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Focus Japon : Kagemusha, L’ombre du guerrier d’Akira Kurosawa (1980)

Kagemusha, le film de la renaissance pour Kurosawa

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A la fin du XVIe siècle, le Japon est plongé dans l’époque des « Royaumes combattants’. Des seigneurs s’affrontent pour le contrôle du pouvoir et plus particulièrement de la capitale Kyoto. L’un d’eux, Shingen Takeda, jouit d’un immense prestige pour sa bravoure et son impassibilité. Alors qu’il s’apprête à remporter une bataille décisive, il est victime d’une ruse de l’ennemi. Avant de trépasser, il demande à son frère et à ses généraux de garder sa mort secrète pendant 3 ans afin de garantir la survie de son clan. Désireux de respecter ses derniers souhaits et de tromper l’ennemi, les survivants placent un parfait sosie pour prendre la place du seigneur défunt en public. D’abord maladroit, il prend conscience de l’importance de son rôle et entreprend de ne pas se faire démasquer.

Kurosawa est considéré comme un maitre du cinéma. Pour preuve, ses films ont souvent servi de base à des adaptations modernes comme le célèbre Les 7 mercenaires plus qu’inspiré du film Les 7 samouraïs.  Par l’habileté de ses mises en scène et la richesse de sa filmographie, Kurosawa s’est imposé dans le coeur des cinéphiles du monde entier. Malgré de lourds handicaps a priori: des thématiques retorses, des histoires souvent situées dans le Japon médiéval, une langue japonaise absconse, un rythme jugé abusivement très lent,  plus d’un cinéaste de génie serait resté confidentiel avec de tels handicaps à une carrière internationale. En 57 ans de carrière et plus de 30 films, Kurosawa laisse pourtant une filmographie connue et reconnue, à découvrir absolument.
Quand le réalisateur japonais s’attelle à Kagemusha à la fin des années 1970, il n’a pas réalisé de films depuis plusieurs années.  Marqué par l »échec critique et financier de son film Dodeskaden en 1970, il cherche à renouer avec les récits historiques d’antan. Le succès critique de Dersou Ouzala, vainqueur de l’Oscar du meilleur film étranger en 1975 le rassérène mais d’insurmontables difficultés financières l’empêchent de réaliser son film. C’est aidé par des Georges Lucas et Francis Ford Coppola impressionnés par les premiers rushs visionnés qu’il réussit à réaliser Kagemusha. Georges Lucas est un fin connaisseur de la filmographie de Kurosawa dont le film La forteresse cachée a fortement inspiré la saga Star Wars. Pour une résurrection artistique récompensée par la Palme d’Or en 1980 à égalité avec Que le spectacle commence (All that jazz) de Bob Fosse. Le couronnement ultime viendra en 1985 avec son film Ran unanimement acclamé à travers le monde.

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Kagemusha commence par un légendaire plan fixe de 6 minutes. Le frère du seigneur Shingen Takeda lui présente son sosie. En fait un voleur de la pire espèce que la ressemblance avec Shingen pourrait sauver de la mort. Pour la petite histoire, l’acteur Tatsuya Nakadai interprète les deux rôles. L’astucieux montage de deux plans indépendants permet de donner l’illusion d’une duplication de l’acteur. Les dés sont jetés, le seigneur accepte de garder le sosie dans sa manche pour le remplacer au besoin. L’échange est théâtral, les visages sont exagérément expressifs comme souvent chez Kurosawa pour symboliser les spécificités des caractères et la place des protagonistes dans l’échelle sociale. Le seigneur est impassible, le frère est emphatique, le voleur joue le parfait bouffon à la manière d’un Toshiro Mifune dans ses plus grands rôles.
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Le siège du château de Noda est un autre moment charnière de l’intrigue. Kurosawa use de l’ellipse visuelle pour sceller le sort du seigneur Shingen. Sans rien dévoiler, je peux souligner l’extraordinaire mise en scène de la scène. Une musique, un bruit dans la nuit, le drame est noué. Privilégiant l’économie de moyens à une avalanche d’effets stériles, Kurosawa accentue la tension dramatique avec doigté.
La majeure partie du film montre les doutes du voleur à prendre la place du seigneur disparu. Entouré d’une aura de majesté, surnommé « la montagne », Shingen était un homme respecté et craint. Se glisser dans ses vêtements représente un défi a priori insurmontable pour l’apprenti seigneur. L’intrigue est d’autant plus dramatique que le voleur peut à tout moment se faire confondre. Pataud en petit comité, le voleur s’essaye aux attitudes impénétrables du prestigieux disparu. Et si le secret est gardé pendant longtemps, il sera révélé de la plus bête des façons.
Le rythme du film est délibérément lent, avec le risque de perdre le spectateur distrait en route. L’accent est mis sur une permanente tension, marquée par des expressions typiquement japonaises de mécontentement égrenées de « Aie » sonores. Au delà des différences culturelles, les thèmes abordés touchent à l’universel. La langueur et la solitude ressenties par le voleur isolé sur un trône qui n’est pas le sien suscitent une indéniable mélancolie. Accentuée par le jeu limpide d’un acteur immensément connu dans le cinéma japonais, cette mélancolie interroge sur la solitude de l’homme puissant. Le voleur n’est-il pas aussi seul que le seigneur avant lui?
La richesse des plans et le foisonnement des scènes de bataille sont deux autres points forts d’un film clé dans la carrière de Kurosawa. Avec Les 7 samouraïs, Rashomon et Ran, ce Kagemusha pourrait faire parler pendant des heures. Nul doute que des dizaines d’universitaires ont certainement rempli des livres entiers d’analyses sur ce film.
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Kagemusha est un film majeur de Kurosawa, empreint d’une immense mélancolie sur les affres du pouvoir et l’illusion de la grandeur. Si Kagemusha demande une certaine motivation pour rester concentré et saisir toutes les subtilités du maitre, une immense satisfaction récompensera les courageux cinéphiles. La mise en scène fastueuse et quelques scènes mythiques donnent à Kagemusha une place à part dans la filmographie du grand Akira.