Critiques de films, Fantastique, Policier

Critique : Valley of Stars de Mani Haghighi

Le bateau ivre. 

23 janvier 1965. Le lendemain de l’assassinat du Premier Ministre iranien, l’agent Babak Hafizi est envoyé par la police secrète sur l’île de Qeshm, à l’est du Golfe Persique, pour enquêter sur le suicide suspect d’un dissident en exil. Parcourant la mystérieuse vallée des étoiles accompagné d’un géologue et d’un ingénieur du son, Babak va découvrir que ce lieu renferme bien des secrets : d’un cimetière hanté à une disparition mystérieuse, le trio devra essayer de démêler mythes et réalité.

Et j’ai vu quelques fois ce que l’homme a cru voir.

Au premier regard, l’on pourrait s’attendre avec Valley of Stars à un énième thriller politique, d’une raideur telle qu’elle aplanit l’ensemble des enjeux. A dire vrai, c’est ce qu’il est en partie, mais avec la fraîcheur de la légèreté, en usant de dissonances qui le font sortir de sa petite escapade routinière. Car le film est pensé, avec une ironie certaine, d’après une « histoire vraie ». En effet il s’inspire d’un récit fantasmé, celui d’un assistant ingénieur son qui travaillait sur un documentaire au sujet de grottes anciennes dans le sud de l’Iran. Il finit par s’y perdre, mais après avoir été retrouvé, il raconte qu’une étrange créature lui aurait appris l’allemand. C’est alors qu’il se mit à réciter des poèmes d’Hölderlin dans la langue. 

Cette tendance au fantastique, Valley of Stars l’utilise avec un certain talent, de sorte à draper son récit d’une belle question, intrigante mais finalement résignée. De quoi est faite la vérité ? C’est moins la réponse en soi, que l’expérience singulière d’essayer de la trouver qui intéresse le réalisateur, qui parvient en fin de compte à extraire la beauté d’un tel échec dans un élan presque deleuzien. D’autant que les bribes du récit se retrouvent éparpillées, distillées de sorte à égarer le spectateur et à le questionner sur la force des images. Pour cela le film a recours à divers narrateurs, des flashbacks à répétition, une narration discordante et, surtout, ses propres personnages qui, par le simple usage de leur mémoire, doivent reconstituer l’affaire. 

En suivant un tel parti-pris, le film se revendique implicitement de ce que l’on pourrait nommer « l’école Kiarostami », en mêlant presque des images d’archives (les interrogatoires y ressemblent énormément) aux éléments du récit, de sorte à égarer le spectateur et à le questionner sur la véracité d’un tel imaginaire, évidemment aberrant sur le papier. C’est sans doute ce qui fait la force du cinéma, et Mani Haghighi l’a compris avec une certaine roublardise. Ces différentes tonalités pourraient susciter une impression de surcharge, ce qui n’est jamais vraiment le cas, tant Valley of Stars semble rechercher au contraire un certain équilibre, bien que le mystère ne finisse par côtoyer une sorte de trop-plein, l’apparentant davantage à un artifice. 

Mais la belle idée du film de Mani Haghighi, c’est qu’il ne déroge jamais vraiment de sa véritable ligne directrice, en l’occurrence le pamphlet politique. Un peu à la manière d’Un Dernier train pour Busan, Valley of Stars enrobe son centre de plusieurs tonalités, tout en fidèle à la plus cruciale d’entre elles. Car en prétextant une fausse histoire vraie, chatouillant en arrière-plan une histoire d’exilés politiques, c’est à la mémoire d’une résistance que semble nous convier le réalisateur et, surtout, à une question cruciale : quelle vérité peut émaner du pouvoir ? C’est donc par toutes ces dissonances que le film impressionne, d’autant qu’il parvient à incarner ses dires dans des débordements graphiques parfois sidérants. 

A l’image de son titre originel (NDLR : A Dragon Arrives!), Valley of Stars est une sorte de dragon enfoui dans le cimetière qui fait notre monde, une révolte insidieuse, prête à surgir. C’est par ses différentes tonalités, parfois trop imposantes (relevons la trop grande fracture formelle entre la fiction et le documentaire), que le film impressionne et déroute le plus, notamment par la bizarrerie de sa proposition de cinéma, rejoignant un pan presque fantaisiste du cinéma iranien contemporain (cf. A Girl Walks Home at Night de Lily Amirpour).