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Focus Hollywood 50’s : Sur les quais de Elia Kazan (1954)

Le quai, des brumes. 

Affiche de Sur les quais de Elia Kazan (1954)
Affiche de Sur les quais de Elia Kazan (1954)

Dans le port de New York, le syndicat des dockers (affilié à la puissante centrale AFL-CIO) est contrôlé par un gang mafieux dirigé par l’avocat Johnny Friendly et Charley Malloy. Il n’est autre que le frère de Terry Malloy, un ancien boxeur, lui-même docker et qui va participer au meurtre d’un employé qui refusait de se soumettre aux exigences du syndicat et qui voulait dénoncer leurs activités illégales. Terry Malloy se retrouve alors face à un cas de conscience lorsque Edie Doyle, la sœur de l’homme assassiné, lui demande de l’aider à retrouver les meurtriers.

Nous voici dans les glorieuses années 50 et les grands studios rayonnent économiquement à nouveau, après les vents mauvais de la guerre. L’industrie cinématographique se doit d’éblouir le public pour pallier la concurrence de la télévision. La machine à rêve s’invite dans les foyers pour le plus grand malheur du cinéma.

Le climat politique troublé incite à des films légers, des fables désuètes ou des comédies. Influencé par le théâtre, à qui il a consacré une grande partie de sa carrière, Elia Kazan s’écarte d’une imagerie archétypale, favorisant la qualité de l’écriture dramatique et des croisements d’intrigues entre personnage et situations. Tourné en grande partie à l’extérieur, dans des décors naturels, le film dégage une atmosphère poisseuse d’un New-York pourtant en pleine célébration financière et culturelle. Nous voici écarté des appartements bourgeois témoin en carton où rien d’extérieur au film ne traîne.

Réalisé en pleine période du maccarthysme, Sur Les Quais ne fut guère apprécié par certains, y voyant une critique frontale et sans fondement contre le pouvoir des syndicats. C’est aussi sur le plan personnel qu’Elia Kazan dut essuyer bon nombres d’attaques. En avril 1952, devant la Commission des Activités Anti-Américaines, Elia Kazan donna le nom de huit artistes communistes, lui qui a fait partie de la section Parti Communiste du prestigieux Group Theatre de Lee Strasberg dans les années trente. Bien que s’étant expliqué de ce geste, précisant notamment avoir subit de nombreuses pressions policières. On ne lui pardonnera jamais cette trahison, trahison qui plane sur l’entièreté du film comme un large spectre.

Extrait de Sur les quais de Elia Kazan (1954)
Extrait de Sur les quais de Elia Kazan (1954)

De nombreux observateurs cinéphiles aiment voir le film comme une réponse d’Elia Kazan à ses détracteurs. L’allégorie du combat symbolique et politique entre les ouvriers des quais et les syndicats reflèterait une image peu flatteuse d’Hollywood, un monde où l’argent corrupteur est au centre des tensions entre les hommes. Les quais, tout comme les plateaux seraient une zone de non-droit, où les hommes en costumes (producteurs) contrôlent pleinement l’activité et même les vies des ouvriers (techniciens, scénaristes, réalisateurs…) Cette étude comparative ne saurait être complète sans l’icône de l’acteur, autours de qui l’industrie entière gravite : Marlon Brando.

Alors au sommet de sa renommée, Brando est à l’image d’Elia Kazan : une contre-proposition culturelle, défiant les codes et les préjugés de son temps, parasitant volontiers l’industrie du Cinéma tout en étant le Cinéma. Marlon Brando n’était pas seulement beau, il était terrible. Séducteur il est vrai, mais aussi acteur de génie, tragédien étonnant, grandes gueules, élégant, sombre puis jovial… en un mot, iconique. Rarement Brando ne fut aussi mal mené dans un film, lui le visage de la révolution adolescente de l’Equipée Sauvage, lui le visage de la révolution tout court dans Viva Zappata. Ici, Brando saigne, rampe, se contorsionne pour plaire à une femme, joue avec des gants blancs, se dodeline sur une balançoire, parle à des pigeons sur les toits, pleure à l’arrière d’un taxi, fait étalage de son passé de boxeur à défaut de faire étalage de cette supposé maitrise… Elia Kazan offre ici au public une icône de son temps en l’humanisant, rendant de fait l’icône accessible aux spectateurs.

Reçu aux Oscars sous une pluie de récompenses, huit statues au total dont ceux de meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario pour Budd Schulberg, de meilleur acteur pour Marlon Brando et de meilleure actrice de second rôle pour Eva Marie Saint, Sur Les Quais demeure incontestablement une pierre fondatrice dans l’industrie Hollywoodienne. Le regard posé sur l’essor du capitalisme américain y est implacable et sans concession. Véritable fable théâtrale sur fond de lutte des classes, le film nous démontre combien « épique » et « légèreté », « réalisme » et « féérie » peuvent fort bien cohabiter ensemble, au sein d’une même pellicule.

 

Simon Delviller