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Critique : Mother ! de Darren Aronofsky

Au premier jour…

La relation d’un couple est mise à l’épreuve lorsque des invités inattendus arrivent à leur maison, perturbant la tranquillité de leur existence. Par le réalisateur Darren Aronofsky, Mother! est un thriller psychologique palpitant sur les thèmes de l’amour, la dévotion et le sacrifice.

S’il y a un réalisateur qui divise, c’est bien Darren Aronofsky. Sa filmographie est parsemée de films ambitieux qui touchent à des thématiques très diverses et bien souvent insufflée de fantastique. Avec Mother !, il semble à nouveau faire preuve d’une grande ambition. Trop grande ? Peut-être. Avec des idées comme les siennes, c’est difficile d’être constamment à la hauteur. Quoi qu’il en soit, Mother ! est du pur Aronofsky se situant parfaitement dans la lignée de ses prédécesseurs mais, il se démarque tout de même des autres tant dans sa formalité que son fond. On pourrait même dire que Mother ! est le film somme d’Aronofsky.

Le synopsis est assez court. Il ne fait que dire que la relation d’un couple va devenir compliquée à la suite d’invités inattendus. C’est peu dire. En même temps, c’est difficile de dire autre chose et de résumer le film à autre chose que cela. Le film démarre avec des images effroyables. Des ruines, des cendres mais, petit à petit, les éléments reprennent vie, comme si le supposé incendie n’avait jamais eu lieu. Ces ruines, ce sont celles d’une grande bâtisse au milieu de grandes étendues d’herbes. Ces premières images, très southern gothic, donnent le ton. La caméra passe alors à l’intérieur des ruines, dans des pièces de la maison avant de s’arrêter sur une chambre dans laquelle gît un cadavre qui, lui aussi, va reprendre vie. Après moins de deux minutes, le décor est planté. Ce que l’on s’apprête à vivre est une véritable expérience.

La première partie du film semble être une banale histoire de couple. Un écrivain en peine et son épouse, qui rénove la demeure vivent paisiblement dans cette grande bâtisse à l’allure impressionnante. Elle a énormément de cachet, à tel point que c’est un personnage tout aussi important que les autres. Leur petite vie va être perturbée quand un homme va s’inviter chez eux avec, à sa suite, la venue de son épouse et de leurs fils. L’écrivain veut bien faire en aidant cet homme et son épouse mais, sa femme a beaucoup plus de mal avec la venue de ses étrangers qui perturbent leur quotidien et prennent trop leurs aises. Les relations entre les personnages sont pleines de faux-semblants. Ils se mentent, peut-être à eux-mêmes avant toute chose. Tous vont évoluer et l’ambiance va se détériorer pour atteindre son paroxysme.

Vous aurez remarqué qu’aucun prénom n’a été utilisé pour parler des différents personnages. C’est parce qu’à aucun moment, ils ne sont prononcés par quiconque. Une façon pour Aronofsky de rendre tout cela très impersonnel alors que, paradoxalement, cette histoire, il a dû aller la chercher au fond de lui-même.

Le problème du couple formé par l’écrivain et son épouse, c’est, d’un côté, un problème d’ego et, de l’autre, sans surprise, celui de la maternité. Le film est particulièrement imprégné de cette maternité mais aussi de la filiation. Cet aspect est illustré par les inconnus et leurs films qui ne sont qu’un aperçu de ce qui va suivre. La maternité, outre celle désirée par le personnage de Jennifer Lawrence, c’est aussi, en quelque sorte, celle de la maison. En effet, cette dernière va accoucher d’un monstre, pas au sens littéral. Dans le même ordre d’idée, on peut également dire que le personnage de l’écrivain a un problème de maternité ou, dans son cas, de paternité. Le fait qu’il ne parvienne plus à écrire comme avant est une réelle cause de soucis. Mother !, ce n’est pas seulement la maternité mais bien la création, au sens large. L’acte de donner la vie, c’est créer. Ecrire et accoucher d’un livre, c’est créer. C’est connu depuis longtemps, Darren Aronofsky est intéressé par la religion. Mother ! est particulièrement servi. De la mythologie à la religion catholique et ses figures bibliques voire christiques, les références ne manquent pas. C’est là qu’il se plante un peu, tombant finalement dans le film fantastique.

Mother ! est clairement le film le plus ésotérique d’Aronofsky. C’est, on le disait plus haut, le plus ambitieux et son film somme. On y retrouve vraiment tout ce qui a fait la réputation d’Aronofsky, ses thématiques fétiches et, une fois encore, il repousse les limites. Le problème c’est qu’il veut trop en faire, dans l’exploitation de ses thématiques précisément. Le dernier tiers est une explosion totale, qui mérite certainement plus d’une vision pour être comprise de la manière la plus complète possible. C’est dans cette partie que, logiquement, tout prend son sens. Et quand se révèle le pourquoi du comment, c’est là que le travail de réflexion commence. Finalement, quoi qu’on pense du film, qu’on l’aime ou non, Aronofsky a le mérite de se faire interroger les spectateurs. Et qu’on aime le film ou non, on ne peut que s’incliner devant la maestria de son metteur en scène.

L’ambition du film ne concerne pas seulement le fond, elle est aussi, et surtout, formelle. Tout d’abord, le réalisateur a fait le choix de narrer l’histoire du point de vue du personnage de Jennifer Lawrence uniquement. Cette perspective est extrêmement intéressante et met les spectateurs dans une posture parfaite. Cela permet aux spectateurs de ne savoir que ce que le personnage de cette femme qui, plus que simplement rénover sa maison, désire être mère, vit. En la filmant sous tous les angles, Aronofsky donne des clés afin de comprendre son fonctionnement et sa manière de penser. Pour se prendre d’empathie pour un personnage, il n’y a pas mieux. C’est donc à 100 % avec elle que les spectateurs sont.

Aronofsky a à sa disposition un décor somptueux, la maison. Tout se passe en son sein. Par conséquent, il l’explore et l’observe sous ses moindres recoins. Il pose sa caméra partout là où il peut avec, quasiment systématiquement, Jennifer Lawrence dans le cadre. Il fallait regorger d’ingéniosité pour pouvoir filmer ces lieux comme il l’entendait. Il faut dire que, contrairement à beaucoup de ses compères américains et ce même s’il fait de même dans une moindre mesure, Aronofsky n’a pas ce tic de changer de plan toutes les secondes au montage. Il n’hésite pas à faire durer les plans. Lors de scènes plus intenses, qui comptent plusieurs personnages, avec un montage aux petits oignons, cela donne un résultat particulièrement prenant. L’identité et l’atmosphère visuelle sont réussies, il faut souligner le soin apporté au travail concernant le son qui contribue tout autant à l’esthétique générale de l’œuvre.

La maison, encore et toujours elle, est de taille considérable. Cela permet à Aronofsky de faire à peu près ce qu’il veut. Il s’amuse avec cette taille et crée des scènes au timing précis avec des passages d’une pièce à l’autre, des personnages qui se croisent et se recroisent. Parfois il y a des coupes au montage, parfois pas mais, une fois encore, la maîtrise dans la mise en scène d’Aronofsky se fait remarquer. Au même titre que le travail de son chef opérateur, Matthew Libatique, et son monteur, Andrew Weisblum (également le monteur de Wes Anderson) qui, chacun à son niveau, a su rendre majestueuse cette demeure.

Une fois encore, Jennifer Lawrence livre une prestation remarquable et, d’ores et déjà, remarquée. Elle est de tous les plans ou presque, la caméra virevolte autour d’elle. C’est bien simple, sans elle, il n’y a pas de film. Il faut bien reconnaître qu’avec des partenaires comme Javier Bardem, Ed Harris, Michelle Pfeiffer ou encore Domhnall Gleeson, encore lui (il est également à l’affiche de Barry Seal – American Traffic qui sort aussi cette semaine), c’est plus facile. Tous ces comédiens, tous aussi expérimenté (voire plus) qu’elle, c’est une sacré base sur laquelle s’appuyer. Avec ce rôle, la déjà oscarisée jeune comédienne de 27 ans, se place comme une prétendante à la statuette de la meilleure actrice en février prochain, rien que ça.

Avec Mother !, Darren Aronofsky clive encore. Il aura des fans qui seront époustouflés par son ambition et la richesse de son propos et d’autres qui trouveront qu’il a voulu aller trop loin et qu’il s’est logiquement un peu cassé les ailes. Peu importe, il montre encore tout son savoir-faire et rappelle qu’il est un acteur indispensable dans le paysage hollywoodien. A souligner également que le film est produit par Paramount et que c’est plutôt remarquable de nos jours de voir qu’un studio se lance dans ce genre de film. Dès le départ c’était évident qu’il créerait du remous, les critiques et réactions (à Deauville, Venise et Toronto) en sont la preuve. Aronofsky crée le débat, ouvre à la réflexion, c’est tout ce qui compte in fine.