Cannes 2016, Critiques de films, Drame

Critique : Isola de Fabianny Deschamps

L’Île de Babel

Perdue dans un purgatoire insulaire, Dai (Yilin Yang) attend. Elle attend un enfant, elle attend son mari, un marin apparemment perdu en mère sensée la retrouver sur cette ile. On suit ses pérégrinations sur cette ile où elle pose un regard curieux et naïf sur ces gens qui l’entourent, des migrants venus d’un peu partout dans le monde, sur cette société de substitution qui s’est créée, des gens qui comme elle qui vivent de peu en attendant une vie meilleure, ou plutôt différente. Elle survit grâce à l’argent de passes qu’elle fait, avec des hommes plus ou moins bienveillants. Jusqu’au jour où elle trouve, échoué sur la plage, un jeune homme (Yassine Fadel) qu’elle prend pour son mari. Elle en fait alors son protégé, son prisonnier.

Isola est un film très riche qui est de prime abord assez difficile. Il faut attendre que celui-ci s’installe pour qu’il fasse sens car les premières images sont assez absconses. Mais ce film mérite cette peine. Il propose beaucoup d’idées originales. Le second long-métrage de Fabianny Deschamps, fait écho à son premier, New Territories, qui avait déjà été sélectionné par l’ACID en 2014. Celui-ci suivait les errances d’une française en Chine, comme un miroir, Isola a pour personnage principal une chinoise déracinée dans ce qui semble être une bordure européenne. La déambulation dans un environnement autre est particulièrement bien représentée, par des images mélancoliques et chaleureuses faites de plans larges sur des paysages désolés et de plans rapprochés d’objets presque totem, amplifié par la musique planant du musicien aux multiples projets et facettes Olaf Hund. Ce côté onirique est violement contrasté par des images très actuelles. S’interposent entre deux moments de rêveries des images presque documentaires de l’arrivée des migrants, des hôpitaux de fortunes, ainsi que des faits assez durs, la prostitution, le viol.

Le film propose plusieurs éléments qui peuvent s’interpréter de manières très diverses. Plutôt que de d’imposer ma vision du film, je vais vous en énumérer certains. Il y a d’abord la cage, à la fois refuge dans laquelle dors Dai, et prison dans laquelle elle enferme l’homme, puis la clé de cette cage qu’elle garde autour de son ventre rond. Image particulièrement belle et percutante. Il y a bien sûr les différentes nationalités qui se côtoient sur une même Ile, qui font bien sur penser à l’histoire de la Tour de Babel. Pour en avoir d’autre, je vous laisse le soin d’aller voir le film.

En somme, Isola est un très beau film, peut-être pas très accessible pour tout un chacun, mais qui mérite qu’on s’y arrête. Reflet onirique de l’actualité (la crise migratoire, la place de la Chine et du Moyen-Orient, les relations hommes/femmes), il est porté par la prestation de jeunes acteurs francs et beaux et par une mélancolie qui se lit dans l’image et le son.