Focus

Focus BIFFF : The Chaser (2008)

Les nerfs à vif.

Joong-ho, ancien flic devenu proxénète, reprend du service lorsqu’il se rend compte que ses filles disparaissent les unes après les autres.

Dès ses cinq premières minutes, il est abondamment clair que le récit de The Chaser, le premier film du réalisateur sud-coréen Na Hong-jin, ne sera pas des plus joyeux : on assiste à la disparition inquiétante d’une prostituée, à une rencontre violente entre une de ses collègues et un client, et aux errements de Joong-Ho, leur proxénète, un ancien policier avec le regard fixé sur ses intérêts personnels. De la joie en perspective. Lorsque les prostitués qu’ils emploient disparaissent les unes après les autres, il ne s’inquiète d’ailleurs pas de leur sort, mais du sien, convaincu qu’un concurrent est en train de « voler ses filles ». La vérité est cependant bien plus horrible qu’il ne le soupçonne, puisque l’homme responsable de ces disparitions s’avère être un authentique serial-killer.

Cette information, on la connaît parce que le film nous offre une glaçante vue d’ensemble sur les événements : on suit à la fois les tentatives de survie désespérées de sa dernière victime, l’enquête de Joong-Ho pour la retrouver, et les agissements d’une police qui lui met des bâtons dans les roues. Une technique de suspense très hitchcockienne donc, qui se révèle être dans un premier temps particulièrement efficace. Elle nous permet de comprendre les enjeux, le poids des erreurs de chacun et l’ironie dramatique de certaines situations. On mord son siège à l’idée que le personnage principal ne parvienne à secourir sa « protégée » à temps.

Mais à force de jouer sur les nerfs du spectateur, The Chaser court à plusieurs reprises le risque de faire de sa formidable tension une source d’exaspération. Il devient en effet difficile de ne pas regarder de haut l’incompétence des personnages, ou de ne pas rouler les yeux devant leur incapacité à arriver à des conclusions que l’on connaît déjà. 

Mais si The Chaser se révèle être un film particulièrement éprouvant, c’est surtout dans sa représentation de la violence. Dérobant rarement sa caméra face aux multiples tortures et meurtres qui jonchent son film, Na Hong-jin opte pour une violence crue, parfois étrangement poétique, mais toujours très graphique, et qui nécessite un estomac bien accroché. Tourné principalement de nuit dans une ville à l’atmosphère poisseuse, le film nous imprègne de mouise, de sang et de sueur, dans un troublant équilibre entre une imagerie cauchemardesque et un réalisme cru.

Les talents de metteur en scène de Na Hong-jin brillent particulièrement dans les scènes de poursuites. Sauvages et déconcertantes, elles servent de fil rouge à ce film qui est avant tout un jeu de chat et de souris entre deux hommes atypiques. Le poursuivi est un serial-killer dont l’incompétence est peut-être le trait de caractère le plus terrifiant ; on tremble de voir un monstre aussi ordinaire échapper aux mailles de la justice, et commettre ses horribles crimes avec une telle facilité. Le poursuivant est quant à lui un protagoniste ambivalent, à la fois vil exploitant et héros improbable, partagé entre sa responsabilité vis-à-vis des prostitués à sa charge, et sa propre morale égoïste. Téméraire, cynique et un rien empathique, il est un compagnon adéquat pour nous emmener dans les sombres recoins de l’âme humaine que le film entend nous faire visiter.

Pour les spectateurs qui toléreront sa noirceur et son éprouvante violence, The Chaser sera une expérience forte, à l’esthétique sophistiquée et à la mise en scène efficace. Pour le reste, c’est un film dont les indéniables qualités techniques et l’originalité ne suffiront peut-être pas à justifier le désagréable moment qu’il entend faire passer.