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Focus Japon : Audition de Takashi Miike (1999)

« Avec ceci on découpe facilement la chair et les os »

Affiche d'Audition
Affiche d’Audition de Takashi Miike (2002)

Aoyama, producteur, est veuf depuis sept longues années et élève son fils seul. Bien que la mémoire de son ancienne épouse reste douloureuse, il finit par accepter l’idée d’un nouveau mariage et se met à la recherche d’une femme idéale. Un de ses amis et collègue lui suggère d’organiser un casting de film dans lequel il invitera une des jeunes femmes parmi les prétendantes au rôle. Réticent au début, Aoyama finit par accepter et rencontre alors la douce et parfaite Asami. Mais le revers du décor ne se révèlera pas si idyllique.

Nous sommes habitués à tout venant de Takashi Miike, du bon, du mauvais, du classique comme du farfelu, Audition trouve directement sa place dans le très bon. Introduit comme une histoire banale, avec une réalisation très sobre et maîtrisée, le film se drape d’une allure innocente, à l’image d’Asami. Miike repousse sans cesse l’horreur, à l’image de son personnage principal qui refuse d’affronter la vraie face de la jeune femme. On a ici le portrait d’un homme d’une quarantaine d’années qui retrouve la naïveté de son adolescence à travers des sentiments naissants, des palpitations du cœur face à l’attente d’un appel téléphonique, la peur de déplaire à l’autre… La romance illusoire et sa lente et douce progression repousse sans cesse l’explosion de violence dont l’œuvre s’apprête à faire preuve.  En se complaisant dans ses émotions (que l’on reconnaît par ailleurs tout à fait touchantes), Aoyama s’enferme dans un rouage étouffant au fur et à mesure que l’étau se resserre, un étau géré avec une subtilité que l’on n’a pas toujours connu dans le cinéma d’horreur.

Extrait d'Audition
Extrait d’Audition

Le cinéaste manipule habillement les éléments nous indiquant la véritable nature d’Asami, ils ne sont qu’évidence pour le spectateur (surtout lorsque l’on attend le film d’horreur annoncé) mais l’inquiétude, le malaise naît des réactions d’Aoyama, de son engouement qu’on comprend très vite dangereux, on en vient à craindre son devenir. A cela s’ajoute la mentalité globale du film, le malaise palpable du spectateur correct lorsqu’il est question d’organiser un « casting d’épouse », un malaise que Miike utilise à son grès, décidé à provoquer en nous de la sympathie pour Aoyama : l’homme refuse d’abord cette idée, l’homme n’est pas si frivole puisqu’il ne regarde que celle qui l’intéresse vraiment, l’homme est sérieux et veut réellement épouser la jeune femme… L’intelligence d’Audition se révèle à travers la réaction de son héros tendrement imparfait qui bascule lentement dans un cauchemar absurde, presque surréaliste. Il prend sa source dans l’apparition d’affaires sordides, de plans énigmatiques qui deviennent progressivement effrayants. Il y a un véritable travail sur la matière, le propre face au sale, l’aseptisé face à la laideur dont commencent à se parer les corps. Les esprits sont tangibles mais Miike prend l’audace et le risque d’interpeller directement le spectateur avec un brusque retour à la réalité.

Parce que le vrai propos du film est avant tout et surtout la condition féminine, si Asami attire l’attention d’Aoyama c’est parce qu’elle est douce, compréhensive, battante mais toujours très discrète. Asami au visage de poupon est pure, toute vêtue de blanc, épouse idéale, femme parfaite, elle inquiète autant qu’elle fascine, et ce grâce au jeu opaque de Eihi Shiina. Notons que ces castings à priori innocent pour « trouver une épouse » sont d’autant plus inquiétants lorsque l’on sait que les arnaques aux castings sont courantes dans le monde du showbiz, généralement pour se procurer des photos de femmes en petites tenues ou les pousser à se déshabiller sous plusieurs prétextes.

Extrait d'Audition
Extrait d’Audition de Takashi Miike (2002)

La violence physique d’Audition n’est présente qu’à travers de très courtes scènes étrangement presque encore plus délicates, il n’est pas question d’asperger l’écran d’hémoglobine mais de torturer psychologiquement l’homme face au film, l’homme face à ses pulsions, l’homme face aux conventions d’une société qui le place directement au-dessus des femmes, comme l’œuvre se plaît à le démontrer. Là où le film devient grotesque, c’est la virilité masculine qui prend un coup. La maîtrise parfaite d’Audition le rend d’autant plus marquant, avec des scènes particulièrement dérangeante et incisives que l’on peut grossièrement qualifier d’horreur pure. Alors qu’une étrange mécanique de corps monstrueux prend place, Aoyama et le spectateur sont tous deux placés dans une position inconfortable, l’angoisse englobe chacune des scènes, fascinantes par leur réussite et repoussante par la terreur qu’elles inspirent. Miike sait retenir cette terreur pour en faire un élément de suspense, une énigme qui maintient le spectateur éveillé avant l’explosion.

Audition est un film remarquable et parfaitement orchestré, il se suit avec calme et plaisir alors qu’il bascule dans une horreur absolue. Miike maîtrise mise en scène et sous-texte pour, à travers l’inquiétude crée, interpeller le spectateur, l’amenant à réfléchir de lui-même sur cette histoire sans grosse provocation. Un brillant thriller qui devient finalement le portrait angoissant des relations hommes / femmes, appelant à une compréhension mutuelle. Audition est sans aucun doute un des meilleurs films de J-horror, intégrant à merveille la violence dans ce que notre quotidien peut avoir de plus agréable et présentant un des personnages de psychopathe les plus intriguant et malsain du 7ème art avec l’inattendue Asami.