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Critique : Chien de Samuel Benchetrit

Chienne de vie.

Jacques Blanchot s’est construit une vie bien rangée : un travail gentillet, une femme parfaite, un enfant et un luxueux logement. Jusqu’au jour où il est quitté, liciencié et sans toit. Même son chien l’abandonne en se faisant écrasé. Le patron d’une animalerie le prend alors sous son aile…

Chien s’élabore à partir d’un pari audacieux et original : nous faire suivre la vie d’un homme qui se transforme peu à peu en animal. Si Alain Chabat s’était déjà attelé à ce type d’enjeu dramatique en 1996 dans Didier, où il campait un chien qui se métamorphose en être humain par une métempsychose hilarante, Samuel Benchetrit s’empare cette fois-ci du même processus en sens inverse : dans Chien, c’est l’humain qui devient chien.

Au lieu de subir ce changement de vie en apparence régressif, Jacques, notre héros, profite de cette transformation comme d’une d’opportunité pour vivre tel qu’il aurait aimé le faire en tant qu’homme : une vie où il n’a aucun compte à rendre, où l’on n’attend rien d’autre de lui que de faire plaisir et d’aimer. Enfin presque… Car même un chien n’est pas toujours estimé sans condition, comme il le découvrira.

Le dernier long-métrage de Samuel Benchetrit est de ces œuvres qui nous font croire à la magie du cinéma et à sa faculté merveilleuse à nous éveiller à la compréhension intime de notre humanité. Avec une finesse et une tendresse redoutables, Chien explore un sentiment partageable par tous et pourtant éminemment subjectif : se sentir traité comme un chien. Grâce à l’absurde, ce fameux trait d’esprit qui conjugue ici l’humour naïf à la satire sociale, le film pose un regard critique sur une société qui s’avère gouvernée de part et d’autre par la performance, le résultat et l’utilité.

Comme Jacques, s’écarter des normes même d’un chouilla revient dès lors à devenir hors normes, et assumer sa personnalité comme il le fait renforce le fossé qui peut le séparer du reste des hommes. Il devient donc naturel pour lui de se tourner vers sa part d’animalité, et c’est précisément là où Benchetrit excelle. Le cinéaste parvient en effet à rendre ce glissement d’un homme en chien normal et crédible. En alliant la volonté propre de son protagoniste pour ce changement aux circonstances extérieures (abandonné de tous), Benchetrit mène son idée « d’une vie de chien » jusqu’à son paroxysme. C’est donc à un film très sérieux auquel nous avons affaire, même si le postulat de départ prête à rire.

Or, ici sommeille tout le talent de Samuel Benchetrit, habitué depuis son premier film Janis et John à mêler comédie et tragédie dans ses histoires, et à transformer l’improbabilité en évidence (pensons à Asphalte dans lequel un astronaute américain en mission débarque dans le salon d’une cité HLM française et se lie d’amitié avec la femme au foyer qui le reçoit).

Grâce à l’épure de son scénario et de ses effets visuels, Chien ne nous fait jamais basculer dans la maladresse ou le grandiloquent. Sans maquillage ni costume particulier, Vincent Macaigne devient chien par sa psychologie, son attitude physique (assis, à quatre pattes, mangeant par terre) et son merveilleux jeu de visage. Il est une réussite de casting évidente, en cela qu’il dégage une empathie immédiate et fait de son personnage un « looser attachant », autrement dit un homme dont on aime la fragilité, et un chien dont on aime la singularité. Le contre-emploi de Vanessa Paradis en femme sophistiquée et déconnectée de la sensibilité de son mari est également bien vu, elle dont on perçoit dans ses apparitions publiques bienveillance et simplicité. Les personnages secondaires, à commencer par Bouli Lanners en dresseur de chien, sont épatants de justesse et manient tous cruauté et drôlerie à un même instant donné.

Outre l’interprétation remarquable des acteurs et la densité de chaque rôle, le travail de la lumière est à féliciter tant elle est agréable à regarder et colore la banalité apparente des situations filmées : une rupture amoureuse, un entretien chez le banquier qui tourne court, l’ennui des vendeurs dans un magasin d’outillage, des cours de dressage pour chien, etc. De la même manière, les décors, fixes et froids, apparaissent étrangement lumineux et accueillants. Nul doute du talent de technicien de Guillaume Deffontaines, le chef opérateur. Par ailleurs, l’espace est utilisé avec beaucoup d’intelligence, jusqu’au choix du format scope qui isole un peu plus encore Jacques et le baigne dans un horizon inconnu.

Le scénario, d’une grande maitrise, ne s’oublie pas dans les digressions ou le secondaire. Chaque séquence désarçonne et intrigue quant à la suivante. Le récit interroge l’humanité (respect, empathie) de tout à chacun face à la fragilité et à la détresse de Jacques, et les dialogues ciselés coupent et fendent comme un dard. Dans la deuxième partie du film, le ton plus fantastique et menaçant de l’histoire interpelle et interloque davantage encore, avant un final aussi inattendu qu’inouï.

D’une grande profondeur et originalité, Chien se révèle être un film prodigieux et magnifique sur la soumission et la tendresse. Dans la lignée des précédents films de Samuel Benchetrit, le long-métrage appelle à une double lecture constante entre douceur et dureté, maitrise formelle et écriture personnelle. Du vrai et grand cinéma !

Cinéphile curieuse & critique. Veille à ne pas céder au cynisme. A la recherche du mot juste.