Deauville 2016, Festivals

Festival de Deauville 2016 : Jour 4

Sing Street, so what ?

Affiche du Festival de Deauville, édition 2016
Affiche du Festival de Deauville, édition 2016

Deauville jour 4, les 3h de sommeil par nuit commencent à se faire sentir et on remercie chaleureusement le PMU du coin pour le café entre chaque séance. Et du café il en fallait pour supporter cette matinée pluvieuse et surtout pour rester éveillé devant des films pas très emballant.
Ca commence avec le documentaire de Pierre Filmon (produit par Marc Olry, le génial distributeur de Lost Films), Close Encounters with Vilmos Zsigmond qui, comme son nom l’indique, est consacré à l’immense directeur de la photographie hongrois-américain décédé plus tôt cette année. Si le film brille par les analyses fine d’autres grands chef opérateurs (Haskell Wexler, Darius Khondji, Vittorio Storaro, Pierre-William Glenn) et celles de réalisateurs/acteurs qui l’ont bien connu (John Boorman, Peter Fonda, Isabelle Huppert) on regrette que l’ensemble soit aussi convenu, scolaire. Il semble destiné à être un portrait post-mortem de Szigmond alors que celui-ci était bel et bien vivant lors du tournage et Filmon l’a suivi pendant près de deux ans que ce soit en France, en Hongrie ou aux Etats-Unis.
Malgré l’âge avancé du monsieur (ce qui malheureusement nous prive de le voir à l’oeuvre sur un tournage), son art est bien retranscrit d’une part par la masse d’extraits que Filmon intègre au montage mais aussi par les explications du maître himself lors d’entretiens et d’une conférence au cinéma Grand Action lors de la rétrospective qui lui était consacrée il y a quelques années.
L’ensemble manque un peu de liant et de rythme mais le docu a le bon goût de se centrer sur le boulot d’un directeur photo et en quoi Szigmond a révolutionné le métier (le flash de la pellicule, les lumières en contre-jour, sa faculté à poser sa caméra partout) plutôt que de le noyer sous les éloges.

Retour à la compétition avec Transfiguration de Michael O’Shea, déjà présent au Festival de Cannes cette année et qui avait clivé la critique (la notre, sera publiée au moment de L’Etrange Festival). Partagés, nous le sommes aussi devant le manque d’ampleur dramatique du film et son rythme plat mais il vise juste le temps de quelques scènes horrifiques (à l’image de son personnage principal effacé, passif et qui se réveille en de rares occasions) .
Là où Transfiguration promettait d’être passionnant, c’est dans sa vision du film de vampire, O’Shea s’éloigne considérablement de la représentation standard qu’on en fait (depuis le Nosferatu de Murnau que le personnage principal va voir au cinéma). Il est même possible de dire que ce n’est pas un film de vampire, le jeune Milo nourrit une fascination malsaine pour eux, tente tant bien que mal d’en devenir un lui-même. Le personnage en soi est intéressant : lui-même ne semble pas savoir si il est un humain ou un vampire, il est d’ailleurs incapable de répondre par l’affirmative à la moindre question et parait toujours dans le flou.
Le film se perd néanmoins dans sa symbolique (l’origine de cette transformation en vampire est vaguement oedipienne, cette incertitude d’identité comme métaphore de l’adolescence) mais il offre une atmosphère étrange qui fonctionne plutôt bien puisque malgré son sujet a priori mythologique, Transfiguration s’assume comme un film parfaitement réaliste ou la figure du vampire s’insère dans un drame familial et social.
Malgré cette variation assez plaisante autour du monstre, le film souffre de sévères facilités scénaristiques notamment dans la relation que Milo construit avec Sophie elle-aussi orpheline et d’une mise en scène somme toute banale. Heureusement les quelques scènes de morsures sont prenantes, filmées avec beaucoup de dynamisme et surtout renforcée par ses bourdonnements électroniques. Le film a beau être brouillon dans son ensemble, il vaut le coup d’être vu rien que pour déterminer si c’est mieux que Twilight.

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Après ce gros morceau un peu pompeux, Sing Street était la caution détente de l’après-midi. Dans un festival qui fait la part belle à la violence sociale, on attendait désespérément la comédie qui viendrait soulager ce trop plein de drame (malgré des fulgurances humoristiques dans Captain Fantastic ou Le Teckel). Avec Sing Street, le compteur rires de Deauville explose tous les scores et on pourrait maintenant attaquer quatre jours de misérabilisme sans sourciller tant le film de John Carney est un petit bijou.
On la joue franc, on avait franchement pas envie de voir ce film par l’auteur du très moyen New-York Melody tant tout paraissait mièvre dans cette histoire d’un jeune lycéen de 15 ans dont les parents sont au bord du divorce décide de monter un groupe de pop pour charmer une fille plus vieille dans le Dublin des années 80.
Et pourtant Sing Street est un petit miracle, un modèle de comédie romantique sans prétention aucune qui parvient toujours à toucher juste et dont chaque scène fait mouche. Carney qui écrit et réalise le film dresse une galerie de personnage adorable, aborde multitude de thèmes de manière toujours très drôle et ponctue son film de morceaux pop qui nous font garder un grand sourire émerveillé pendant 1h45.
Il s’agit du genre de feel-good movie (les plus cyniques diront film guimauve) qui est tellement poétique, mélancolique et énergique qu’on s’y attache instantanément. C’est pour l’instant la plus grosse ovation du festival, c’est même la première ou le public a daigné se lever pour applaudir la superbe actrice Lucy Boynton venue présenter le film et on doute qu’un film fédère autant d’ici la fin du festival.

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Passage obligatoire dans le paysage cinématographique américain, il fallait un biopic pour que cette édition soit complète. La tâche était dévolue à Don Cheadle cette année puisque son film sur Miles Davis qu’il a co-écrit, produit, réalisé et dont il joue le rôle-titre était présenté en avant-première. Pour une séance en libre-accès dans le palais du festival, on est étonné de voir la salle à moitié vide mais on ne va pas s’en plaindre.
Si on doit retenir qu’une seule chose de Miles Ahead (qui sortira directement en VOD en France), c’est que Cheadle a tout compris à l’univers de Davis, n’oublions pas que lui aussi est un musicien de jazz, et au biopic hollywoodien. Résultat, Miles Ahead est un film virtuose sur l’instabilité du génie du cool qui parvient à s’affranchir des codes du genre (évitant l’éternel schéma ascension, gloire, déchéance et come-back triomphant). Le film prend plutôt la forme d’un morceau du trompettiste, Cheadle imagine comment Miles Davis aurait pu lui même filmer sa vie. Grâce à un 16mm éclatant Cheadle livre un film très travaillé mais brut, fiévreux, truffé d’accélérations et de ruptures soudaines et rythmé par les standards de Miles Davis (ainsi que quelques très bonnes pistes composées par Robert Glasper).
Cheadle est incroyable dans la peau du maître notamment par le travail sur la voix et a surtout le mérite en temps que fan (il s’est battu de longues années pour monter le projet) et scénariste de ne rien édulcorer, de montrer sa relation compliquée avec sa femme. Il a aussi la bonne idée de choisir un épisode assez rocambolesque de sa vie, lorsque à la fin des années 70 Miles Davis est sur le point de sortir de sa longue pause de 5 ans et cherche absolument à récupérer des prises que Columbia lui a subtilisé. C’est cet épisode qui sert de rampe de lancement à une explication plus en profondeur de le trajectoire et du caractère du musicien lors de flashs-back virtuoses que le montage insère brillamment.
Miles Ahead est comme un bon morceau de jazz, tellement bien construit que paradoxalement il semble être déconstruit, improvisé et sans cesse surprenant. Good job Don.

La dernière séance de la journée nous a permis de rattraper Under Pressure d’Anna Boden et Ryan Fleck mettant en scène deux hommes accrocs aux jeux d’argent et aux casinos. Quoi de plus naturel donc que de présenter ce film à Deauville ?
Même si le film ne paie pas de mine, il est cependant d’une sobriété scénaristique remarquable dans sa gestion du problème de l’addiction. A aucun moment un jugement est émis sur leurs problèmes d’argent, Boden et Fleck ne cherchent pas à montrer comment les jeux appauvrissent à petit feu les accrocs mais s’acharnent plutôt à suivre les personnages dans leur descente aux enfers et comme ils réagissent à chaque situation. Ben Mendelsohn et Ryan Reynolds excellent dans leur rôle et ce tandem fonctionne à merveille tant les deux personnages inspirent un gros capital sympathie.
Malgré quelques longueurs, Under Pressure est un film naviguant efficacement entre des séquences réjouissantes et d’autres un peu plus pesante mais dans le bon sens du terme notamment grâce à l’incertitude qui plane autour des motivations de Ryan Reynolds.
Under Pressure est donc un bon petit divertissement pour terminer cette journée aux films si variés en attendant demain et le début de la dernière ligne droite pour la compétition (si ça vaut la peine de continuer, on sait tous maintenant que Sing Street va tout rafler).