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Critique : Le grand jeu (Molly’s Game) de Aaron Sorkin

Aaron Sorkin’s Version

La prodigieuse histoire vraie d’une jeune femme surdouée devenue la reine d’un gigantesque empire du jeu clandestin à Hollywood ! En 2004, la jeune Molly Bloom débarque à Los Angeles. Simple assistante, elle épaule son patron qui réunit toutes les semaines des joueurs de poker autour de parties clandestines. Virée sans ménagement, elle décide de monter son propre cercle : la mise d’entrée sera de 250 000 $ ! Très vite, les stars hollywoodiennes, les millionnaires et les grands sportifs accourent. Le succès est immédiat et vertigineux. Acculée par les agents du FBI décidés à la faire tomber, menacée par la mafia russe décidée à faire main basse sur son activité, et harcelée par des célébrités inquiètes qu’elle ne les trahisse, Molly Bloom se retrouve prise entre tous les feux…

Le nom d’Aaron Sorkin ne vous est peut-être pas familier, mais vous connaissez fort probablement son œuvre. Scénariste de The Social Network, MoneyballDes hommes d’honneur ou encore de Steve Jobs, il est un de ces auteurs dont le style est immédiatement reconnaissable, quel que soit le réalisateur en charge de transposer ses mots à l’écran. Dialogues affûtés et prononcés à toute vitesse, personnages motivés par l’ambition et le pouvoir, portraits psychologiques d’hommes torturés sont quelques-unes de ses marques de fabrique. Il était donc tout à fait logique que son premier passage derrière la caméra soit un concentré de toutes ses tendances, les pires comme les meilleures.

Après Mark Zuckerberg et Steve Jobs, c’est à une nouvelle personne publique (quoiqu’un peu moins médiatique) qu’il s’attaque   : Molly Bloom, qui avait défrayé la chronique en 2013 lorsque l’existence de ses tables de jeu réunissant célébrités, millionnaires et mafieux fut révélée au monde entier. Businesswoman féroce, elle est une force de la nature, calculatrice, mais morale, et bien souvent la personne la plus intelligente dans une pièce remplie d’hommes qui ne la respectent pas. On n’attendait pas forcément un tel portrait de la part de Sorkin, qui n’a pas toujours été le meilleur créateur de rôles féminins forts, mais celui-ci s’impose comme un bon rattrapage.

Que cette femme terriblement ambitieuse soit incarnée par Jessica Chastain tient par contre de l’évidence. Après avoir joué des personnages assez similaires dans Zero Dark Thirty et Miss Sloane, il est clair que l’actrice américaine excelle dans ce genre de rôles de femmes effrontées à l’esprit agile. Sa performance dans Molly’s Game est tellement magnétique et énergisante qu’il est presque impossible de ne pas vouloir le succès, qu’importe l’illégalité ou l’immoralité de ses actions.

Avec sa protagoniste compromise dans des jeux d’argent, son montage frénétique et un certain sens de l’esbroufe, Molly’s Game rappelle des films comme Le Loup de Wall Street et Les affranchis. Comme eux, le long-métrage nous est raconté à la première personne par un personnage plongé dans un univers de luxe et de danger. La différence majeure avec ces films tient dans le fait que sa protagoniste ne cherche pas à célébrer son mode de vie, mais plutôt à s’en justifier. De grandes parties du long-métrage la mettent en scène alors qu’elle explique à son avocat (Idris Elba), à ses multiples accusateurs, et au spectateur, comment et pourquoi elle en est arrivée là.

Ne vous y trompez cependant pas  : le film constitue plus une version des événements selon Aaron Sorkin que selon l’authentique Molly Bloom. Comme c’était déjà le cas dans ses précédentes œuvres, la biographie d’une personnalité contemporaine est pour lui un prétexte à projeter ses propres obsessions. Sorkin n’est nullement intéressé par mettre en lumière la vérité sur quelqu’un comme Mark Zuckerberg, mais par les vérités universelles qu’il pourra exprimer en s’inspirant de la vie du milliardaire, et il en va de même pour Molly Bloom. Si cette approche — assez commune pour un biopic — s’est révélée particulièrement payante dans un film comme The Social Network, elle présente un certain nombre d’inconvénients pour Molly’s Game. Fréquemment, le long-métrage donne le sentiment que ce qui se déroule sous nos yeux n’a rien à voir avec la vie de sa protagoniste, et tout avec l’imagination de son auteur.

Un des exemples les plus flagrants de cette tendance survient au cours d’une scène-clé entre la personnage et son père (Kevin Costner), psychologue de son état. Molly Bloom est alors au plus bas, et dans l’intention de mettre certaines choses en perspective, son paternel se propose de lui faire une « séance d’analyse express ». En trois minutes montre en main, il lui explique tout  : pourquoi elle agit comme elle agit, quels traumas de l’enfance l’ont amené à devenir la femme qu’elle est, etc… C’est une scène que l’on aimerait pouvoir ignorer d’un haussement d’épaules, mais qui est malheureusement présenté comme parole d’évangile par le film. En y souscrivant aussi vivement, Molly’s Game commet l’irréparable, et réduit la psychologie de sa complexe protagoniste à quelques bons mots freudiens. Sorkin est un des dialoguistes les plus doués de sa génération, mais ce genre de scènes représente le pire de son cinéma  : pontifiant, réducteur et dépourvu de toute attache avec la réalité.

Fort heureusement, le film contient plus que des moments de psychologie de bas étages. Il serait notamment dommage de passer à côté des savoureux affrontements verbaux qui s’échangent à toute vitesse entre Jessica Chastain et Idris Elba. Ils partagent une alchimie remarquable à l’écran, et constituent d’excellents véhicules pour les répliques à double sens qui parcourent le récit. Et plus qu’un scénariste à part, Sorkin s’impose comme un metteur en scène assez doué. Pour une première réalisation, Molly’s Game se tient très bien, et impressionne autant par la rigueur de ses cadres que par son rythme soutenu. En 2 h 20, le film couvre beaucoup d’éléments, virevolte à tout va à travers les époques, mais ne perd jamais l’attention de son spectateur. L’ensemble énervera peut-être par ses tics et par son manque d’authenticité, mais impressionnera tout autant par les talents qui y sont déployés.