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Critique : Live by Night de Ben Affleck

Mafia Blues.

Affiche de Live By Night

Boston, dans les années 20. Malgré la Prohibition, l’alcool coule à flot dans les bars clandestins tenus par la mafia et il suffit d’un peu d’ambition et d’audace pour se faire une place au soleil. Fils du chef de la police de Boston, Joe Coughlin a rejeté depuis longtemps l’éducation très stricte de son père pour mener une vie de criminel. Pourtant, même chez les voyous, il existe un code d’honneur que Joe n’hésite pas à bafouer : il se met à dos un puissant caïd en lui volant son argent et sa petite amie. Sa liaison passionnelle ne tarde pas à provoquer le chaos. Entre vengeance, trahisons et ambitions contrariées, Joe quittera Boston pour s’imposer au sein de la mafia de Tampa…

Pour son quatrième film, et avant son très attendu Batman, Ben Affleck revient à la charge avec une nouvelle adaptation d’un roman de Denis Lehane (c’était déjà le cas de son premier long, Gone Baby Gone). L’enjeu ici étant de taille, Live by Night est un des livres les plus ambitieux de son auteur retraçant sur plusieurs années l’ascension de Joe Coughlin passant de petit gangster de Boston à pilier du trafic d’alcool en Floride pendant la prohibition. Comme avec Argo, Ben Affleck sort de sa ville natale, lieu d’ancrage de The Town son excellent film de braquage sous l’influence de Michael Mann et donc de Gone Baby Gone, pour réaliser une fresque mafieuse dans la lignée d’un Scorsese ou De Palma.

On a rien à redire sur les velléités de Ben Affleck, l’ambition est là. Loin des récents films de gangsters tendance rétro horriblement pompeux tels que Legends, Black Mass ou Gangster Squad, Live by Night est beaucoup plus sobre, n’évite pas la noirceur des personnages et de l’intrigue sans jamais être une caricature du genre. Le côté film d’époque est assumé par des reconstitutions assez époustouflantes que ce soit les décors, les costumes, les voitures tout en conservant la mise en scène très moderne qui fait le style Affleck et sans jamais être clinquant, toujours au service de l’intrigue.

Mais comme pour Gone Baby Gone, Affleck adapte une oeuvre qu’il donne l’impression de ne pas comprendre. Pour son premier long, il prenait le risque d’adapter le quatrième livre d’une saga (celle du couple Kenzie-Gennaro) il retranscrivait parfaitement ce Boston rongé par la misère mais oubliait complètement ses personnages au profit de l’intrigue policière. De ce fait les personnages perdaient toute l’épaisseur donnée par leurs aventures passées et Affleck tentait tant bien que mal de nous montrer qu’ils étaient brisés, rien ne transparaissait concrètement à l’écran.

Extrait de Live By Night

Live by Night est rongé dans une moindre mesure du même mal, il s’agit ici du deuxième roman consacré à Joe Coughlin et tout ce qui construit la psyché, les obsessions, les ambitions du personnage sont complètement balayés par une mentalité des plus simplistes : il veut devenir riche mais surtout pas par un moyen légal. Dès lors, la relation avec son père parait sans consistance, son penchant pour l’escroquerie semble être naturel alors que le premier roman rend le personnage beaucoup plus complexe.

Ce choix d’adapter Live by Night devient donc un peu étrange car le film reste scrupuleusement fidèle au roman jusqu’aux dialogues, il ne prend aucune liberté avec son support originel à l’exception de quelques passages conséquents dans le livre mais dont l’importance sur le récit est moindre. Affleck parvient donc à reprendre le livre page pour page mais le vide intégralement de sa substance. En effet, tout le propos de Lehane sur le rêve américain, la construction du pays sur le dos des immigrés, le racisme devient complètement secondaire, accessoire par rapport aux rouages de la mafia qui semblent fasciner Affleck. Le Ku Klux Klan par exemple est très mal exploité et toute cette partie idéologique n’est traitée que par le prisme de l’argent et du racket.

Extrait de Live By Night

Le film, beaucoup trop long, ennuie plus qu’il ne fascine car il se contente de mettre en image le livre. Live by Night souffre d’un montage trop succinct, d’une ribambelle de scènes qui se suivent et se répètent sans jamais donner de profondeur au film. C’est le cas du personnage d’Elle Fanning par exemple pourtant passionnant (on n’en dira pas plus) mais qui semble arriver en permanence comme un cheveu sur la soupe alors qu’elle est essentielle à l’intrigue.

Après cette première demi-heure plutôt efficace (le début à Boston), le récit se perd dès l’arrivée en Floride pour ne garder que ce fantasme du gangster qui déploie son empire un peu comme un adolescent ne retient de Scarface que Tony Montana, sa coke et sa mitraillette. C’est un sacré gachis tant Affleck a su mettre en scène des récits haletants (le rythme était la grande force de The Town ou Argo par exemple) et il prouve encore qu’il a un sacré talent pour mettre en scène l’action. Malheureusement il n’y a que deux véritables scènes d’actions et celles-ci parviennent toujours à leur fin, c’est à dire scotcher le spectateur à son fauteuil.

Mais s’il arrive à filmer ces scènes d’action, le reste du film (soit presque deux heures) n’est qu’un défilement d’interactions entre Joe Coughlin et des personnage secondaires (son équipier Dion, le chef de la police, sa femme Graziella) absents, très mal exploités qui ne servent qu’à faire avance la trame narrative. C’est ce qui rend la fin parfaitement bâclée alors qu’elle est d’une cruauté, d’un désespoir sans nom, le film ne prend aucune ampleur en avançant ce qui rend certains moments cruciaux extrêmement plats, sans aucune force émotionnelle.

Extrait de Live By Night

Dans le même registre, on regrette une distribution de haute volée mais sans génie. Ben Affleck dont le charisme est ruiné par son jeu un peu trop stoïque voire mono-expressif (et il porte assez mal le costume ce qui n’arrange rien), Chris Messina et son rôle de bon pote s’en sort à peu près aussi mal que Chris Cooper et Brendan Gleeson qui font le minimum syndical. On sauvera le bon casting féminin entre Zoé Saldana, Sienna Miller et Elle Fanning dont les personnages sont les seuls à avoir un semblant de fond et ça se ressent dans leur interprétation (c’est toujours plus facile de jouer quand le personnage à un minimum de consistance).

Techniquement le film s’en sort assez bien, ce qui rend le film assez plaisant à voir même si il n’est pas très digeste, on passera sur la musique parfaitement anonyme d’Harry Gregson-Williams pour parler de la photographie de Robert Richardson (fidèle collaborateur de Tarantino et de Scorsese) qui est à l’image du film, un peu bancale. Alors qu’on a une lumière parfois très belle avec une variété de couleurs assez étonnante (à contre-courant justement des films de gangsters récents qui font la compétition pour savoir qui aura l’image la plus terne et lisse), un blanc éclatant et des noirs très profonds qui sont contrebalancés par une palette de tons qui va du orange des lumières en intérieur à la multitude de détails colorés sur les costumes, les cadres sont dans l’ensemble sans imagination voire parfois assez irritants notamment ces séries de plans à l’hélicoptère sans queue ni tête et sans intérêt (à part pour présenter le décor « paradisiaque » un peu bêtement comme dans les Experts Miami).

Live by Night est un film d’une ambition folle, une fresque de gangsters au temps de la prohibition, dans une Amérique plongée dans la misère, le racisme où le rêve américain se délite petit à petit. Malheureusement Ben Affleck n’est jamais à la hauteur de son histoire et livre un film ampoulé, gâché par son manque de rythme et son montage. Le film a le mérite de se détacher de la production actuelle des films d’époque et de truands mais l’ensemble est trop succinct, le casting assez moyen (sauf les actrices, superbes et un Ben Affleck assez charismatique) et la réalisation un peu à la peine pour mettre de l’ordre dans cette histoire complexe. Il y a pourtant de belles choses, on sent le film pétri de bonnes intentions, dans son propos, sa rigueur à filmer l’action, son sens de la reconstitution mais Live by Night est plombé par ses personnages et son absence de relief, d’ampleur. Certes ce n’est pas désagréable à regarder mais c’est clairement le moins bon film de son auteur, on espère qu’il retrouvera toute son efficacité pour Batman.