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Critique : La Forme de l’eau de Guillermo Del Toro

Le conte fantastique selon Del Toro

Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence morne et solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

L’amour de Guillermo Del Toro pour les créatures en tout genre n’est plus à démontrer. Hellboy, Pacific Rim, Crimson Peak et d’autres encore, les bêtes, quelles qu’elles soient, sont régulièrement présentes dans le cinéma du metteur en scène mexicain. Son imaginaire est riche et fait rêver de nombreux cinéphiles depuis de nombreuses années. Chose trop rare, qu’il faut donc absolument souligner, c’est qu’il est un des quelques réalisateurs bercés au cinéma fantastique qui ont une visibilité énorme. C’est un des rares dont les films fantastiques sortent et sont distribués dans le monde entier. Le cinéma fantastique est le genre le plus riche au monde et pourtant, c’est également le moins bien distribué. Alors quand un tel film reçoit en prime le Lion d’Or à Venise, la curiosité monte d’un cran, curiosité déjà haute de par son metteur en scène et aussi son casting.

Tout commence dans une maison remplie d’eau. Chaque objet est à sa place mais est comme en lévitation, suspendu. La caméra s’attarde à la fin du plan sur un lit avec, dessus, une dame. Une voix se fait entendre et introduit le film, comme s’il s’agissait d’un conte sauf qu’ici, il n’y a pas de « Il était une fois ». Passée cette courte introduction, qui montre déjà visuellement à quel niveau Del Toro se place (et n’est que le début des quelques plans emblématiques qui sillonnent le film), le récit démarre, avec une jolie transition. La pièce engloutie, est désormais normale, lumineuse. Le lit est désormais à terre avec la dame toujours dessus. La photographie est très jaune, d’un jaune un peu pastel. Avec les quelques plans qui suivent, des plans d’une routine quotidienne, l’influence saute aux yeux. En effet, impossible de ne pas penser à l’univers de Jean-Pierre Jeunet devant La Forme de l’eau.

La suite, ce sont des plans tous aussi esthétiques les uns que les autres, tantôt dans les jaunes, tantôt dans les verts. La photographie, signée Dan Laustsen (Crimson Peak, John Wick 2, Silent Hill), sublime superbement le travail de l’équipe de la direction artistique. Le choix des couleurs est évidemment important mais, le soin apporté aux détails, dans les décors et accessoires, est impressionnant. Cela marque véritablement l’identité visuelle de l’œuvre. L’histoire se déroule visiblement dans le passé, techniquement indéfini mais, qui est le début des années 1960 alors que la course à l’espace fait rage. Le côté rétro des accessoires et costumes renforce la comparaison avec l’univers de Jean-Pierre Jeunet mais, quoi qu’il en soit, tout cela est très réussi et maîtrisé. Ce n’est pas comme si Del Toro n’avait pas déjà procédé de manière similaire non plus. C’est juste qu’ici, c’est plus flagrant que d’habitude. Toujours dans le visuel, la créature en elle-même. Sa forme et son design sont beaux, tout le costume car ce n’est pas une créature réalisée en effets numériques, il y a un acteur derrière, Doug Jones, qui incarnait déjà Fauno dans Le Labyrinthe de Pan et à peu près toutes les autres créatures des autres films, et séries du réalisateur mexicain.

Tout ce travail ne serait pas le même sans celui des mixeurs et monteurs, du son et de l’image. Les transitions se font avec une fluidité optimale. Des effets de son et d’image sont créés grâce au montage et le résultat est de grande importance dans l’appréciation du film. A ce titre, il faut saluer la bande originale d’Alexandre Desplat. Rares sont les bandes originales vraiment marquantes ou tout simplement bonnes du compositeur français donc, quand il fait quelque chose de bien, c’est normal de le souligner.

Certains parlent de La Forme de l’eau comme étant une réadaptation de La Belle et la Bête. C’est n’est pas complètement faux dans le sens où il s’agit d’une femme qui va s’éprendre d’une créature aquatique. Elle est Belle, il est la Bête. Le film se détache fort heureusement du conte dont Disney a fait une nouvelle adaptation cette année. La Forme de l’eau est donc, avant tout, une histoire d’amour. Ce n’est évidemment pas la seule chose. Comme la bête aquatique est une espèce inconnue de l’homme, un dieu sud-américain ?, ces derniers veulent l’observer, l’étudier, en apprendre plus sur son fonctionnement. C’est une autre figure classique, tant de la littérature que du cinéma. Autre classique également, la rivalité entre les américains et les russes. Les uns veulent empêcher les autres d’en apprendre plus. La course à l’espace est un des enjeux de l’époque. Del Toro va plus loin en parlant aussi de la différence, du racisme. Il ne s’y attarde pas forcément mais, au détour de quelques scènes, d’une réplique ou l’autre, il transmet son message. Enfin, il n’hésite pas non plus à rendre hommage au 7ème art lui-même en illustrant les salles de cinéma qui se vident.

Tout cela est traité tant avec sérieux que légèreté. Ce ton particulier est dû à beaucoup d’humour et de nombreux traits d’esprits très efficaces. Le ton s’adapte en fonction de la scène bien évidemment mais, cela ne crée pas de déséquilibre. Il faut dire qu’il y a une galerie de personnages hauts en couleurs pour équilibrer tout cela. Cela va de la collègue femme de ménage au voisin vivant seul en passant par le supérieur méchant et raciste voire hargneux. Ce personnage est incarné par Michael Shannon, qui a la tête de l’emploi pour jouer un salaud de service. Sans surprise, il est toujours aussi bon. De manière générale, chacun des comédiens fait ce qu’il fait déjà souvent, comme Octavia Spencer, Richard Jenkins, Michael Stuhlbarg ou même Sally Hawkins dans le rôle principal. Ils sont tous bons, chacun dans leur style.

La Forme de l’eau est certainement l’une des œuvres les plus abouties de Guillermo Del Toro. Ce conte fantastique (la formule est facile et sera bien trop utilisée mais soit), se démarque de ses influences grâce à un talent dans la narration mais aussi la mise en scène et tous les autres postes plus techniques. C’est une œuvre, aux premiers abords, simple mais qui se révèle être plus complexe qu’elle n’y paraît. Del Toro embarque quasiment instantanément les spectateurs dans son imaginaire fou et superbe sublimé par des acteurs talentueux et un couple de personnages touchants. Bref, c’est un film à voir et même à recommander.