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Critique : Les Garçons Sauvages de Bertrand Mandico

Les cinéphiles courant les festivals de courts-métrages l’attendait comme le messie. Le premier long-métrage de Bertrand Mandico (une trentaine de courts-métrages en vingt ans) arrive enfin après une longue gestation et un détour par le festival de Venise et à l’Etrange Festival. Si Les Garçons Sauvages était si attendu, c’est tout simplement parce que son réalisateur a une vision du cinéma absolument unique, on peut compter sur les doigts d’une main les cinéastes avec une manière de créer, d’inventer, de filmer aussi poétique et sensorielle.

Début du vingtième siècle, cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage.  Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d’une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent. Ils échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer…

Ce passage au format long est globalement une belle réussite pour Mandico dans un style toujours aussi indéfinissable (disons fantastico-érotico-organique) dans lequel il va peut-être encore plus loin dans la sensualité malgré des enjeux économiques forcément plus élevés (merci Ecce Films pour l’audace, meilleur producteur de France et de loin).
Les Garçons Sauvages est une belle synthèse de toutes les obsessions de son réalisateur, non seulement parce qu’on y retrouve des éléments de tous ses films précédents : la nature sensuelle de Notre Dame des Hormones, le noir et blanc et les surimpressions hallucinantes de Boro in the Box ou encore les couleurs délirantes et brumeuses de Living Still Life.
Résultat, il s’agit là d’un film perturbant, qui ne rentre dans aucune case tant il respire une liberté dans sa manière de narrer un récit, de concevoir ses personnages et de mettre en scène tout cet univers avec onirisme.

Reprenant le titre d’une nouvelle de Burroughs (le ton est donné), le film est une odyssée brutale et sexuelle cassant les barrières de la théorie du genre. Le film de Mandico est profondément androgyne et pas seulement parce qu’une troupe d’actrices fantastiques (Vimala Pons, Pauline Lorillard, Diane Rouxel, Anaël Snoek, Mathilde Warner et la figure maternelle ultime en la personne d’Elina Lowensohn) jouent des jeunes garçons mais aussi parce qu’il n’hésite pas à déconstruire au fur et à mesure le cliché qu’il installe lui-même. D’un postulat qui pourrait sembler sacrément mysogine -transformons des garçons enragés et cruels en femmes pour les rendre doux et dociles- le film prend plutôt le chemin inverse se positionnant progressivement et délicatement comme une réflexion sur les caractéristiques attribués aux sexes pour finalement envoyer valser tous ces stéréotypes dans une abîme de sauvagerie et de chaos. Mandico détourne toute apologie du virilisme et de la masculinité pour accoucher d’une ôde à la femme, à la libération sexuelle et un appel à l’hédonisme.
En effet, le cinéma de Mandico est un cinéma du corps, bien évidemment celui de ses actrices travesties (qui, on le répète, sont fabuleuses) mais aussi d’un monde qu’un monde qui prend vie, d’une nature qui se personnifie et renverse tout présupposé sexuel laissant place à une liberté totale de s’enivrer et de jouir à tout prix. Filmé dans un sublime 16mm, le film passe de façon totalement anarchique du noir et blanc à la couleurs mais avec toujours la même splendeur, un sens inné du cadre et des couleurs, des expérimentations (surimpressions, projections) pour une atmosphère planante, hypnotique qui vont de pair avec la lenteur de l’oeuvre.
Plus étonnamment, il s’agit d’un pur conte, certes transgressé par sa dimension érotique mais il est surtout fantasmatique et fantasmagorique comme si Jules Verne (remercié au générique) rencontrait le Marquis de Sade. Mandico reprend cet imaginaire par la musique (avec des extraits du Casse-Noisette de Tchaïkovsky, Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach) qu’il renverse par la crudité des propos et des actes de ses personnages.

On peut comprendre tout sceptiscisme par rapport au film concernant sa difficulté d’accès, son propos sur le genre (que certains trouveront sexiste) et son caractère presque grotesque dans sa représentation du sexe et ses métaphores incessantes. Il faut dire que même pour un Mandicien convaincu, ce déluge de références sexuelles pas toujours finaudes et gratuites finissent par exaspérer. Cette omniprésence de la métaphore érotique était déjà quelque chose de présent dans le programme Hormona et d’une certaine manière Mandico prolonge cela avec Les Garçons Sauvages dans sa dimension sexuelle exacerbée (ici chaque élément naturel comme une branche d’arbre ou un fruit recèlent autre chose de plus pervers).
D’autres trouveront le film un peu sexiste dans sa caricature grossière des genres (même si cela fini par s’inverser) et il est vrai que la manière dont les personnages sont dépeints n’est pas toujours très subtile mais l’idée profonde du film transcende aisément ces quelques tares d’écriture qui laisse surtout transparaître une aspiration à l’égalité, la tolérance et à la liberté sexuelle.
Néanmoins, il regorge de propositions de cinéma rares pas seulement dans une année mais dans une décennie. Bien qu’imparfait, Les Garçons Sauvages est un film qu’il faut voir, ouvrant des horizons encore insoupçonnés, repoussant les limites de l’imaginaire et de la conception des images. Chez Mandico tout devient une poésie étrange et transgenre, en prose avec la sublime narration du film mais aussi à travers la mise en scène via la douceur apportée par les effets artisanaux et les sublimes nappes électroniques accompagnant cette odyssée. Notons surtout un soin inoui apporté aux décors entre une vieille et immense maison coloniale envahie par la flore et la végétation de La Réunion rendue vivante par la magie de son univers ainsi qu’au design sonore conçu par Mandico himself qui habille les paysages de cette île sauvage.

Avec Les Garçons Sauvages, Bertrand Mandico passe haut la main son baptême du feu et déploie pour son premier long-métrage un univers constitué de projections mentales et de fantasmes pop qui forment son style si particulier (personne aujourd’hui, à l’exception d’une poignée de cinéastes comme Guy Maddin, David Lynch, Jonathan Glazer, Peter Greenaway ou Yann Gonzalez n’a cette originalité là). Touchant un peu à tous les genres, il transgresse toutes les barrières du cinéma par une vision libre de la narration, de la mise en scène et surtout dans la représentation des actrices et du sexe. On attendait le film de pied ferme et on est désormais convaincu que Mandico est tout simplement un des réalisateurs les plus importants à l’heure actuelle pour le cinéma de genre en France et pour le cinéma tout court. Déjà un des sommets de 2018.