Critiques de films, Drame, Romance

Critique : Le Fidèle de Michael Roskam

La pilote et le taulard

Lorsque Gino (Gigi) rencontre Bénédicte (Bibi), c’est la passion. Totale. Incandescente. Mais Gino a un secret. De ceux qui mettent votre vie et votre entourage en danger. Alors Gino et Bénédicte vont devoir se battre envers et contre tous, contre la raison et contre leurs propres failles pour pouvoir rester fidèles à leur amour.

Après Bullhead et The Drop (Quand vient la nuit en français), le duo composé de Michael Roskam et Matthias Schoenaerts se reforme pour la troisième fois. Retour en Belgique après l’escapade américaine de The Drop. Et, pour le coup, c’est un film très belge que Roskam a voulu faire. Tourné en français et en flamand, se déroulant en grande partie à Bruxelles, c’était difficile de faire mieux, dans un pays parfois tiraillé par des problèmes communautaires. Cet aspect langagier risque d’ailleurs d’en déconcerter quelques uns, en France notamment. Dans une même phrase, les personnages passent souvent d’une langue à l’autre, pratique on ne peut plus courante à Bruxelles. Cela ancre le film dans le réel.

Le Fidèle a été écrit par Michael Roskam mais aussi Thomas Bidegain et Noé Debré. C’est donc un solide trio de scénaristes qui s’est attaqué à une des figures classiques du cinéma : celle d’un couple dont l’un des deux est un criminel. Elle est pilote de course, lui fait des braquages. L’amour va-t-il triompher face aux obstacles liés à la vie de criminel ? Ce schéma a déjà été vu des centaines de fois dans l’histoire du cinéma. Ce n’était donc pas une tâche aisée que de réussir à rendre une copie parfaite, à rendre suffisamment attrayant un récit qui narre une histoire si banale. Ce qui est à l’avantage de Roskam, c’est son sens inné de la mise en scène. Il est capable de dynamiser une scène avec trois fois rien. Il sait où placer sa caméra, quels angles utiliser, quand couper,… Ce n’est pas donné à tout le monde mais, ces éléments là, il les maîtrise. Roskam a toujours été épaulé de fameux techniciens, ce qui comprend, entre autres, son chef opérateur, Nicolas Karakatsanis, et son monteur, Alain Dessauvage. Mais, cette fois-ci, l’un des deux va défaillir, bien qu’il n’en soit pas complètement responsable.

Les histoires de production n’excusent pas tout mais, il est tout de même intéressant d’en parler dans ce cas ci. A la base, le scénario a été rédigé pour que le film se déroule de façon non linéaire. Il devait y avoir de nombreux flashbacks. La production française du film n’a pas aimé le premier montage et l’a donc renvoyé dans la salle de montage. Ce qui en résulte, c’est un film qui se déroule dans l’ordre chronologique, en trois chapitres. Le premier est consacré à Gigi, le second à Bibi tandis que le troisième porte un titre commun aux deux. Ce montage linéaire, dans l’ordre chronologique, est le plus gros problème du film. Cela manque fameusement de punch, d’énergie et comporte de gros passages à vide. Après la vision du film, c’est évident que ce qui était prévu à la base aurait mieux donné. Si cela avait été bien équilibré, c’est clair que des passages de Gigi à Bibi en passant par leur passé pour mieux comprendre leur avenir aurait été bien plus efficace et intéressant à regarder. Suivre les événements les uns à la suite des autres est un handicap pour le film.

La première partie, celle consacrée à Gigi, est plutôt bonne. Il n’y a pas grand chose à y redire. C’est forcément celle durant laquelle il se passe le plus de choses. La mise en place du récit, les braquages, c’est efficace. La seconde partie, celle de Bibi, est celle qui manque le plus de rythme. Il se passe moins de choses et, pour les spectateurs, c’est plus pénible. La fin semble parfois expédiée et manque également d’énergie alors que le potentiel était là. La mise en scène de Roskam est heureusement là, en bien belle forme. Elle est très énergique, avec pas mal de mouvements de caméra. C’est démonstratif et diablement efficace. Paradoxalement, on pourrait presque regretter qu’elle ne le soit pas plus. Certaines scènes auraient peut-être gagné à avoir une plus grande ampleur. Cela peut sembler être du chipotage (et ça l’est un peu, il faut être honnête) mais, plus de dynamisme dans des parties plus calmes, cela aurait dynamité de gros temps morts.

Mais de quoi parle Le Fidèle ? D’un amour impossible et de ce qu’est prêt à faire l’un pour l’autre, peu importe le coût et les conséquences. C’est ténu et une morale déjà vue à de très nombreuses reprises. C’est dans la forme que Roskam a tenté de se démarquer. Dans l’écriture aussi, il y a une certaine subtilité. Que ça soit dans certaines scènes et dialogues, on sent que les choix de Roskam sont intelligents et bons. Gigi est beau, grand, a une forte carrure mais, il est doux et a un regard attendrissant. C’est cela qui plait à Bibi. Cette personnalité mystérieuse l’attire, jusqu’au jour où elle se rendra compte de tout ce que cela implique. Elle est forte, a du caractère mais est amoureuse. Classique comme figure narrative mais, quand c’est bien exploité, cela fonctionne bien. Dommage que les choix de mise en scène, les dialogues et le scénario soient plombés par ce montage catastrophique.

Pour incarner ses héros, le premier choix était évident. Le film, qui a connu ses prémisses avant même le tournage de The Drop, était évidemment destiné à Matthias Schoenaerts. Pour trouver sa partenaire, ce fut plus laborieux. Jusqu’au jour où La vie d’Adèle est arrivé et, avec le film, Adèle Exarchopoulos. Le talent de la comédienne a immédiatement charmé Schoenaerts et Roskam qui s’est empressé de rajeunir le personnage dans le script afin de le faire correspondre à la jeune actrice française. L’alchimie entre les personnages de Gigi et Bibi est évidente. Elle saute aux yeux. Tout le mérite revient à Schoenaerts, Exarchopoulos et Roskam, qui confirme son talent de directeur d’acteurs. Inutile de préciser qu’ils portent le film à eux deux bien qu’ils peuvent compter sur la présence de seconds rôles de poids interprétés par Jean-Benoit Ugueux (qui monte de plus en plus), Eric De Staercke, Thomas Coumans ou encore Nabil Missoumi.

Le potentiel était là. Le scénario plutôt bien ficelé, la mise en scène au top, le casting de haut vol mais, Le Fidèle, qui sera le candidat de la Belgique pour briguer l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2018, est une déception, la faute à un montage qui manque de pêche et de subtilité. Il casse de nombreux effet alors qu’il aurait pu en jouer pour mieux les mettre en valeur. Le film confirme, si cela était encore nécessaire, de Michael Roskam et de ses comédiens, qui montent en puissance depuis plusieurs années (Schoenaerts est attendu dans des films de Terrence Malick et Francis Lawrence – avec Jennifer Lawrence – et une série pour Amazon réalisée par David O’Russell avec également Robert De Niro au casting, rien que ça). Tout ça pour ça ? Peut-être mais, réjouissons-nous tout de même du positif car il y en a beaucoup malgré tout.