Critiques de films, Drame

Critique : Tout l’argent du monde de Ridley Scott

Quand Ridley Scott enchaine

Rome, 1973. Des hommes masqués kidnappent Paul, le petit-fils de J. Paul Getty, un magnat du pétrole connu pour son avarice, mais aussi l’homme le plus riche du monde.  Pour le milliardaire, l’enlèvement de son petit-fils préféré n’est pas une raison suffisante pour qu’il se sépare d’une partie de sa fortune. Gail, la mère de Paul, femme forte et dévouée, va tout faire pour obtenir la libération de son fils. Elle s’allie à Fletcher Chace, le mystérieux chef de la sécurité du milliardaire et tous deux se lancent dans une course contre la montre face à des ravisseurs déterminés, instables et brutaux. 

Sept mois après la sortie d’Alien Covenant, et alors qu’il a failli enchaîner avec un troisième film, voici que Ridley Scott présente son second film de l’année. Le projet a suscité beaucoup de commentaires dont le paroxysme a été atteint six semaines avant la sortie du film, lors de l’affaire entourant Kevin Spacey. Etant en pleine tourmente suite aux accusations d’attouchements sexuels, le héros de la série House of Cards est devenu indésirable. C’était même un élément dont il fallait se séparer pour le bien du film. Ni une ni deux, Ridley Scott a pris la décision de remplacer Spacey. Après s’être assuré que les lieux de tournages étaient disponibles, la production s’enquit de trouver le remplaçant. L’heureux élu fut Christopher Plummer, qui était d’ailleurs l’uns des premiers choix de Scott pour le rôle à la base. En quelques semaines, tout fut organisé. Le tournage des reshoots a duré 9 jours entre Londres et Rome. Le 15 décembre, le film fut présenté à la presse mais, quelques jours auparavant, il a déjà été montré aux sélectionneurs des Golden Globes, qui se sont empressés de nommer Christopher Plummer pour le Golden Globes du meilleur acteur dans un second rôle. Quel pied de nez à Kevin Spacey !

Beaucoup de bruit donc mais, est-ce que tout cela était justifié ? Bien que ce révisionnisme puisse poser question, la position de Ridley Scott de vouloir sauver son film, vouloir qu’il ait une carrière digne de ce nom et, évidemment, de possibles récompenses est tout à fait compréhensible également. Le kidnapping de Paul Getty III au début des années 70 en Italie est une histoire dont les plus âgés se souviennent certainement. C’est l’époque des brigades rouges notamment donc, les temps étaient agités. Leurs sévices étaient corporels. En effet, lors de kidnapping, il fallait souvent une preuve qu’ils détenaient bien la personne en question. Pour ce faire, quoi de mieux qu’un bout de doigt ou une oreille ?

Paul Getty III n’est pas n’importe qui puisque son grand-père était l’homme le plus riche de l’époque. Il possédait tout l’argent du monde comme on dit. Malheureusement, il ne voulait pas donner une bille pour sauver son petit fils. S’il commence à payer des rançons, cela se saura et, quand on a autant de petits enfants que lui, ça fait de nombreux risques. Il ne reste plus qu’à sa belle-fille, la mère de Paul, séparée du père, de se débrouiller, avec un homme de main de J. Paul Getty premier du nom.

C’est assez inhabituel de la part de Ridley Scott de traiter de pareils sujets, lui qui est l’homme des péplums, fresques et films à envergure démesurée. Pourtant, une fois encore, il fait un travail tout à fait remarquable. A la base, il s’agit d’une simple histoire de kidnapping. Ce qui rend les choses plus complexes, c’est la non action de Getty senior si ce n’est mettre à disposition de sa belle-fille, interprétée par Michelle Williams, un homme de main, Mark Wahlberg, chargé de l’aider à récupérer son fils, joué par le jeune Charlie Plummer que l’on reverra dans quelques mois dans le film surprise du dernier festival de Venise, Lean On Pete.

Le film s’ouvre le récit avec une voix off, celle du kidnappé. En quelques instants, il introduit le contexte historique et présente les figures importantes du film. La suite, de l’exposition à la résolution finale, sera un enchainements de rebondissements habillement distillés pour former un bel équilibre. Le film est aussi un jeu. Celui des négociations. Pas question de lâcher 17 millions de dollars quand on ne dispose pas d’une telle somme. Ce qui fait qu’on arrive à un autre point fort du film, les personnages. Il fallait qu’ils soient forts, un peu caricaturaux mais forts essentiellement. Evidemment, leur développement était primordial. C’est là qu’on se rend compte de la fourberie de la chose. L’homme de main chargé par Getty d’aider sa belle fille ne sert globalement à rien. Il semble plus spectateur qu’acteur des événements. Cela donne des moments un peu particuliers et très agréables à regarder. Quand on se concentre sur ce personnage et ses actions, ou plutôt son inaction, on se rend compte à quel point le film est un peu plus complexe qu’il n’en a l’air. Ceci est le témoin d’une trame consistante. C’était nécessaire puisque la durée est d’environ 2h10, générique compris. Pour une histoire de kidnapping, cela peut être long. Trop long. Pourtant, c’est juste assez et ne paraît jamais excessif, preuve que le récit a su être exploité au mieux.

Concernant le casting, on est très enthousiastes à l’idée de revoir Charlie Plummer, jeune comédien charismatique. Michelle Williams a une partition plus classique à jouer. Elle incarne la mère dépassée mais volontaire. Mark Wahlberg retrouve un rôle plus sérieux, ce qui est toujours appréciable, d’autant plus qu’il est bon. La surprise, c’est Romain Duris, censé incarner un italien. Le cinéma italien ne manque pas de bons comédiens donc, le choix de prendre un français est bizarre mais soit, il s’en sort bien. Mais finalement, qu’en est-il de Christopher Plummer ? Sa nomination aux Golden Globes est tout à fait méritée. Sans doute que la prestation de Kevin Spacey était bonne aussi mais, Plummer a l’avantage de ne pas avoir de masque en latex comme Spacey en avait un. Il est plus libre dans ses mouvements, ses expressions. Le résultat parle de lui-même.

Comme d’habitude chez Ridley Scott, le travail technique est pointu. La photographie de Dariusz Wolski, vieux compère de Scott, est superbe, la musique de Daniel Pemberton est envoutante et le montage de la trop rare Claire Simpson est sans fausse note. Elle n’avait pas droit à l’erreur, le remplacement de Spacey étant un enjeu capital. Au vu du résultat, il est clair que son rôle était primordial et qu’elle a assuré. Enfin, dernier point plus qu’important, ce sont les effets spéciaux. Plummer n’a eu que neuf jours de tournage et n’a pu aller dans tous les endroits prévus. Il a donc parfois fallu l’incruster dans certaines scènes. De tout le film, et Plummer a pas mal de temps à l’écran, bien plus que ce que l’on aurait pu penser, il n’y a que lors d’une scène, dans le désert jordanien, où l’on voit un petit peu le fait que Plummer ait joué devant un fond vert. Pour tout le reste, c’est tout simplement impeccable, il n’y a rien à redire.

Après ses multiples péripéties, est-ce que Ridley Scott a réussi son coup ? Oui. C’est un grand oui. Il livre une œuvre très prenante avec une trame pourtant simple comme bonjour. Son scénariste, l’excellent David Scarpa, a réussi à exploiter au maximum le livre de John Pearson. Le travail des comédiens, de la technique, la superbe photographie ou encore la musique font le reste. Le choix de remplacer Kevin Spacey par l’expérimenté Christopher Plummer s’avère payant. Tout cela fait que Tout l’argent du monde est une réussite presque inattendue. En tout cas, pas à ce point là.