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Critique : Prendre le large de Gaël Morel

Etre délocalisé ou se délocaliser ?

Edith, 45 ans, ouvrière dans une usine textile, voit sa vie bouleversée par un plan social. Loin de son fils et sans attache, plutôt que le chômage, elle est la seule à choisir de rejoindre son usine délocalisée au Maroc…

Les aprioris iraient bon train si on les laissait venir. Sandrine Bonnaire en femme d’usine esseulée et volontaire dans un « film social français » ..? Beaucoup pourraient vite s’imaginer la suite et préférer dormir directement dans leur lit. Mais cela serait mésestimer une fois de plus le pouvoir du cinéma.

La modestie n’ennuie pas nécessairement quand elle se présente à coeur ouvert comme dans Prendre le large. Il est de ces films humbles que l’on se plairait à revoir pour le divertissement procuré, quand d’autres ne nous donnent pas envie de les rembobiner mais détiennent cette rareté de nous contenter. Prendre le large nous suffit, avec ses qualités comme ses défauts. 

Le dernier long-métrage de Gaël Morel met en scène une figure emblématique du jeu français comme il a pu le faire auparavant avec Catherine Deneuve (Après lui, 2007) ou Béatrice Dalle (Notre paradis, 2011). Toutes trois radicalement différentes, elles portent pourtant le talent en héritage, et il reste toujours étonnant de le remarquer quand celui-ci n’est pas mis en avant. Avec Sandrine Bonnaire, il se vit ; dans un rôle si proche de l’image que l’on peut se faire d’elle, comment ne pas avoir la sensation de la reconnaitre et de lire en elle ?

L’empathie pour cette Edith aussi courageuse que désoeuvrée est immédiate et nous pousse à la suivre au-delà de la Méditerranée et jusqu’au générique de fin. Elle n’est ni malheureuse ni fataliste à l’idée de quitter son emploi pour une précarité annoncée, et elle accepte de se laisser guider par les circonstances, au point d’arriver au Maroc sans apriori et confiante. Voilà un postulat de caractérisation de personnage plutôt séduisant!

Mais la dureté du travail en usine marocaine la rattrape de plein fouet et le choc des cultures attendu advient. Pour qui n’a jamais voyagé dans ce pays, la découverte s’avère des plus enrichissantes. Pas de Maroc touristique, pas d’image d’Epinal : vol, manipulation et défiance accueillent l’étrangère. Lorsqu’elle est filmée seule entourée de Tanger, c’est un peu du néo-réalisme italien retrouvé. L’on pense à Allemagne, année zéro de Rossellini : Edith n’a plus quarante cinq ans mais douze ans comme Edmund et erre dans une ville désespérante puisque sans attache. L’immersion, un concept fort bien représenté dans le film. 

Heureusement, des liens finissent par s’établir et peu à peu, Edith se fait une place sociale. La gérante de l’hôtel dans lequel elle vit et son fils deviennent ses amis et une jeune collègue l’aide, au risque de nous donner d’eux une image par moment prévisible et peu convaincante, en-deça de la qualité de leur jeu. Remémorons nous à cet égard la « rupture » entre Edith et sa collègue, mise en scène avec distance et liquidation ; maladroite.

Le monde du travail relocalisé se révèle hypnotique : « le travail, rien que le travail ». Hostile, on le présage hélas réaliste, avec ses conditions déplorables, ses coups bas et son manque de communication.

Reste un montage réussi par le naturalisme dont il fait usage pour décrire cette Edith, qui malgré ses airs sublunaires, s’affirme romanesque de bout en bout. 

Prendre le large retrace sur le papier la déliquescence de la classe ouvrière française et ses pendants étrangers plus préoccupants encore. Il ne peut être vu également qu’à travers le prisme d’Edith. Femme comme tant d’autres, auxquelles nous ne prêtons pas assez attention alors qu’elles réclament si peu. Sandrine Bonnaire nous délivre là une grande interprétation du prolétaire, à l’égale de celle de Vincent Lindon dans La loi du marché. Un modeste film qui mérite le regard.

 

 

Cinéphile curieuse & critique. Veille à ne pas céder au cynisme. A la recherche du mot juste.