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Critique : L’Homme aux mille visages de Alberto Rodriguez

Allers-retours. 

Francisco Paesa, ex agent secret espagnol, est engagé pour résoudre une affaire de détournement d’argent risquant d’entrainer un scandale d’Etat. L’homme y voit l’opportunité de s’enrichir tout en se vengeant du gouvernement qui l’a trahi par le passé. Débute alors l’une des plus incroyables intrigues politiques et financières de ces dernières années : l’histoire vraie d’un homme qui a trompé tout un pays et fait tomber un gouvernement.

Si l’on considère le cinéma comme une reproduction a posteriori du réel, alors l’on pourrait dire que L’Homme aux mille visages arrive à point nommé. Du moins sa sortie prévue pour le 12 avril en France est teintée d’une ironie amère, en cela que nous savons le champ politique rattrapé par diverses histoires de corruption. Car c’est bien de cela que traite le film, en l’occurrence la résolution d’une affaire impliquant un détournement d’argent risquant d’entraîner l’Espagne vers un scandale d’État. Un ex-agent secret espagnol, Franceso « Paco » Paesa (l’impassible Eduard Fernandez), est embauché pour éviter ce drame, mais y voit l’opportunité de s’enrichir et de nous faire découvrir sa passion pour l’économie mixte. Après le réussi La Isla Minima qui le révéla au public français, que beaucoup ont qualifié de « True Detective andalou », Alberto Rodriguez relance la mécanique du thriller historique, ici assez prenant mais qui atteint sans doute très vite une logique de trop-plein.

Il faut le souligner, car c’est ce qui s’avère être à la fois une force et une limite pour le film : il n’est pas aisé pour le spectateur non averti de se familiariser avec les rouages d’une telle affaire. Rodriguez et son co-scénariste Rafael Cobos semblent avoir tout misé sur la complexité, l’hermétisme, afin de perdre son public, en proie en doute. L’Homme aux mille visages vogue entre différents pôles, confronte ainsi les points de vue et en fait finalement un beau film de mouvements, de circulations (de l’information bien sûr, mais aussi des hommes et, surtout, de l’argent). Une anecdote rapportée par deux individus différents sèment systématiquement le doute, présupposé par la certitude que le spectateur a placé dans un premier récit.

Toutefois L’Homme aux mille visages manque de maladie, d’une hypertrophie scorsesienne qui fait toute l’ampleur de ces histoires. En évitant l’omniscience de la narration par le biais d’une voix-off dont le personnage est relativement en retrait (il relate l’histoire comme le spectateur peut l’interpréter au premier abord), le film rejoue un certain motif relativement classique, celui de la fiction dans la fiction, illustrant par ailleurs une mise en place finalement surfaite. D’autant que le personnage en question, un pilote dont on ne connaît que peu de choses, est si peu écrit, renforçant in fine sa position d’artifice explicatif. Il en va de même pour d’autres « seconds rôles », qui interviennent seulement pour faire avancer l’intrigue. D’autant que le film souffre d’une relative pauvreté formelle, notamment lorsqu’il s’agit de mettre en images la circulation susmentionnée : une mappemonde, des billets de banque informatisés et un avion qui décolle, rappelant les beaux moments de J’irai dormir chez vous.

L’Homme aux mille visages n’a rien du grand thriller historique et met surtout en lumière les limites d’une telle entreprise : la fictionnalisation du réel ne suffit pas à faire du cinéma. Beau film de circulations, il aurait sans doute aspiré à mieux s’il avait bénéficié d’une maladie supplémentaire qui lui aurait garanti de belles envolées formelles. Saluons néanmoins le geste d’un cinéaste qui explore les parts d’ombre de l’Histoire (persistantes encore aujourd’hui), ces abstractions qui sont finalement de belles prémices de fiction.