Critiques de films, Epouvante-horreur, Thriller

Critique : Le secret des Marrowbone de Sergio G. Sánchez

Un araignée dans le plafond

 

Les Marrowbone, Jack, 20 ans ainé de la fratrie, Billy, la tête dure, Jane, plus douce et sensible, Mathew, le petit dernier, et leur mère, malade, sont une famille inséparable. Ils ont fui l’Angleterre, un père hyper violent et se sont réfugiés dans une petit ville du Maine, dans la grande et vieille maison d’enfance de la mère. Persuadés de pouvoir vivre à nouveau une vie heureuse, ils commencent à mener une existence presque normale. Mais le passé et la maladie de la mère va bien vite les rattraper. Sur son lit de mort, elle fait promettre à Jack de n’annoncer son décès qu’une fois ses 21 ans passé, pour qu’il puisse avoir la garde de ses frères et sœurs et ne pas être séparés. Le secret ne sera pas une mince affaire et la fratrie sera plus soudée que jamais. Commence une très longue attente, cachés des autres, dans cette vieille maison qui grince, suinte, tombe en ruine et cache elle aussi un lourd secret.

Présenté en ouverture à Gerardmer cette année, Le secret des Marrowbone est la première réalisation de Sergio G. Sánchez, scénariste de The impossible et de L’orphelinat. Autant dire un film plutôt attendu. Qu’en est-il finalement ?  Si l’on devait ne retenir que deux aspects en général du film, ce serait à la fois son classicisme en terme d’esthétique et sa narration « poupée russe » – terme utilisé par le réalisateur lui-même – qui superpose plusieurs façons de voir le film et se joue du spectateur.

Le choix d’une esthétique classique est plus qu’assumé. Le film ne renouvelle, de ce point de vue-là, absolument pas le genre, mais remplie très bien le cahier des charges. La maison est vieille et flippante, pleine de miroirs et de verres cassés, elle suinte d’humidité et grouille de poussière, des bruits inconnus font irruption de toute part, de vieux meubles sont recouverts de tentures blanches, et le grenier, n’en parlons même pas, bref, une maison de film d’horreur comme on les aime. Sergio G. Sánchez sait également joué, avec beaucoup de classe je dois le dire, avec la tension des spectateurs en proposant d’assez beaux moments sans pourtant user d’effets superflus (aucun Jumping Scares en fait) ce qui est assez agréable.  Plus particulièrement pour la première partie du film, car la seconde tire quant à elle, beaucoup plus vers le Grand-Guignol, que j’ai personnellement, beaucoup moins appréciée, bien que ce choix esthétique ait été plutôt bien justifié dans la narration.  L’une des autres particularités classique du film est son rapport à la temporalité. Les enfants Marrowbone ainsi que la maison ne semblent appartenir à aucun époque, ou en tout cas pas à celle du film, à savoir les années soixante. Leur habillement donne assez peu d’indice sur leur époque. Ce n’est que par le personnage d’Allie, leur voisine, jeune femme moderne qui tombera amoureuse de Jack, ainsi que par une utilisation décalée des hits de Beach boys, que le spectateur pourra identifier une époque. Ce décalage et cette sensation d’intemporalité est souvent utilisé dans ce genre de film pour renforcer le malaise du spectateur. Le dernier aspect plutôt classique du film, et celui qui m’a le plus dérangé, est la musique.  Elle accompagne en général l’intention première des images, et pour le coup, ne fait que renforcer ce qui est déjà visible à l’écran. Elle oscille entre décoration et lourdeur.

 

Le scénario du film a très clairement été pensé pour jouer avec le spectateur. S’il est assez complexe et est très largement influencé par des films à la Christopher Nolan ou à la  M. Night Shyamalan : faite de révélations tous le long du film qui changent la vision de l’ensemble, il manque parfois de subtilité. Personnellement, j’ai adhéré et accepté la convention du genre et les gros sabots qui vont avec, mais je comprends que cela puisse en agacer certain. Outre le jeu avec le spectateur, ce choix scénaristique permet au réalisateur de jouer tout simplement avec les genres cinématographiques. En fonction des révélations, le film change d’identité, passe de film de maison hantée à thriller psychologique, en passant par des séquences plus visuelles.  Même si très clairement la première partie – la plus subtile et la plus classique – est la plus réussie et cela ne m’aurait pas dérangée que l’ensemble du film se fasse sur ce ton-là.

SPOILER DANS LE PARAGRAPHE SUIVANT

 

 

 

Pour ceux qui ne voudraient absolument pas être spoilé, je vous conseille de passer ce paragraphe car je vais révéler des détails de l’histoire qui ne sont pas donnés au tout début du film. Je vais très rapidement analyser ce film par le prisme du genre – à savoir ma grille d’analyse cinématographique préférée. Une certaine tradition des films de maison « hantée » veut que celle-ci soit liée à la maternité – soit en lien à un personnage de femme enceinte, soit par une réminiscence d’un personnage, en général masculin, de sa mère. Le secret des Marrowbone prend un contrepied assez intéressant. La maison de l’histoire est primairement un élément féminin, donc en cela rien d’original. Elle est la maison d’enfance de la mère, qui sert de refuge, métaphoriquement également, car c’est le nom de jeune fille de la mère que prendra la famille pour « changer d’identité ». Les éléments horrifiques du film ne viendront pas de la mère, mais du père.  Celui-ci les a retrouvé et a été emmuré vivant par les enfants dans le grenier. Le père devient donc littéralement le parasite de cet espace maternel et rassurant. On peut même aller jusqu’à dire qu’il est la raison de la mort celle-ci, son arrivée correspondant presque à la mort de la mère.  En cela, le film a une lecture plutôt originale du genre.

 

 

 

FIN DU SPOILER

Outre cela, la création identitaire par rapport au père et à la famille – et la folie qui en découle – est également un thème récurrent du film.  Jack se retrouve face à cette figure négative et doit composer avec cela. Visuellement, c’est la présence des miroirs – brisés pour certains- qui sont les véritables indicateurs de cela. Ils sont des éléments  omniprésents du film, parfois objet de terreur, parfois révélateurs.

 

Je ne pouvais pas terminer mon article sans parler du casting qui rassemble de jeunes têtes qui risquent de bien faire parler d’elles et ont déjà une jolie petite carrière pour certain. Le casting était l’une des raisons qui m’a incité à aller voir ce film. La plupart de ces acteurs ont tout simplement des visages assez  incroyables.  Le rôle de Jack est tenu par George MacKay (Captain Fantastic, Pride, 22.11.63), Allie par Anya Taylor-Joy (Split, The Witch), Billy par Charlie Heaton (Stranger Things) et Jane par Mia Goth (A cure for life). Que des acteurs qui malgré leur jeune âge ont déjà une carrière avec une tonalité assez particulière qui promettent beaucoup.

Le secret des Marrowbone n’est pas un film qui va révolutionner le cinéma mais qui fait son travail comme il faut. Il est, de plus, plus que convenable pour une première réalisation. Esthétiquement, de facture plutôt classique, il propose tout de même un axe original sur la question du genre dans le film de « maison hantée ». Il est servi par un groupe d’acteurs assez intéressant, avec à sa tête Georges MacKay qui délivre une très belle prestation pour un rôle pourtant assez difficile. En somme, un assez bon film qui m’a moi particulièrement touchée, qui pourra plaire à ceux qui s’intéressent au genre dans les films d’horreur, ou encore aux novices qui ne seront pas trop rebutés par son classicisme.