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Critique : Tokyo Tribe de Sono Sion

Quand Sono Sion nous montre qu’il aime le hip hop japonais

Dans un Tokyo futuriste, des gangs s’affrontent sur fond de hip hop. Au sommet, une redoutable famille sans pitié, à la recherche du pouvoir, que fuit la jeune Sunmi.

Tokyo Tribe n’est « plus vraiment » une nouveauté puisqu’il vient de sortir en DVD et Blu-Ray très récemment en France mais n’a pas bénéficié d’une exploitation en salle dans notre pays. Présenté à de petits festivals (dont l’Etrange 2014 et Kinotayo 2015 dans le cadre d’une soirée spéciale), il avait su faire le bonheur des fans de Sono Sion, un des meilleurs réalisateurs japonais actuellement en activité. On lui connaît cependant deux parties de sa carrière, une partie « haute » avec un alignement de grands films et quelques chefs d’œuvres, parmi lesquels figure Love Exposure ou le tout récent Love and Peace, découvert à l’Etrange Festival 2015, et une partie « basse ». Cette dernière est loin d’être médiocre, elle est seulement plus légère et moins sombre que la plupart de ses films dit « personnels » mais aussi un peu moins ambitieuse et composée de plusieurs films de commande. Tokyo Tribe est lui-même l’adaptation d’un manga et il est dommage de constater que son appartenance à la seconde catégorie ne se résume pas à son seul statut de film de commande.

On retrouve un univers, comme on en a pris l’habitude avec Sono Sion, totalement déjanté et souvent peu conventionnel. Les décors nous plongent dans un clip de hip hop futuriste, rempli de lumières multicolores, affichant avec tout le second degré possible son bling bling kitschissime jusqu’au bout, jouant, s’éclatant avec l’aspect visuel, affabulant même ses personnages de tenues de plus en plus improbables, la présence de plus en plus de doré devenant symbole de la méchanceté. Il n’y a aucune hésitation à parodier les codes du genre parfois détournés avec l’omniprésence d’or, d’armes et de jolies filles potiches. Le film ne se prend jamais au sérieux et enchaîne les éléments loufoques, de la conventionnelle grand-mère qui rappe derrière ses platines à des morts totalement absurdes aux effets cheap totalement assumés pour encore plus de comique, en passant par les allusions directes et décomplexées à la sexualité, toujours sans vulgarité puisque la vulgarité est ici l’arme des méchants un peu plus complexés que prévu, mais sans les réflexions ou la justesse que le sujet amenait parfois dans d’autres œuvres du maître.

Extrait de Tokyo Tribe
Extrait de Tokyo Tribe

Les amateurs du genre (et même les autres, tant l’ambiance se révèle contagieuse), seront comblés par la musique hip hop fort sympathique, aux paroles tantôt très drôles, tantôt plus « sérieuses » mais toujours avec légèreté. Mais il ne faut pas s’attendre pour autant à une histoire incroyable, certaines interactions restant relativement incompréhensibles et les arguments opposant les personnages étant plus loufoques qu’autre chose. Les péripéties ne sont que battle de rap, venues sans réellement servir un autre intérêt autre que le leur. Tokyo Tribe est une de ces comédies musicales qui existent plus pour servir et exposer ses morceaux que pour leur aspect scénaristique – et c’est totalement assumé de la part de Sono Sion, qui le décrit comme étant un film à karaoké (à l’exception près qu’ici personne ne vous oblige à chanter, ce qui permet de plus apprécier le film que le jeu).

Un clip géant assez fun et assez jubilatoire pour plaire plus qu’aux amateurs de hip hop, qui entraîne dans une sacrée ambiance mais qui connaît aussi ses baisses de rythme, dues au faible scénario et à une narration répétitive (narration qui fonctionnait dans d’autres de ses films mais peine à faire ici effet). L’exercice devient, dans ses moments les plus faibles, lassant. La succession de battles peine à conserver toute l’attention du spectateur, ce qui est dommage dans un film totalement assumé comme simple divertissement. Bien que Sono Sion soit un habitué des longues durées et possède une capacité qui permet à ses œuvres de ne jamais flancher avant d’arriver à terme, Tokyo Tribe connaît un passage à vide, ce qui est résolument gênant dans ce qui se veut être un divertissement rapide et amusant. Reste un final jubilatoire et décomplexé, une idiotie de guerre qui s’affiche comme telle sur fond de paroles pacifistes, entre deux répliques résolument beaufs mais toujours à prendre au second degré, un comique séduisant à travers lequel on reconnaît les meilleurs éléments du réalisateur et retrouve son énergie cinématographique contagieuse qui fonctionne même après la séance.

Extrait de Tokyo Tribe
Extrait de Tokyo Tribe

A défaut d’être un film exceptionnel, Tokyo Tribe reste un clip de hip hop hors conventions, comique sans prétention, destiné à amuser son public sans s’embarrasser de schémas narratifs, fil scénaristique ou autre conventions cinématographiques trop poussives. Il ne tire de son auteur que sa capacité à assumer une excentricité poussée et un second degré de mise. Tokyo Tribe est une bonne dose d’énergie pour les jours tristes et une nourriture pour amateurs de hip hop et d’univers loufoques, on en gardera les meilleurs éléments en tête, malgré un difficile passage à vide.