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Critique : Cloclo, de Florent Emilio Siri

Claude François a son biopic. Mais n’importe lequel. Florent Emilio Siri dessine avec Cloclo une superbe peinture d’un artiste complexe tout en le sublimant avec honnêteté. En plus de signer un véritable film de cinéma.

 

 

Affiche du film Cloclo, de Florent Emilio Siri
Affiche du film Cloclo, de Florent Emilio Siri

 

 

Cloclo, c’est le destin tragique d’une icône de la chanson française décédée à l’âge de 39 ans, qui plus de trente ans après sa disparition continue de fasciner. Star adulée et business man, bête de scène et pro du marketing avant l’heure, machine à tubes et patron de presse, mais aussi père de famille et homme à femmes…
Cloclo ou le portrait d’un homme complexe, multiple ; toujours pressé, profondément moderne et prêt à tout pour se faire aimer.

 

 

 

 

Depuis La Môme ou plus récemment Gainsbourg (vie héroïque), on n’avait pas eu plus beau « biopic ». Ce genre de cinéma actuellement très à la mode, qui consiste à raconter la vie d’une célébrité, de l’hagiographie à la relecture personnelle et fantaisiste d’un mythe. Avec Cloclo, c’est un peu de tout cela enveloppé dans un esthétisme inhérent et une lecture du cinéma proprement ahurissante. Pour ce qui est le film le plus ample de sa carrière, Florent Emilio Siri (à qui on doit par l’exemple l’excellent Ennemi Intime) s’est donné pour consigne d’avoir un fil conducteur, qui sera autre chose que la vie de Claude François. Ca serait trop simple. En effet, pour mieux retranscrire la vie de cet artiste qui a marqué la musique populaire française, il fallait des points de vue. Ainsi, Emilio Siri a voulu raconter Claude François sur le même rythme que la vie de ce dernier. C’est parfois saccadé, âpre, émouvant, et c’est surtout relativement rapide. Car des choses sur Claude François, on peut en dire tellement, et c’est ce que le film montre aussi. Bien que chapoté par les deux fils de Claude François, Cloclo ne relève pas de l’hagiographie (une biographie élogieuse) ni du film fantaisiste surfant sur un mythe sans trop rien en dire. Cloclo s’est calé subtilement entre les deux, créant une sensation assez rare du biopic presque parfait. Le réalisateur ne s’est ici pas empêché de sublimer le talent du chanteur qu’était Claude François, il n’a pas non plus oublié le véritable businessman. Il n’a surtout pas manqué de souligner avec pertinence et profondeur l’homme qu’était Claude François, que ce soit son enfance (au côté d’un père droit à qui il n’a pu montrer l’étendu de son talent), sa relation avec les femmes (qu’il a inconsciemment fait souffrir après sa première rupture et un mariage consumée à l’âge de 19 ans) ou encore sa place dans le monde des affaires artistiques, ses problèmes financiers, ses inspirations (plagiats peut même sous entendre le film).

 

 

Extrait du film Cloclo (2012)
Extrait du film Cloclo (2012)

 

 

Plutôt que de porter un regard neutre, Florent Emilio Siri donne à son biopic des allures de thriller. Des plans de caméra très évocateurs, directement inspirés d’un cinéma hitchcockien (suivre par exemple le personnage d’Isabelle pendant une fastueuse réception), rendant le film encore plus intimiste et étouffant. Des effets de styles, où les sons deviennent plus difficilement perceptibles comme pour définir une personne au bord du gouffre et en même à l’apogée de sa carrière. Ce fil conducteur arrive à terme lorsque Claude François s’électrocute accidentellement dans sa baignoire. Plus que de montrer ouvertement un corps inerte, Emilio Siri illustre ce décès par une sonnerie de téléphone, comme si c’était celui d’un spectateur pour lui annoncer la perte d’un être cher. Parce que cette communion et cette proximité avec le public, Emilio Siri l’entretient du début à la fin, et cette scène si particulière et en même temps très attendue, s’impose comme un paroxysme naturel.

Il y a également ce travail fabuleux avec la musique qui rend celle-ci encore plus intéressante. Concoctée par Alexandre Desplat, la musique tient un rôle principal, que ce soit le thème, ou les plus fameux titres de Claude François et quelques perles cachées de Johnny Hallyday, Otis Redding (dont il fait revivre l’ambiance survoltée d’un concert londonien) ou bien la figure déifiée de Frank Sinitra (qui reprendra le fameux « My Way »). Cette musique ne sert pas juste de fond sonore, elle est incluse dans un processus d’illustration, de mise en scène. Par exemple, lorsque la caméra de Florent Emilio Siri prend le parti du disque pour illustre « Nabout Twist », le single raté du début de carrière d’un tâtonnant Claude François. Ou encore lorsqu’il utilise à plusieurs reprises « Comme d’habitude » (ou « My Way ») avec des ellipses. Le problème est que le film se repose essentiellement sur la force émotionnelle de « Comme d’habitude » qui ressort à plusieurs reprises, pour illustrer la relation père-fils, la rupture et les retrouvailles avec une femme, ou encore le concert (avec la fameuse scène du Royal Albert Hall). Un véritable travail est effectué pour donner une vie à ces chansons, et l’expérience d’Emilio Siri dans la réalisation de clips (aux côtés de Dahan ou Kounen) n’y est sûrement pas étrangère. Ajoutez à cela le travail de Jérémie Renier pour adopter la voix de Claude François, bien que ce soit la voix originale de ce dernier qui a été gardé pour la majorité des chansons. L’importance de la musique avait notamment fait des biopics musicaux La Môme et Gainsbourg des réussites, et c’est loin d’être un hasard. Là-dessus, rien de surprenant à se faire prendre en train de chantonner intérieurement « Ces années-là », « Magnolia Forever » ou encore « Reste ».

 

Extrait du film Cloclo (2012)
Extrait du film Cloclo (2012)

 

 

L’autre force du film réside dans la prestation de Jérémie Renier, omniprésent ici. Tellement ressemblant que ce serait à s’y méprendre. L’acteur belge, qui n’a jusqu’ici que très rarement convaincu en dehors des objectifs de caméras des frères Dardenne (L’Enfant, Le Silence de Lorna ou encore Le Gamin au vélo), souffre d’une certaine irrégularité. Une sensation présente et confirmée dans Cloclo, tant Renier peine à être convaincant dans la peau de Claude François jeune,  son enfance égyptienne ou sa nouvelle vie dans le sud de la France. Il y est trop niais, et surtout peu crédible physiquement parlant (difficilement de faire perdre 15 ans à une personne). Pourtant, son personnage touche, notamment grâce à la relation qu’il entretient avec son père qui ne souhaite pas le voir finir « saltimbanque ». Mais passé les 40 premières minutes de mise en place du contexte, Jérémie Renier explose au même titre que le film. Il brille face à la caméra de Florent Emilio Siri, interprète avec brio et conviction son personnage, le rendant tour à tour complexe, agaçant, odieux et surtout profondément attachant. Fort de cinq mois de préparation, Renier livre une prestation athlétique, et son rythme de jeu devient celui du film, créant une sorte d’osmose qui va au-delà de sa ressemblance physique avec Claude François qui faisait de lui une évidence pour ce rôle. Une performance qui pourrait lui offrir une nomination aux César 2013…

 

Etonnamment, la performance de Claude François n’éclipse pas les autres seconds rôles. Outre un sur-maquillé et très moyen Benoît Magimel sous le costume de Paul Lederman (perruque, faux nez, appareil buccal, faux ventre à gogos), la réussite du film tient aussi aux deux performances de Joséphine Japy (une superbe France Gall) et la séduisante Ana Girardot (émouvante dans le rôle d’Isabelle), deux jeunes actrices dont on reparlera assurément dans les prochains mois.

 

 

L’avis : Plus qu’un brillant biopic, Cloclo s’impose comme un vrai film de cinéma, mélangeant avec subtilité et maîtrise thriller et musique dans un tourbillon d’émotion.