Critiques de films, Drame, Romance

Critique : God’s own country (Seule la terre) de Francis Lee

Surfaces âpres, cœur sensible

Johnny travaille du matin au soir dans la ferme de ses parents, perdue dans le brouillard du Yorkshire. Il essaie d’oublier la frustration de son quotidien en se saoulant toutes les nuits au pub du village et en s’adonnant à des aventures sexuelles sans lendemain. Quand un saisonnier vient travailler pour quelques semaines dans la ferme familiale, Johnny est traversé par des émotions qu’il n’avait jamais ressenties. Une relation intense naît entre les deux hommes, qui pourrait changer la vie de Johnny à jamais.

Les surfaces du premier film de Francis Lee, God Own’s Country, sont plutôt austères. Prenant place dans la campagne anglaise profonde, le long-métrage nous donne à observer un milieu froid et dur, rempli de personnages brusques, taiseux et moroses ; des éléments qui n’augurent pas le récit le plus joyeux qui soit. Mais apprêté ne signifie pas apathie, et par petites touches d’une délicatesse extraordinaire, le God Own’s Country se dévoile non pas comme un triste film social sur la vie rurale, mais comme une méditation sensuelle sur la nature du sentiment amoureux et de l’ouverture à l’autre.

Cette sensibilité est loin d’être une évidence lorsqu’apparaît pour la première fois son personnage principal, Johnny (Josh O’Connor), un jeune homme à la personnalité brutale et inélégante, visiblement peu heureux dans sa vie de dur labeur. Forcé à accomplir la majorité des tâches de la ferme familiale suite à l’AVC de son père, il noie son amertume dans de larges quantités d’alcool et dans des rapports sexuels brefs et anonymes avec d’autres hommes. Ses relations avec autrui sont au mieux superficiels, au pire brusques et pleines de rancœur, comme celles qu’il entretient avec son paternel et sa grand-mère. Un personnage sympathique il n’est donc pas, quoique la douleur qui l’habite soit aisément compréhensible.

Comme dans toute bonne romance, les choses vont changer avec l’arrivée d’un bel inconnu. Gheorghe (Alec Secăreanu), travailleur roumain chargé d’assister Johnny dans sa tâche, suscite par sa présence une ouverture au monde, au sens et aux sentiments jusque là retenue dans tous les personnages. C’est une stratégie narrative terriblement convenue, mais le film prend son temps pour construire leur relation et lui apporter une réalité. L’évolution de leurs rapports est lente et naturelle, fonctionnant avec ses propres codes  : des insultes et des silences s’échangent d’abord, des coups violents ensuite, et qui se transforme finalement en étreintes.

Romance prenant place dans un cadre pastoral, God’s Own Country invitera inévitablement des comparaisons avec Brokeback Mountain. Mais là où récit d’Ang Lee se focalisait sur un impossible amour dans une société intolérante, God’s Own Country n’envisage pas l’homosexualité de ses personnages comme un problème majeur. Certes, elle se vit plus ou moins dans le non-dit, mais comme l’en atteste la facilité avec laquelle le protagoniste passe d’un jeune homme à l’autre (dans le fin fond du Yorkshire !) et son peu de discrétion, les temps ont indéniablement changé. Le point de vue est peut-être optimiste, voire idyllique, mais on ne saurait guère lui en tenir rigueur  : mise à part ce détail, c’est un milieu rural saisissant de vérisme que le film nous dessine, aussi âpre que fort, et aussi délicat qu’émouvant.

Tendant vers une certaine épure, le film fait la part belle aux regards dérobés, aux mouvements brusques et à la contemplation. C’est la substance brute des choses qui est mise en scène, dans toute leur beauté et leur force. La nature y est cruelle et capricieuse, mais majestueuse. La sexualité y est crue, parfois brutale et parfois tendre, mais souvent sensuelle. Et l’amitié et l’amour y sont difficiles, mais néanmoins nécessaires.