Critiques de films, Drame, Policier, Séance de rattrapage, Thriller

Séance de rattrapage : Memories of Murder de Bong Joon-ho

Splendide ressortie.

En 1986, un tueur en série sévit dans la campagne coréenne. Il procède toujours de la même façon, sur le même type de victimes, de jolies jeunes femmes qu’il viole. L’équipe chargée de l’enquête patine lorsqu’on leur envoie une recrue supplémentaire, depuis Séoul. Mais cette unité spéciale est rattrapée par le temps et le doute, alors que des émeutes secouent le pays et que leurs techniques d’interrogatoires sont remises en question par les villageois.

Le deuxième film de Bong Joon-ho (Joon-ho de son prénom, Bong de son nom) n’est autre que l’adaptation d’un fait-divers ayant secoué la Corée du sud à la fin des années 1980. Le pays faisait alors face à son premier véritable tueur en série (ou du moins le premier identifié comme tel), en même temps que ses tensions avec la Corée du Nord, dont il craignait une attaque chimique. Memories of Murder fut largement acclamé par la critique lors de sa première sortie en 2004, et revient dans les salles ce 5 juillet, en version restaurée 4k, pour notre plus grand plaisir.  S’il est souvent décrit comme un polar exceptionnel (le « renouveau du polar », selon les Inrocks, à sa sortie), ses qualités ne se cantonnent pas uniquement à son genre et le film s’avère bel et bien un inratable dont on ne peut bouder le plaisir d’une (re)découverte sur grand écran.

Memories of Murder est d’abord le formidable portrait d’une Corée âpre, en proie à ses vieux démons. La première scène présente un champ ensoleillé, un plan de carte postale miné d’abord par des gamins agaçants et, en dessous du petit pont qui leur sert de terrain de jeu, le cadavre d’une jeune femme. C’est la première que l’on découvre, décrite comme très sophistiquée pour une fille de la campagne, comme si la région ne pouvait éviter l’inélégance dans laquelle s’enfoncent sans cesse les policiers chargés de résoudre le crime. A leur côté, on retrouve une nouvelle figure, celle de la ville. L’envoyé depuis Séoul est plus séduisant, plus charismatique, il applique des méthodes bien plus efficaces et fait preuve d’un formidable esprit de déduction, au cours d’une enquête particulièrement déroutante. Son esprit logique fait face aux croyances traditionnelles coréennes, dont le film se moque d’ailleurs allégrement mais sous une fausse condescendance. Bien vite, l’homme de la ville a ses limites face à ce monde rustre. Les protagonistes se retrouvent noyés dans une frustration qui rappelle celle de leurs suspects, bande de faux monstres qui revendiquent tous leur innocence. L’empathie que ces derniers engendrent sur les spectateurs est parfois presque insupportable tant l’injustice qu’ils subissent soulèvent le cœur. Mais plutôt que d’offrir ses personnages principaux comme coupables d’une justice archaïque, Memories of Murder ne fait que constater l’inefficacité humaine face à sa propre monstruosité, tandis que les meurtres se perpétuent, multipliant leurs enjeux pour créer la peur. Le film fait d’ailleurs preuve d’une brillante et incontestable maîtrise de ses différents tons. Après une approche comique pendant laquelle les protagonistes faisaient d’abord office de figures potaches, la (pas si) fine équipe se peint progressivement, au fil des évènements, d’une humanité à la fois sombre et émouvante. Le cinéaste maîtrise incontestablement le fondu entre les deux tons, pourtant on ne peut plus opposés.

Extrait de Memories of Murder

Memories of murder, comme son nom l’indique, est aussi le film d’un passé et du poids de ce passé. La Corée s’y retrouve sans cesse engluée dans une mélancolie appuyée par la magnifique bande-son (signée Taro Iwashiro) qui continue à hanter, même longtemps après la séance, tout comme le plan final, lourd de sens. Il est cependant impossible de distinguer une réelle nostalgie dans la représentation de ce passé sombre, ce monde presque sous-développé, ni même une évolution positive dans le présent qu’il propose. On privilégie ici le passé pour expliquer son impact sur le présent, de la même façon que son ombre plane toujours sur le pays. Bong Joon-ho n’utilise que peu d’artifices pour cela, se contentant d’un scénario impeccable et d’une mise en scène extrêmement efficace, aux plans souvent symboliques et bien composés. L’ensemble reste néanmoins, malgré un registre tragique très pesant, toujours relativement sobre et mesuré, pour l’assurance d’une finesse qui ne délaisse jamais l’œuvre. On retiendra tout particulièrement, parmi toute cette approche de la perfection, la scène finale, sommet de dramaturgie et d’épouvante à la fois. Le polar est également marqué par la récurrence de ses motifs, des champs de blé, de choux ou encore d’herbe qui s’agitent au grès du vent ou de la pluie, les couleurs qui changent au fil de la météo ou encore de l’époque – époque qui ne cesse jamais d’emprisonner tout ce qui l’entoure. L’action des hommes qui semble finalement bien vaine, face à l’horreur qu’il construit pourtant lui-même. La norme s’avère être, par son essence, la source d’une véritable terreur, qui s’empare du spectateur.

C’est intelligent, frappant et bien plus efficace que n’importe quel film pour être assuré(e) de ne plus jamais vouloir sortir seul(e) en pleine campagne les soirs pluvieux (à la place, on préférera visionner l’intégrale de son réalisateur).

Construit avec une maîtrise exemplaire, violent mais tout en finesse, Memories of Murder s’impose comme une leçon de réalisation. Observation des démons d’un pays et de son peuple, il était clair que le film méritait amplement une restauration digne de ce nom, pour remettre en valeur toute sa puissance esthétique et permettre à un nouveau public de découvrir ce chef d’œuvre en salles.