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Critique : Pentagon Papers de Steven Spielberg

Le retour du Roi

Première femme directrice de la publication d’un grand journal américain, le Washington Post, Katharine Graham s’associe à son rédacteur en chef Ben Bradlee pour dévoiler un scandale d’État monumental et combler son retard par rapport au New York Times qui mène ses propres investigations. Ces révélations concernent les manœuvres de quatre présidents américains, sur une trentaine d’années, destinées à étouffer des affaires très sensibles… Au péril de leur carrière et de leur liberté, Katharine et Ben vont devoir surmonter tout ce qui les sépare pour révéler au grand jour des secrets longtemps enfouis…

Onze ans. C’est le temps qu’il a fallu à Spielberg avant de réaliser son premier film à connotation politique. Il s’agissait de La Couleur Pourpre. S’il s’est peu risqué à ce genre (et encore, le terme genre est ici très généraliste), c’est sans doute par manque de maturité. Se lancer dans de tels films, jeune, n’est pas une mince affaire. Il s’est rattrapé par la suite, avec La Liste de Schindler, Munich ou, évidemment, Lincoln. Le Pont des Espions s’inscrit également dans cet ordre d’idées et, assez curieusement, Pentagon Papers apparaît par moments comme étant sa suite alors que la filiation la plus évidente est celle entre Pentagon Papers et Lincoln.

La filiation qui lie ces trois films, c’est celle de la communication (thème récurrent chez Spielberg) et plus particulièrement des mots. Ces trois films sont très verbeux, ont beaucoup de dialogues. A chaque fois, ce sont les mots qui sont l’arme qui fera la différence dans les différents conflits (guerre civile, Etats-Unis/bloc de l’Est, le Post/l’administration américaine). Ce sont aussi trois films au milieu desquels se trouve le jeu politique, avec ses avantages et inconvénients. Les héros, que ce soit Lincoln, l’avocat du Pont des Espions ou l’équipe du Post dans Pentagon Papers, font partie de ces jeux et vont devoir en utiliser les ficelles afin de s’en extirper. A chaque fois, et c’est encore une constance de la filmographie de Spielberg, il s’agit de défier l’autorité, y compris pour Lincoln et ce malgré son poste de président.

Pentagon Papers s’ouvre avec une scène de guerre au Vietnam. Des troupes qui se relaient et un des soldats partant au combat emprunte hâtivement un casque à un collègue revenant du front. Le contexte est placé et on sait que les enjeux sont importants. Cela dit, les vrais sujets du film sont la liberté de la presse et, surtout, la place des femmes dans la société. Encore et toujours, la question de l’émancipation, omniprésente chez Spielberg, revient. La liberté de la presse est le fil rouge du film. C’est même l’une des raisons qui ont poussé Spielberg à modifier son programme afin de tourner le film. Au vu des événements des conditions de la société américaine actuelle, il était crucial de réaliser le film rapidement. C’est ainsi qu’il a mis en pause The Kidnapping of Edgardo Mortara afin de s’atteler à Pentagon Papers alors qu’il était en pleine post-production de Ready Player One (qui sortira d’ailleurs d’ici deux mois). Vu la façon avec laquelle Trump met à mal la presse, le film a une raison malheureusement très actuelle qui justifie son existence. C’est également pour cela qu’il résonne tellement et que sa valeur est bien plus que simplement symbolique.

Dans le film, les enjeux sont multiples. D’une part, il y a la concurrence entre le New York Times, qui a déjà les fameux documents incriminant plusieurs gouvernements et présidents américains dont Nixon alors toujours en poste, et le Washington Post, journal familial qui tente de survivre. Ensuite, arrive la question de savoir s’il faut les publier ou non et, si oui, quels sont les risques encourus. Les sujets qui comptent sont purement éthiques, moraux et juridiques. Il n’est pas vraiment question d’investigation, ce n’est pas ce qui intéresse Spielberg. En cela, il ne faut pas chercher à faire de comparaison avec des classiques comme Les Hommes du président ou, plus récemment, Spotlight dont l’investigation était la raison d’être. Ici se posent les questions de savoir quelles sont les limites qu’un journal doit s’imposer, si un journal peut tout dire, aller à l’encontre du gouvernement, si un gouvernement peut aller à l’encontre de la presse quand ce qu’elle dit ne lui plait pas, quelle est la limite entre boulot et amitié,… Un des problèmes de la presse, et ce peu importe le milieu, c’est pareil en presse cinéma, c’est que les journalistes fréquentent les gens dudit milieu et, parfois, lient des liens d’amitié. C’est là que l’éthique doit jouer son rôle.

Cet enjeu central qu’est celui de la liberté de la presse est lui-même le lieu d’un autre enjeu, celui de la place des femmes dans la société. Le Washington Post est dirigé par Kay Graham et, dans les années 70, le monde n’est pas aussi ouvert qu’aujourd’hui (sachant qu’aujourd’hui encore il y a d’énormes progrès à faire, cela en dit long). La place de Kay est mal vue voire mise à mal par ses collègues masculins. Le combat qu’elle mène pour la survie du Post, c’est aussi son combat à elle. Elle fait tout pour tenter d’exister aux yeux des hommes qui ne la laissent pas en placer une, parlent à sa place. Sa gestion de la situation va remettre les pendules à l’heure. Le personnage est l’occasion pour Meryl Streep de livrer une des meilleures performances de ses dernières années. Elle va dans des gammes de jeu qu’elle avait un peu délaissé avec le temps. Si Meryl Streep est vraiment la performance à souligner, le reste du casting n’est pas en reste puisqu’il comprend Tom Hanks (impeccable comme à son habitude mais, moins surprenant) ainsi que de solides seconds rôles incarnés par Bob Odenkirk, Tracy Letts, Bradley Whitford, Bruce Greenwood, Carrie Coon ou encore Jesse Plemons.

Pentagon Papers n’est pas un simple film. C’est un film de Steven Spielberg. Cela veut dire qu’il est d’une richesse thématique mais également technique. Une fois encore, Janusz Kaminski fait des merveilles pour illustrer au mieux la vision du magicien Spielberg. Dans chacun des films de Spielberg, la lumière n’est pas là juste pour éclairer. Elle a un sens. Systématiquement. Pentagon Papers n’est pas une exception puisque la fonction révélatrice de la lumière est essentielle au récit. Spielberg lui-même, et son équipe de caméramen, font encore de l’excellent travail. La mise en scène est réellement le principal point fort de son cinéma. Avec ou sans mouvement, toujours millimétrés, Spielberg cadre minutieusement, les lieux ainsi que ses personnages, livrant au passage quelques plans iconiques voire picturaux. L’analyse de ses plans, c’est à enseigner dans les écoles tout simplement. Enfin, John Williams vient magnifier le tout avec une bande originale dont il a le secret, faisant la part belle principalement aux cordes mais n’oubliant pas les autres instruments. Il signe des thèmes marquants qui semblent faire partie de classiques. Si toute la bande originale est globalement dans le même ton, il va parfois dans d’autres directions, dont le jazz et un très joli morceau pour piano.

Pentagon Papers s’inscrit parfaitement dans la lignée de ce que Spielberg étudie depuis plusieurs années. C’est un thriller procédurier passionnant et ce malgré l’issue déjà connue mais aussi, et surtout, une œuvre somme qui comprend tout le meilleur du talent de Spielberg et son équipe et touche à des thèmes malheureusement d’actualité dont le traitement est essentiel. A ne pas en douter, Steven Spielberg marque d’ores et déjà 2018 de son empreinte, en attendant Ready Player One qui, au vu de son ambition tant formelle que du côté du fond, devrait être l’un des films les plus marquants de l’année.