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Focus Japon : Rétribution de Kiyoshi Kurosawa (2007)

La Mort, dédale vertigineux. 

Affiche de Rétribution de Kiyoshi Kurosawa (2007)
Affiche de Rétribution de Kiyoshi Kurosawa (2007)

Le détective Yoshioka enquête sur plusieurs meurtres qui semblent liés entre eux. Chaque victime est découverte noyée, le corps rempli d’eau salée, cette même eau qui menace d’engloutir des quartiers désaffectés des alentours de Tokyo au prochain tremblement de terre. Tourmenté par le stress et par la crise que traverse son couple, Yoshioka découvre sur les lieux des crimes des objets familiers qui le poussent à s’interroger sur sa propre culpabilité : se pourrait-il qu’il soit le meurtrier ?

Le cinéma de Kiyoshi Kurosawa est infiniment spectral. Le fantôme et les films de genre se font les supports, à la fois repoussants et magnétiques, d’une interrogation de la société japonaise, gangrenée par la solitude, l’abandon et la culpabilité. Un an après l’inégal Loft, qui déçut énormément le public et la critique, le réalisateur de Vers l’autre rive revient aux thématiques d’une noirceur terrifiante qui parcouraient déjà le remarquable Kaïro, l’isolement et le désarroi. Les lueurs, qui éclairaient le temps d’un instant le très beau Jellyfish, semblent à présent oubliées. D’une incroyable richesse théorique et métaphorique, Rétribution se fait la conclusion des premiers jets de son auteur et achève l’évolution d’un regard toujours pertinent sur sa société : la désintégration de l’humain est sans doute la grande affaire du cinéma de Kiyoshi Kurosawa. Sa vision du monde se radicalise au même titre que sa mise en scène qui se fait ici plus picturale, à l’instar de Charisma, et marque une évolution pour le meilleur.

Le postulat diffère néanmoins de Kaïro. Ici, le récit suit un officier de police, Noboru Yoshioka (impeccablement interprété par Kôji Yashuko), se retrouve affecté à une affaire impliquant le meurtre mystérieux d’une jeune femme. Très rapidement, il découvre des objets qui lui sont familiers près de la scène de crime et commence à nourrir des interrogations au sujet de sa propre culpabilité. Paranoïa, angoisse, désintégration du réel ; Kurosawa délaisse l’intrusion d’un virus informatique pour signifier l’errance de la jeunesse nippone des années 1990 et se sert d’autant de dérèglements pour traiter avec intelligence des thèmes de la culpabilité, de la solitude et de l’abandon. Cependant, une chose demeure certaine, le cinéma de Kiyoshi Kurosawa est centré sur sa dimension spectrale : la Mort, ce dédale vertigineux, y joue un rôle essentiel, à l’instar du passé qui vient hanter ses personnages. Les morts, réanimant le réel par l’intermédiaire des fantômes, sont intrinsèquement liés à ce cinéma ; et c’est moins leur présence en soi que l’image qu’ils renvoient des vivants qui effraie. En somme, ils viennent rappeler à ces derniers qu’ils sont les détenteurs des fantômes de leur passé.

Extrait de Rétribution de Kiyoshi Kurosawa (2007)
Extrait de Rétribution de Kiyoshi Kurosawa (2007)

Les réfractaires au cinéma de Kurosawa y voient du surplace et un ressassement des mêmes obsessions. Ils omettent néanmoins de penser les variations de ses thématiques qui font de plus en plus sens : le film de fantômes, mêlé ici à l’enquête policière, se fait le diagnostic d’une terreur insidieuse, suivant telle une ombre la silhouette des vivants, et un pamphlet dont la radicalité a rarement été vue ailleurs chez le cinéaste. Le récit avance tout en oppositions, de la monotonie des scènes d’enquêtes à la spontanéité des apparitions spectrales. Encore une fois, il ne s’agit pas de se limiter à une première lecture, littérale, du film. Il  ne s’agit pas d’un énième film de fantômes, puisque cette figure éculée devient le socle d’un discours de l’éparpillement du sentiment, d’un désespoir collectif. Tout semble froid, déshumanisé, signifiant par ailleurs la lente mutation de la société japonaise embrassant aveuglément la modernité économique et technologique. Ce vide sentimental se manifeste par la relation, elle aussi spectrale, entre Yoshioku et sa compagne, dont la décomposition traverse de manière perpétuelle le récit. L’angoisse est également omniprésente, accentuée par le montage et le cadre, ainsi que par le surgissement d’un Ailleurs dans le réel. Les ténèbres avancent sourdement et englobent la vision du monde d’un cinéaste toujours aussi passionnant.

Avec Retribution, Kiyoshi Kurosawa radicalise sa vision du monde et atteint le zénith de sa filmographie en remaniant perpétuellement l’identité visuelle de ses films. Il continue d’inviter à la réflexion féconde, composant par ailleurs des éléments qui s’affrontent, la clarté et l’obscurité, les vivants et les morts. Le dérèglement du réel et le surgissement d’un Ailleurs finissent d’engloutir le film dans les ténèbres, réduisant au Néant tout sentiment.