Deauville 2016, Festivals

Festival de Deauville 2016 : Jour 6

Où sont les femmes ?!

Affiche du Festival de Deauville, édition 2016
Affiche du Festival de Deauville, édition 2016

On nous avait prévenu, la projection du soir de War on Everyone (il semblerait que le titre français Au-dessus des lois ne soit plus d’actualité) allait être pleine à craquer. La raison ? La présence du réalisateur John Michael McDonagh et surtout le duo d’acteurs Alexander Skarsgard et Michael Pena. On a donc préféré rogner sur deux heures de sommeil (au point ou on en est…) pour aller le voir à la projection presse du matin.

Bonne idée, le film envoie du très lourd dès sa scène d’intro et reste pendant 1h30 un concentré d’action et de blagues crades pour illuminer cette comédie policière poussive. Il faut bien cela pour cacher la faiblesse du scénario notamment cette combine dans le Hollywood actuel qui consiste à mettre des méchants bien ridicules aux comédies d’actions pour uniformiser l’ensemble. Le film a beau ne jamais se prendre au sérieux c’est quand même pénible d’avoir un semblant d’intrigue aussi mince et des bad guys qui ne valent que par leur opposition totale au stéréotype du méchant de buddy movies. C’est le cas ici puisque les grands ennemis, un jeune lord anglais drogué, riche et partouzeur et son acolyte efféminé proprio d’une boite de strip-tease sont juste pathétiques.

Heureusement War on Everyone peut compter tout d’abord sur les hilarantes prestations de Michael Pena et Alexander Skarsgard qui excellent dans ce registre ironique et irrévérencieux mais aussi sur ses seconds rôles notamment les informateurs déjantés. Les défauts finissent par passer tant le film est partagé entre sa bêtise, sa vulgarité et son absurdité totale en faisant un name-dropping étonnamment érudit. (ces deux flics pas très futés peuvent disserter sur Simone de Beauvoir).

Au final le film est divertissant mais aussi vu, aussi tôt oublié. McDonagh, un peu comme Shane Black, cherche le cool en permanence dans ses personnages, la musique, les situations cocasses et même si ça marche parfois cette recherche de coolitude permanente commence à être franchement lassante. Dans le même genre on ne conseillera jamais assez le génial Very Bad Cops d’Adam McKay et ce surréaliste duo Will Ferrell/Mark Walhberg.

Contrairement à la séance du matin, on arrive dans un CID de Deauville plein à craquer pour découvrir le dernier film de Joshua Marston (déjà Grand Prix ici en 2004), Complete Unknown.

Drame intimiste et poignant, le film raconte le temps d’une soirée les retrouvailles étranges entre une femme aux multiples identités (Rachel Weisz faisant magnifiquement perdurer son tour d’horizon du cinéma indé américain) qui retrouve son ex désormais marié (Michael Shannon, bien plus touchant quand il desserre la mâchoire). Malgré ce laps de temps très court, Complete Unknown parvient plusieurs fois à dilater voir même le figer grâce à de superbes séquences comme celle dans l’appartement avec Kathy Bates et Donald Glover (summum de l’étrange dans le film ou Shannon semble se prendre au jeu) ou cette exploration quasi documentaire du marais au son des grenouilles et du vent contre les arbres (ce qui nous fait penser que les grands chanceux de Venise ont pu découvrir le Voyage of Time de Terrence Malick).

Marston compose son film en deux parties. La première est un labyrinthe psychologique multipliant les fausses pistes et questionnant sans cesse l’identité de cette femme qui s’enfonce dans ses mensonges. Dans la deuxième moitié, le film se concentre plus sur ce « couple » et bascule dans une mélancolie particulièrement poétique où il explore cette frontière poreuse entre vérité et mensonges. Les deux personnages s’observent, il cherche à se convaincre que son couple a encore de l’avenir et elle apparaît dans un moment de doute, de transition entre deux identités et a besoin de renouer avec sa première vie.

Cela se traduit notamment par la mise en scène (dont la superbe lumière est assurée par Christos Voudouris déjà collaborateur d’Ira Sachs ou Richard Linklater) et l’utilisation (un peu trop) constante de la longue focale qui renforce la zone de flou en arrière-plan et crée visuellement cette barrière entre concret et irréel.

Avec ses deux acteurs géniaux, Complete Unknown se révèle être un très beau drame interroge, non sans une certaine étrangeté, la possibilité de cumuler plusieurs vies dans une même existence et en quoi cela affecte la personne et ceux qui l’entoure.

Cette subtilité qui fait la force de Joshua Marston est exactement ce qui manque à Teenage Cocktail, film sur deux adolescentes rêvant de New-York qui deviennent « camgirls » pour s’installer là-bas. Le réalisateur John Carchietta avait réussi à se mettre le public dans la poche par sa bonne barbe de hipster et son accoutrement à la Mac DeMarco, sweat large et casquette vissée sur la tête et en commençant sa présentation du film « Il n’y a rien que j’aime plus que le cinéma français ».

Là-dessus on veut bien le croire, Teenage Cocktail ressemble plus au terre à terre Bang Gang d’Eva Husson (sur la déshinibition sexuelle d’adolescents) qu’au génialement psychédélique, pour ne pas dire chef-d’oeuvre absolu, Spring Breakers d’Harmony Korine (avec lequel il partage ce désir de fuite de la banalité du quotidien).

Le problème de Teenage Cocktail c’est qu’il s’agit d’un film très convenu sur les dangers et les dérives des rencontres par internet enrobé dans une esthétique pop avec ses plans au ralentis et ses nappes planantes de musique électronique. On voit bien que Carchietta essaie de capter quelque chose de la jeunesse actuelle mais son film est tellement poussif qu’il fait moins (Teenage Cocktail s’arrête à la fuite alors que Spring Breakers suit surtout l’après) et moins bien en 1h30 que Korine fait dans les 15 minutes qui ouvrent son film.

Le film n’est pas désagréable à regarder (surtout sa première demi-heure très mignonne) mais son récit s’enfonce dans un discours prévisible et pompeux. Il manque à Teenage Cocktail un léger supplément d’âme, une esthétique un peu moins clippesque et plus d’insouciance dans son ton pour pleinement saisir le bouillonnement interne de ses deux jeunes filles.

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On a eu le droit aux applaudissements de rigueur à la fin du film mais les commentaires du public (du moins de ce qu’on en a entendu) révélaient un vrai fossé générationnel entre les ado, beaucoup de lycées dans la salle, enthousiasmés par l’élan de liberté qui traverse l’oeuvre et les plus vieux décrivant une oeuvre vulgaire, incohérente nous offrant même de grandes leçons d’éducation. C’est fou ce qu’on aime les critiques du 3ème âge deauvillais. Le jugement le plus violent viendra d’une personnalité respectée du cinéma français qui ira jusqu’à dire (surement sous le coup de l’agacement parce que cette édition s’en sort pas si mal) que c’était la compétition la plus faible en 10 ans de festival.

Présenté en fin d’après-midi, Frank & Lola (avec Michael Shannon pour la deuxième fois de la journée, et on ne va pas s’en plaindre) condense tous les défauts qu’on a retrouvé dans la sélection. Présenté en avant-première par son réalisateur Matthew Ross (et ses producteurs français), le film montre le déchirement d’un couple lorsque Frank apprend que Lola le trompe.

Très soigné visuellement (magnifique photographie en 35mm d’Eric Koretz), le film a une écriture sclérosée, fataliste en s’enfermant dans des intrigues invraisemblables et des personnages qui semblent ne jamais avoir le choix donc prennent des décisions bêtement utilitaires pour faire avancer le récit. Or c’est justement quand les personnages ont le choix que le film se fait subitement déchirant, le dernier plan (qui est peut-être le plus beau qu’on ait vu à Deauville cette année) est d’une ambiguïté superbe, où le personnage est prisonnier de ce sur-cadrage qui semble projeter son reflet sur les miroirs de la pièce. Ce plan final refuse de répondre à la question posée par Frank, Matthew Ross ne prend pas de décision non pas par lâcheté mais parce que la seule chose dont on a besoin, c’est de voir ce regard posé sur lui et peu importe ce qu’il signifie car dans les deux cas c’est absolument bouleversant.

On est considérablement gêné par deux choses en revanche. Tout d’abord la représentation de Paris qui est on ne peut plus clichée (c’est d’ailleurs en parfaite adéquation avec le scénario car c’est le moment ou toute l’intrigue devient vide de sens) et se résume à des hôtels particuliers du 16ème arrondissement, un bon bistrot ou l’on écoute de la vieille variété française et enfin une boite de strip-tease. Pour la subtilité on repassera mais ça choque moins que la misogynie ambiante du film puisque les femmes sont réduites à des objets sexuels, des objets de convoitise que l’on se doit de posséder. C’est assez dérangeant qu’un personnage dont le prénom serve de titre au film soit aussi peu caractérisée, qu’elle se résume à ses infidélités, ses mensonges et sa faiblesse (et qui travaille dans la mode bien sûr).

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On ne pense pas que le film soit fondamentalement misogyne car la relation montrée en exposition du film entre Frank et Lola est vraiment belle mais il y a clairement une sous-écriture du personnage féminin ce qui est fort dommage puisque Imogen Poots est vraiment superbe et mériterait un personnage beaucoup plus nuancé.

On s’avoue donc très déçu par Frank et Lola car on attendant beaucoup de la part de Matthew Ross. Le film est transcendé par une mise en scène sobre et élégante mais il souffre de gros problèmes d’écritures qui empêche une réelle ampleur dramatique excepté dans ce plan final tout bonnement prodigieux.