusant, mais pas inhérent au cinéma de Spielberg, mais à l’entertainment américain de masse : on parle anglais, aussi bien chez les allemands et les français, avec des accents ridicules. Au diable la fibre artistique (et surtout linguistique pour l’occasion), vive le commercial et le tout public. Ce genre de détail est assez symbolique d’une volonté de faire de ce type de film, répondant au doux nom de « fresque familiale », un produit à la gloire du cinéma américain, ou plutôt sa capacité à divertir. Comme souvent dans l’adaptation américaine, la langue est reine, quelque soit l’endroit où nous amène le récit.

Côté acteurs, passons directement sur le jeu épouvantable de Jeremy Irvine, qui passerait inaperçu dans la série Heartland. Le coup de cœur vient de Tom Hiddleston, qui incarne le capitaine Nicholls, première personne à croiser le chemin de Joey (et à le chevaucher) après l’avoir acheté au père d’Albert (car oui, on va vous bassiner avec un message subliminal « la guerre c’est mal, elle vous prend et ne vous rend –presque- rien). Son petit charme agit dès la première apparition à l’écran. Il est le seul à dégager nettement une sincérité dans un rôle clairement défini. Celui qui avait interpreté Loki dans Thor a quelque chose qui physiquement se rapproche d’un certain Ralph Fiennes (La Liste de Schindler). Derrière, Benedict Cumberbatch est convaincant, solide, mais malheureusement peu présent à l’écran. Pour continuer dans la distribution des bonnes médailles, le solide Peter Mullan (Braveheart, My Name is Joe, Neds) touche en père alcoolique et vétéran. Enfin, côté déception, Emily Watson n’est guère très convaincante en mère sensible, tout comme la présence de Niels Arestrup, le philosophe français à ses heures perdues. A noter l’apparition du trop rare David Kross, révélation de The Reader, en soldat allemand croisant le regard de Joey et qui souhaite quitter l’horreur de la guerre alors que son frère file vers le front. En somme, presque un film choral où les personnages s’enchaînent avec une logique infaillible, croisant le chemin de Joey, le canasson véritable héro de l’histoire.

Cheval de guerre tire son originalité en faisant d’un cheval son principal acteur. Son nom : Joey. Nombre de ses doublures : 14. Le point de vue du film tourne autour de la volonté d’humaniser l’animal, de le mettre sur un pied d’égalité avec l’homme, voir même un piédestal à l’image de la scène finale, assez récurrence dans le cinéma spielbergien. Parallèlement à l’évolution du cheval, le cinéaste exploite assez simplement les problèmes familiaux (avec les problèmes alcooliques du père mentionné une bonne dizaine de fois) ou les difficultés économiques des familles pauvres, alors que la guerre pointe le bout de son nez. Dans le personnage de Joey, acteur à part entière, il imagine un véritable humain, lui offre une flopée de sentiments, le fait évoluer tel un humain dans un corps animal. Le cheval étant également un animal déjà touchant par nature, qui suscite souvent l’amour de ses amateurs(trices). La volonté d’humaniser l’animal à l’échelle grand public n’est pas une première. Spielberg en avait fait l’expérience avec E.T l’extra-terrestre, et avait remporté le pari avec brio. Sauf qu’ici, War Horse ne reproduit jamais (ou mal) les effets d’E.T. Il n’y a pas la même émotion, le même naturel, la même passion ou encore la même sincérité. On se laisse porter par ce qu’on a en face de nous, mais l’ensemble reste fortement dénué d’émotions sincères, tant Spielberg surligne, aussi bien dans les dialogues qu’à l’image.

Donc non Cheval de guerre n’est pas un mélange entre L’homme qui murmurait a l’oreille des chevaux (sur le contact animal-humain et la force des liens) et Il faut sauver le soldat Ryan, probablement le meilleur film de guerre de Spielberg et son dernier chef d’oeuvre en date. Cheval de guerre en est d’ailleurs très loin, tant il apparaît surfait, plat et manquant cruellement de sincérité. Le challenge était compliqué : éviter de nous faire croire à une purge commerciale pour la famille, pour proposer une réelle œuvre d’art. A l’image d’une scène finale qu’on trouverait en guise de tableau dans un restaurant chinois bas de gamme ou en fond d’écran Windows, Cheval de guerre est loin, très loin, d’être un chef-d’œuvre dans la riche filmographie de Steven Spielberg.  Après avoir signé plusieurs films dans le registre noir (De La Liste de Schindler à Minority Report en passant par La Guerre des Mondes), l’âme d’enfant de Spielberg a repris le dessus, et le cinéaste a décidé de faire de nouveau rêver son spectateur en ces temps de crise mondiale. Cheval de guerre confirme son retour à l’entertainment familial. Ne soyons pas dupe, ce film est loin d’être un grand Spielberg à tous les niveaux, et ce serait presque insulter les nombreux bijoux de cinéma que Steven Spielberg a réalisé par le passé. Et dire que Cheval de guerre est un « mauvais » film ne revient pas à remettre en cause une carrière. Mais si la filmographie de Spielberg avait, par le passé, une certaine cohérence ne serait-ce que dans le traitement des thématiques et des genres, c’est désormais le flou le plus total (à l’image de ces prochains projets que sont Lincoln et Robopocalypse). Ce retour à l’entertainment est donc pour le moins décevant. Parce que le talent de ce réalisateur, c’est justement de proposer le voyage, d’y mettre de la magie, une réelle histoire passionnante, avec un style audacieusement esthétique et divertissant qui mettra tout le monde d’accord. Et comme cela a déjà été dit, Spielberg l’a déjà fait à plusieurs reprises. Mais pas cette fois-ci. Lincoln est attendu de pied ferme.

Ce dernier Spielberg, s’il reste agréable à regarder sur la longueur, enquille les défauts et errements du film de divertissement grand public. 2h27 de beauté superficielle, aussi bien dans le fond que dans la forme et un film tout public qui agace plutôt qu’il n’enchante. La magie n’y était pas. On attend Lincoln avec impatience.