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Critique : Harmonium de Kôji Fukada

Fausse note pour partition réussie.

Affiche de Harmonium

Dans une discrète banlieue japonaise, Toshio et sa femme Akie mènent une vie en apparence paisible avec leur fille. Un matin, un ancien ami de Toshio se présenter à son atelier, après une décennie en prison. A la surprise d’Akie, Toshio lui offre un emploi et le logis. Peu à peu, le nouveau venu s’immisce dans la vie familiale, apprend l’harmonium à la fillette, et se rapproche doucement d’Akie.

Harmonium commence en une belle journée ordinaire pour la famille ordinaire, bien installée dans le confort de leur petite maison, bercée au son de l’harmonium, l’instrument que répète la petite Hatoru, en l’attente d’un concert de fin d’année, pour lequel sa mère lui coût une robe. C’est le travail de Toshio qui fait vivre la maisonnée, grâce à son atelier. Les repères sont ainsi placés d’emblée et la vie semble destinée à s’écouler calmement jusqu’au premier événement un tant soit peu palpitant avec le concert de la fillette. On comprend bien vite que le concert n’est pas destiné à avoir lieu sans que l’on puisse encore nommer la source du malaise, si ce n’est cet homme, Yasaka, qui flotte un peu trop dans ses vêtements et se montre d’une gentillesse presque suspecte, même pour le Japon, où être cordial est une règle absolue de la vie en société. Vient ensuite, en guise de confirmation, le comportement d’Akie envers Yasaka. Embarrassée de devoir héberger un inconnu à ses yeux, elle brise les règles de politesse avec un certain égoïsme puis commence à entretenir une relation bien trop amicale avec le nouveau venu, alors que la mise en scène insiste allègrement sur la tension sexuelle naissante, à partir du corps de Yasaka, peu pudique, grand, bien taillé et aux allures bien plus séduisantes que le petit et peu déterminé Toshio. C’est à travers ce personnage que le réalisateur insère tout un élément abstrait au sein de la famille. Le vice est d’abord présenté sous la forme d’une attirance adultère, puis d’une violence refoulée, camouflée sous des discours aimables et philosophiquement admirables : Harmonium est, par sa désintégration d’un microcosme de la société japonaise (à savoir la famille), un film profondément ancré dans la culture de son pays mais qui tente d’y trouver des failles.

Extrait d'Harmonium de Koji Fukada
Extrait de Harmonium de Kôji Fukada (2017)

L’œuvre comporte deux genres bien précis, le thriller et le mélodrame. Elle exploite l’un en adoptant la stricte forme de l’autre, manipulant à son aise le spectateur. En utilisant habillement les écueils du drame typiquement japonais estampé Cannes (il y a quelque chose d’assez ironique et révélateur dans son prix du jury à Un Certain Regard), en multipliant les conversations en petit comité des personnages les yeux pleins de larmes, Harmonium construit un cadre conventionnel, à priori fort ennuyeux. Néanmoins, le tour de génie de Kôji Fukada est d’amorcer, à travers la seule présence à priori innocente d’un personnage, la véritable ambition de son film, usant également d’une habile manipulation sur le spectateur, amené à se questionner sur la nature du spectacle qui lui est offert.

Au delà du propos lapidaire sur l’inévitable déchéance de la famille japonaise, Harmonium aborde avec pragmatisme la difficulté de la condition humaine ainsi que les notions du bien et du mal, de l’amour et de la violence, pour offrir un triste constat virant dans un élégant pathétisme, comme son confrère et co-citoyen Sono Sion l’avait déjà fait à travers Cold Fish. Le patriarche fait vivre la famille en cachant un lourd secret alors que sa femme retrouve d’abord des élans passionnels, brisés par sa vie monotone, et habilement mis en scène à travers la simplicité d’un après-midi au bord d’une rivière. La lumière un peu trop vive sur la chemise blanche de Yakasa devient le seul indice pourtant criant d’un romantisme chimérique exacerbé au milieu du naturalisme précédemment exposé – et on ne peut qu’applaudir la mise en scène de cet instant brusquement onirique et cette formidable rupture de ton. Il reste alors difficile de trouver un coupable au malheur qui s’abat par la suite sur la famille : est-ce Yasaka, le criminel ? Ou bien Akie qui a succombé à la tentation ? Ou encore et surtout Toshio, personnage masculin typiquement lâche sous son couvert de chef de famille, qui dissimule ses parts d’ombres, parvenant ainsi à sauver les apparences et d’offrir un quotidien aussi banal qu’inquiétant ?

Extrait d'Harmonium de Koji Fukada
Extrait de Harmonium de Kôji Fukada (2017)

Construit sur la métaphore d’un morceau de musique parfaitement réglé, Harmonium introduit sa fausse note comme Yasaka s’immisce dans la famille, comme le film tâche avec splendeur la propreté immaculée des drames nippons habituellement présentés à Cannes, comme les notions et valeur inculquées par une société se voient être déconstruites en si peu de temps. La première partie offre une tension en arrière plan parfois presque insoutenable, pour se terminer en brouhaha sensoriel des émotions, la seconde expose l’absurdité de la condition humaine, qui se débat avec son passé et ses sentiments, incapable d’assumer ses torts et confrontée à des dilemmes. Cette seconde seconde est néanmoins moins forte. On en tire un soulagement, celui de pouvoir enfin souffler avec une heure de tension menaçante, mais on regrette qu’on ne soit pas, dans chacun de ses instants, toujours aussi criante. L’essentiel est très vite dit et l’œuvre butine de pistes en pistes sans parvenir à offrir un spectacle aussi glaçant que son début, malgré un dramaturgie exacerbé sur le papier.

Harmonium est quelque fois inégal, on regrettera une seconde partie moins fine mais l’œuvre est un joli tour de maître, une exploration dans les sous-genres du cinéma japonais, une tache pleine de verve dans un univers très lisse, un élément gênant dans une société parfaitement millimétrée – et ce à travers une mise en scène toujours efficace.