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Focus Hollywood 50’s : Eve de Joseph L. Mankiewicz (1950)

Le sens de l’hospitalité.

Affiche de Eve de Joseph L. Mankiewicz (1950)

Eve Harrington reçoit, des mains d’un vieil acteur, le Prix Sarah Siddons. L’entourage de celle-ci se souvient de son ascension.

Nous sommes en 1950. Le nazisme a contraint de grands réalisateurs européens à rejoindre Hollywood et il s’y tisse une toile d’auteurs exceptionnelle.

Joseph L. Mankiewicz, scénariste, producteur puis réalisateur, enchaine alors les tournages. En quatre années de mise en scène, le voilà déjà à la tête de huit films. Son neuvième long-métrage, Eve, connait un grand succès auprès du public. Situé presque à la moitié de sa filmographie, Eve reprend des thèmes chers au coeur du cinéaste ainsi que certaines constructions filmiques dont il usa à plusieurs reprises.

Si dans ses films à venir, il aimera ponctuer ses récits du passé par des retours au présent (pensons notamment à La Comtesse aux pieds nus (1954) et Soudain l’été dernier (1959)), il nous propose ici une narration presque entièrement linéaire dans laquelle une séquence d’ouverture de prédestination précède à un inexorable flash back. Qu’Eve gagne un prestigieux prix d’interprétation en tant qu’actrice, cela constituera l’apogée de sa vie, – son éclosion comme sa fin -. En écho à cela, cette remise de prix encercle le récit en l’introduisant puis en ébauchant sa conclusion après deux heures de film.

Pourquoi donc un tel évènement, singulier en son nombre et somme toute assez banal dans le spectre des expériences humaines, définirait un personnage au point qu’il puisse le cerner en une boucle ? C’est ce que le cinéaste nous invite à découvrir dans cette amère critique du jeu théâtral et de ses illusions qu’est Eve.

Adroit dans l’art des points de vues, Mankiewicz met en abyme le regard de tout spectateur vers son idole de l’écran. Pour ce faire, De Witt, Margo, Karen, Richards, Sampson, les principaux personnages secondaires du film, assisteront chacun d’entre eux à un rôle auquel se prête Eve, l’héroïne éponyme du long-métrage.

A la première moitié du récit, elle joue non seulement un personnage auprès des experts en théâtre qui l’accueillent sans connaitre ses intentions véritables, mais elle se joue également de nous. A la seconde moitié du film, ses ambitions seront claires et comme pour ses amis, un sentiment de trahison et de duperie s’emparera de nous. Eve n’est pas qui elle prétend être et cherche à être quelqu’un d’autre quand Margo, l’actrice à succès dont elle veut prendre la place, n’en peut plus de montrer une image d’elle et recherche à vivre sa véritable identité. Les deux héroïnes du film n’ont donc pas la même maturité quant à l’idée de l’illusion et du jeu, mais toutes deux craignent de n’être personne si on leur enlève leur masque.

Extrait de Eve (1950)

L’Histoire du septième art fourmille de grands films sur les coulisses du cinéma et du théâtre. La tristesse d’une actrice à accepter de se voir vieillir tandis que l’imaginaire collectif voudrait qu’elle soit immortelle, comme le dit d’ailleurs le personnage du metteur en scène Bill Sampson dans Eve, reste un sujet qui passionne les cinéastes (en 2014 et en 2015, rien qu’en France, Asphalte de Samuel Benchetrit et Sils Maria d’Olivier Assayas nous le démontraient). Alors qu’apporte donc Mankiewicz par rapport aux réalisateurs modernes sur ces thématiques ?

Un parfum inédit de désespoir. Il semblerait qu’avec ce cinéaste, il n’y ait pas de réel moyen de s’accomplir en tant qu’acteur et en tant qu’être humain, qu’il faille constamment choisir l’un ou l’autre sous peine d’être déçu de la réalité ou de se perdre dans l’illusion. Critiquer la manière dont le système hollywoodien fragilise l’exemplarité de ses aspirants comme le cinéaste le fait est à saluer, d’autant plus compte tenu de la position de Mankiewicz dans cette industrie et de la frilosité ambiante alors à montrer les épines des roses. Le second degré assumé pour traiter des préjugés de l’époque est également exquis (Marilyn Monroe incarne ici une actrice nulle et potiche, jouant ainsi l’image que beaucoup avaient d’elle).

Cependant, il est un peu dommage que la solution à la sérenité selon ses scénarios soit à chercher dans la posture de la femme au foyer. Pour être heureuse, ces actrices déchues recherchent l’Amour avec un grand A, l’amour romantique et traditionnel. Pour Ava Gardner dans La comtesse aux pieds nus comme pour Bette Davis (Margo) et Anne Baxter (Eve) dans Eve, la quête du grand amour ne peut se faire qu’en ôtant complètement le masque de l’actrice. Pourtant, en définitive, pourquoi seraient-elles davantage elles-mêmes en présence d’un amant que de leur public ? Ce mal être à se définir tel que l’on croit être et tel que l’on aspire intrinsèquement à être, résonne somptueusement au sein d’une scène du film. Margo, dans une voiture, confie à son amie Karen son envie impérieuse que Margo l’actrice ne dicte plus la conduite à Margo la femme. Les quelques mots qu’elle prononce à cet instant, savamment écrits, la rendent alors profondément attachante et universelle, par-delà tout carcan hollywoodien. Seule face à la caméra, assise et désespérée, elle n’est pas sans rappeler le personnage de Véronika dans La Maman et la Putain de Jean Eustache (1973). Véronika, assise sur un lit, critique la sexualité sans sentiment qu’elle a maintes fois pratiqué et qui pour elle n’aurait en réalité pas le moindre sens si l’Amour et la construction d’un foyer ne le justifient pas. S’imaginant Putain, elle ne rêve que de devenir Maman. Dans Eve, la crise existentielle d’Eve et Margot se cristallise par un mouvement de même nature qui n’amène pas de résolution ; elles finissent toutes deux frustrées.

Extrait de Eve (1950)
Extrait de Eve (1950)

La multiplicité des narrateurs pour raconter l’histoire d’Eve, soient plusieurs paires d’yeux à voir la prestation d’une même actrice sur scène, séduit. La trouvaille de symboliques tels que le lit, – seul lieu de véritable abandon des actrices où elles semblent échouer et se faire exhorter des failles qu’elles se refusent partout ailleurs de dévoiler -, ou la robe ,- que l’on porte contre son corps pour s’imaginer faire corps avec mais qui ne nous habille pas -, élabore une oeuvre à lectures variées.

Enfin, la motivation de Mankiewicz à contourner la censure et à traiter de l’homosexualité (taboue à l’époque) est enthousiasmante. A l’instar de la Comtesse aux pieds nus et Soudain l’été dernier, il distille des recettes pour «montrer sans montrer». Sa discrétion forcée appelle à l’attention du spectateur.

Oeuvre phare de Mankiewicz, Eve traite de la volonté toute puissante à s’échapper dans le jeu d’actrice et du rôle que doit choisir une femme pour se sentir entière. Variation de la mise en abyme de l’actrice qui joue en dehors même de la scène, le film séduit par son côté impeccable où rien ne jaillit ni ne dépasse en apparence. La prise de risque est mesurée mais existante, notamment à l’égard de la censure qu’il s’agit de dépasser. En revanche, quelles sont les intentions réelles de Mankiewicz en faisant de ses personnages les plus amoraux les seuls personnages suspectés d’homosexualité ? La question demeure…

Cinéphile curieuse & critique. Veille à ne pas céder au cynisme. A la recherche du mot juste.