Deauville 2016, Festivals

Festival de Deauville 2016 : Jour 5

Out of the blue.

Affiche du Festival de Deauville, édition 2016
Affiche du Festival de Deauville, édition 2016

Cette 5ème journée a débuté sous les pires auspices avec la projection de Christine d’Antonio Campos à propos d’une journaliste d’une petite chaîne de télé en Floride en pleine dépression à cause de sa vie professionnelle et amoureuse.

Premier constat en sortant, a-t’on déjà vu un film « basé sur des faits réels » aussi peu palpitant ? Bon la réponse est oui avec l’horrible Truth de James Vanderbilt sorti plus tôt cette année mais tout de même, Christine est d’une lourdeur sans pareil, répète les même scènes ad nauseam sans jamais faire avancer les choses jusqu’à ce que le personnage de Michael C. Hall débloque la situation et amène une chute qui a tardé à venir après avoir mis bien trop de temps à se construire.

Le problème principal du film est son rythme, un scénario de base assez faible et un montage beaucoup trop long. De ce fait, les thèmes abordés (le sensationnalisme journalistique, la dépression, l’asociabilité) sont largement survolés et noyés sous des tonnes de discussions stériles qui ne font que rabâcher l’ambition du personnage et son refus de l’échec. Malheureusement le film ne va pas plus loin et ne peut compter que sur la prestation en toute sobriété de Rebecca Hall pour tromper l’ennui.

Sans vouloir tirer sur l’ambulance, Christine est un film extrêmement lourd et académique qui n’avait clairement pas sa place en compétition à Deauville.

Heureusement on a l’occasion de se réveiller avec Transpecos, film surprenant autour de trois policiers dans un poste-frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Bien sur, drogue et cartel sont des sujets évidents mais le réalisateur Greg Kwedar prend le parti-pris de ne jamais montrer les membres de cartel mais de se focaliser uniquement sur ses policiers.

Résultat, l’atmosphère sèche et paranoïaque est ahurissante, Kwedar resserre son récit sur moins de 24 heures et donne l’impression de voir une histoire en temps réel. Transpecos montre comment ces trois policiers se déchirent autour d’une histoire de trafic de drogue passant bien sur par la frontière.

Sans s’encombrer de sous-intrigue superflue, le film fonce à toute allure et assure une ambiance tendue à tout instant avec une immersion assurée par une caméra à l’épaule très efficace et des dialogues qui participent au côté sur-testostéroné du film.

Kwedar ne cherchera jamais à montrer les rouages du trafic mais lorgne plutôt du côté du survival ou du film de traque ces personnages très différents (un est raciste, l’autre est d’origine mexicaine et le troisième est un jeune corrompu) sont livrés à eux-même.

Le voilà, la présentation du film par Kwedar insistant sur la nécessité d’ouvrir les frontières a été particulière applaudie, on tient enfin ce thriller qu’on attendant tant à Deauville et il est peu dire qu’on est pas déçu.

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Et comme chaque journée comporte son lot de surprise, on s’est étonné de voir un film de Rob Reiner sans jamais crier a secours devant cette débauche de bons sentiments. Certes, Reiner ne peut s’empêcher de tirer sur la corde sensible et livre une nouvelle fois un film à l’eau de rose aussi tôt vu aussi tôt oublié mais il a le mérité de bien le faire.

On a toujours l’impression que Reiner fait en boucle le même film depuis 15 ans (un peu comme James Ivory ou James L.Brooks) mais cette histoire d’un homme veuf et irascible qui doit accueillir sa petite-fille parce que son père part en prison fonctionne étrangement plutôt bien. Dès le début, tout le monde est capable de deviner la conclusion et les étapes par lesquelles étapes va passer pour nous assurer son habituel happy-ending.

Beaucoup s’étoufferont devant cette manipulation des émotions assez grossière mais il n’y a rien à faire, les personnages sont de succulents stéréotypes comme Reiner sait les écrire. C’est d’autant plus dur de ne pas se laisser prendre au jeu devant un Michael Douglas qui cabotine (mais cette voix mon dieu…) et la toujours rassurante et aimante Diane Keaton.

Une fois n’est pas coutume (mais après cette curieuse expérience tout est possible) on va se risquer à employer la phrase qu’on déteste entendre : ok ça va pas révolutionner le cinéma mais c’est un honnête divertissement qui fait passer un bon moment le dimanche soir quand t’as pas envie de bosser le lendemain (oui oui, c’est un genre qui existe vraiment).

On termine cette journée par le biopic du musicien/chanteur de jazz Chet Baker réalisé par Robert Budreau. Hasard du calendrier ou non, Born to be blue était présenté hier soir au CID juste après la première du film sur Miles Davis de Don Cheaddle, belle ironie quand on sait la rivalité qui existait entre les deux trompettistes.

A la manière de Miles Ahead, Born to be blue s’intéresse à la traversée du désert de Baker pendant près d’une dizaine d’années après son passage à tabac par des dealers à qui il devait du fric. Une mâchoire brisée et des tentatives de sevrage plus tard, le film montre un Baker qui essaie de se reconstruire, à réapprendre la trompette et de garder son couple. Budreau met brillement en scène cette descente aux enfers (notamment autour de son addiction à l’héroine, sujet sensible mais dignement traité) et cette lente remontée qui s’arrête dans une séquence éblouissante où Baker retrouve son aura musicale dans un concert au Birdland devant Miles Davis et Dizzy Gillepsie mais malgré tout déchirante par ce qu’elle montre (on en dira pas plus).

Autre point de comparaison, le film n’hésite pas à largement fantasmer cette période dont on sait peu de choses en inventant par exemple un biopic dans le biopic ou Baker (Ethan Hawke, extraordinaire) joue son propre rôle. Cela donne l’occasion au film de délivrer quelques flash-backs (notamment sur la jalousie réciproque entre lui et Davis) filmé dans un noir et blanc magnifique.

Tourné en 35mm, Born to be blue est une splendeur visuelle et sublime la relation entre Chet Baker et sa femme Jane dans des plans dans la nature qui font irrémédiablement penser au Terrence Malick actuel. Faisant part belle à la musique en montrant des chansons entières en live ou en session d’enregistrement, Burdreau filme avec beaucoup d’élégance par de lents mouvements la performance géniale d’Ethan Hawke qui trouve un rôle à sa hauteur.

On est vraiment enchanté de voir un biopic musical aussi juste dans sa manière dans son décalage avec le réel. Si vous voulez en faire d’autres messieurs ne vous privez pas, on serait presque à deux doigts d’en réclamer plus si ils sont de la même qualité.