Comédie, Critiques de films, Drame, Etrange 2015

Critique : Tangerine de Sean Baker

Le fameux film tourné à l’Iphone présenté à L’Etrange Festival et à Deauville.

Affiche de Tangerine
Affiche de Tangerine

Los Angeles. Sin-Dee, transsexuelle prostituée, fête avec sa meilleure amie Alexandra sa sortie de prison autour d’un donut lorsqu’elle apprend que son petit-ami Chester l’a trompé. Les deux filles sont parties pour déambuler à travers la ville.

 Tangerine s’était hyper-illustré dans les médias pour être « le film tourné à l’Iphone », « la sensation de Deauville à travers un téléphone portable », sans trop s’affranchir dans cette communication, de son support de tournage. Il faut dire que le smartphone créé une esthétique tout à fait particulière, un bas fond d’Instagram assez laid, tapageur, agressé à grands coups d’étalonnage bien trop violent, pour un rendu totalement saturé, accompagné d’une musique techno du même esprit. On a droit à une esthétique assez vulgaire à laquelle on trouve une certaine beauté dans la laideur, un esthétique et un accompagnement too much. Mais tout cela fonctionne très bien et fait s’accorde avec merveille à son sujet, un monde à la fois franc, agressif, dans lequel chacun peine à trouver un peu sa place, tout comme le second univers (et son fossé) présenté dans le montage en parallèle, avant un final cacophonique explosif réussi. Un film bouillonnant mais géré.

La progression du scénario embrigade le spectateur et sert son sujet, mettant côté-à-côté deux univers aussi différents que des personnages, dans le fond, plutôt pareils, avec des déceptions et des désirs cachés. A première vue, le personnage d’un chauffeur de taxi arménien n’avait à priori pourtant rien à voir avec l’exubérance des premières héroïnes. Petit à petit, on comprend qu’ils partagent plus de choses que prévu, des actes mais aussi des émotions, des sentiments et la sensation d’être lui aussi en marge. Sean Baker ne sombre jamais dans le pathétique, ne prend pas ses personnages de haut, n’essaie pas non plus de les mettre sur un vulgaire piédestal, il les confronte à travers des dialogues piquants et des cadres travaillés, arrivant parfois à capter un brin de tendresse ou de poésie, un élan d’humanité, à travers quelques scènes bien illustrées. Tangerine nous offre quelques images bien senties, sur un fond humoristique. L’humour qui est toujours présent mais on ne rit pas des personnages, on rit du comique créé par leurs paroles. La force des actrices, dont la sublime Kitana Kiki Rodriguez, véritable boule d’énergie, nous contamine vite.

Extrait de Tangerine
Extrait de Tangerine

Reste la désagréable sensation que Tangerine est tout de même, et ce malgré ses indéniables qualités citées, un film de bon élève qui tente de satisfaire le professeur, une inspiration presque copiée sur d’autres cinéastes qu’il n’égale, peut-être parce qu’il ne s’en affranchit justement pas (on note notamment que le film fait parfois très penser au Gummo de Harmony Korine, autant dans le fond que dans la forme, et dans la liaison des deux). Il manque de tripes et d’éloignement quant à la note d’intention, d’affranchissement des idées et l’exercice pour aller au delà, malgré l’émotion bel et bien présente dans le long-métrage. Le film se repose un peu trop sur son idée première et ce qui en découle au lieu de rechercher plus. La fierté d’un concept ne suffit malheureusement pas.

Au delà des questionnements liés à sa forme et à ses choix esthétiques (qui soulèvent et soulèveront toujours débat et sur lesquels on ne peut s’arrêter – il serait bête de ne se limiter qu’à ça), Tangerine possède quelques bons éléments indéniables et des élans d’émotions à travers des personnages hauts en couleurs mais également très seuls, plus ou moins à la poursuite de rêves, d’affection ou de désirs impossibles, sans ne jamais tomber dans le pathétique. Un film plein d’émotions qui vaut bien le détour mais ne va pas au delà, la faute à des inspirations trop présentes desquelles il ne parvient pas à s’affranchir, ne laissant au final que la satisfaction d’une jolie copie scolaire.