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Critique : The Greatest Showman de Michael Gracey

The show must go on and on and on

L’histoire de P.T Barnum, un visionnaire parti de rien pour créer un spectacle devenu un phénomène planétaire.

“La forme d’art la plus noble est de rendre les gens heureux”. Voilà la citation sur laquelle The Greatest Showman se clôture, une phrase attribuée à son personnage principal, le fameux homme de cirque P.T. Barnum. Vous découvrirez rapidement si The Greatest Showman est un film propre à vous mettre un sourire sur le visage. Dès sa première séquence, le long-métrage annonce sa couleur, déchaînant sur le spectateur un concentré de numéros d’équilibristes, de danses, d’animaux de cirques et de chansons aussi mouvementé qu’épuisant, aussi étincelant qu’aveuglant, et aussi grandiose que boursouflé. C’est un spectacle éclatant de mille feux que l’on nous propose, un de ceux où s’alignent chant après chant, le genre de film qui ravira peut-être les amateurs du genre, mais fera certainement grogner les autres.

Comme la majorité des comédies musicales hollywoodiennes, The Greatest Showman nous présente face à des talents assez inégaux, généralement meilleurs acteurs que chanteurs. Hugh Jackman par exemple — qui joue ici le personnage principal — n’a pas une voix exceptionnelle (voir  : Les Misérables), mais il est un interprète charismatique, et il met la moindre miette de son charme dans sa performance. Il joue de courbettes impressionnantes, de sourires suaves et de regards enflammés pour donner vie à celui qui se faisait surnommer « Le Prince des Charlatans ». Qu’importe que le vrai Barnum n’ai jamais été un fringant performer, Jackman lui donne l’énergie d’un jeune homme de vingt ans. Il se livre entièrement au rôle (le film est un projet qui lui tient à cœur depuis 10 ans), et à défaut d’exceller par sa performance vocale, il brille dans dans ce personnage de show businessman.

Rusé, ambitieux et d’origine modeste, le Barnum qu’il incarne est un autodidacte avide de pouvoir et de reconnaissance. Après avoir épousé une amie d’enfance issue d’une riche famille (Michelle Williams), il entreprend d’atteindre le statut qu’il n’a jamais obtenu par des moyens plutôt originaux et risqués. Amateur de l’étrange, il crée son propre musée dans lequel il expose divers objets et monstres et trouve finalement le succès lorsqu’il réunit des « étrangetés » vivantes  : une femme à barbe, un « géant », un nain, et d’autres êtres humains au physique et aux capacités particulières. Le Musée Barnum devient Cirque, et avec l’aide d’un auteur de théâtre (Zac Zefron, qui met ses cordes vocales à bon usage après High School Musical), Barnum se rapproche de la gloire à laquelle’il aspire tant, au risque de se brûler les ailes. La nature spectaculaire de son travail, et la trajectoire ascendante de vie (puis évidemment, descendante) servent de prétexte au film pour dérouler divers numéros musicaux, joyeux et bruyants. Il n’y a guère de préoccupation pour le contexte historique (nous sommes environ dans la décennie 1840), le long-métrage préférant se placer sous une influence contemporaine très hétéroclite, où se succèdent ballade folk ostensiblement inspirée par les Mumford & Sons, avec chansons pop qu’on retrouverait dans n’importe quel hit-parade.

Si les rythmes musicaux sont récents, l’histoire, elle, est traditionnelle au possible  : chaque développement narratif se déroule de manière prévisible, et très souvent lacunaire. Le film reste aussi vague et familier que possible dans son récit, et il semble lui manquer des parts essentielles qui permettraient de faire sens de ce qui se passe. Même la mise en scène de Michael Gracey — étonnement inventive et correcte pour un réalisateur débutant — ne suffit à cacher les béances narratives d’un récit qui est avant tout un prétexte au spectacle et aux chansons.

Il faut cependant l’avouer, certaines méritent d’y prêter l’oreille. « Never Enough », interprétée par la chanteuse d’opéra protégée de Barnum, Jenny Lynd (Rebecca Ferguson, mais dont la voix a été remplacée par celle de Loren Allred), constitue une interruption bienvenue dans la folie musicale du film, précisément parce qu’elle minimise sa frénésie  : le chant est mis en avant, les paroles soignées et l’intensité de la performance suffit à capturer l’attention du spectateur.

Dans un registre plus tonitruant, la chanson « This is Me », au travers duquel les membres du cirque affirment avec fierté leurs différences et leur identité face à une société qui les rejette, s’impose comme un morceau de bravoure musical propre à susciter l’engouement et à rester coincé dans les esprits pour quelque temps. La beauté de son message est malheureusement diluée par l’hypocrisie du film, qui, en toute honnêteté, n’a cure de ses personnages étranges. On serait notamment bien en peine de se rappeler le nom d’un seul des « Freaks », tant le long-métrage n’a yeux que pour les frasques de son personnage principal.

Le vrai Barnum n’avait rien du philanthrope que Jackman incarne, mais de la vérité le film ne se soucie pas, et s’en assume. L’écart entre le film et la réalité est tel qu’il ne semble même pas juste de le juger pour son révisionnisme historique. The Greatest Showman entend faire de la vie de son protagoniste un spectacle, et s’y applique, quitte à accumuler les mensonges, les tromperies et les faux sourires. D’une certaine façon, cette approche miroite celle de Barnum lui-même, qui dans sa pratique du cirque était plus un homme d’affaires rusé prêt à exploiter et à mentir pour les gains de ses spectacles, qu’un esthète féru d’art. De là à dire que c’est un commentaire intentionnel, c’est faire un pas que le film ne nous invite pas forcément à faire. Du reste, il faut avouer que son traitement de ses thématiques, comme les questions raciales et de hiérarchie sociale, s’avère de temps à autre intéressant. Dommage que ces questions soient toujours reléguées au second plan du tourbillon de la vie de Barnum. Le spectacle doit continuer, et le film privilégie cette valeur-là par-dessus toutes les autres.