Focus

Focus Noël : Gremlins (1984)

Affreux, sales et méchants… 

Rand Peltzer offre à son fils Billy un étrange animal : un mogwai. Son ancien propriétaire l’a bien mis en garde : il ne faut pas l’exposer à la lumière, lui éviter tout contact avec l’eau, et surtout, surtout ne jamais le nourrir apres minuit… Sinon…

L’enfance est une période étrange ; une fois adulte, on passe son temps à la regretter, à repenser aux temps bénis de l’innocence et de l’insouciance. C’est aussi pendant cette période que certains films se gravent dans nos mémoires. Parfois, c’est légitime, d’autres fois non. De nos jours (si vous me permettez de faire un peu mon vieux ronchon), la nouvelle génération qui a succédé à la mienne ne jure que par Harry Potter. Pour beaucoup, c’est la saga qui les a accompagnés durant leur enfance et qui a contribué à les forger et à les inciter à s’intéresser au cinéma et à développer leur imaginaire.

Face à cet argument, difficile de ne être circonspect. Je suis né en 1985, Le Nouvel Hollywood était déjà mort et enterré, Steven Spielberg et George Lucas étaient les rois du cinéma mondial et les dieux du box-office ; mais tout cela ne m’intéressait pas. Gamin, quand j’ai découvert le cinéma, ce qui m’intéressait, c’était de m’évader en compagnie de créatures fantastiques ou de vivre des aventures rocambolesques. Il se trouve que, durant cette période, ce cinéma-là était dominé par ces cinéastes, Spielberg en tête. J’ai donc grandi avec les sagas Indiana Jones, Star Wars, Jurassic Park, Les Goonies et Retour vers le futur… Mais également avec un film qui a toujours suscité en moi une mélancolie chatoyante (oui, oui, chatoyante !)… Ce film, c’est Gremlins.

Mais avant de plonger dans le film, parlons un peu du contexte : pourquoi ce parallèle avec Harry Potter ? De mon point de vue, le cinéma a proposé à la nouvelle génération des sagas plutôt (très) pauvres qui ont fini par tellement dominer le marché qu’elles ont réussi à accoucher d’un modèle unique de spectateur : celui qui va s’extasier devant Fast and Furious 7. En effet, sans vouloir ni stigmatiser ni généraliser, constatons que le public actuel a réellement perdu en imagination, en magie et en rêves. Avant (oui pour moi c’était mieux avant de ce point de vue-là), nous avions aussi des blockbusters mais ils étaient tellement diversifiés, le choix était tellement riche que nous avions différences facettes à appréhender, de nombreux personnages à découvrir et des thèmes à foison à explorer. Du jour où Harry Potter a supplanté Spielberg, l’imaginaire des enfants a été vampirisé par le sorcier à lunettes. Il n’y a pas eu d’autres films ou d’autres sagas aussi puissantes qu’elle. – En fait si, il y a maintenant les super-héros qui sont en train de tuer à petit feu l’imaginaire collectif de la génération post-Potter.

Dans les années 80 et 90, Spielberg a réussi non seulement à nous offrir une palette incroyablement variée de films mais a su également faire des émules et aider d’autres cinéastes à l’imagination débordante à faire leurs propres films. Ainsi ont pu émerger des réalisateurs comme Joe Dante. Proche de Spielberg, Dante possède un univers enfantin et rêveur, doublé d’une forte envie de pousser l’imagination très loin avec des idées pourtant très simples. J’ai pu ainsi grandir avec un large éventail d’œuvres qui ont marqué mon imaginaire et dont je parle aujourd’hui, non pas avec regret mais avec une douce et bienveillante mélancolie. Hurlements, L’aventure intérieure et la saga Gremlins ont été pour moi des découvertes salutaires lors de mon enfance. Stoppons les digressions et concentrons-nous sur les vilaines bestioles du long-métrage de Dante.

Gremlins est sorti dans les salles le 5 décembre 1984. Bien sûr, je n’ai pas pu assister à sa projection au cinéma étant venu au monde à peu près un mois plus tard, au cœur des années 80. C’est donc au début des années 90 que j’ai découvert le film, du haut de mes 6 ou 7 ans. A cet âge-là, difficile de percevoir le sens de « comédie horrifique ». Tout ce que je voyais, c’était un jeune héros auquel je pouvais facilement m’identifier, une créature fantastique « trop mignonne » et « trop cool » qu’on aimerait tous avoir chez soi (Gizmo) et de vilaines « bêbêtes » très laides et griffues qui foutent le bordel… Et qui font surtout très très peur ! Pendant longtemps, je demeurais terrifié après chaque visionnage du film, craignant qu’un Gremlin se cache sous mon lit ou me saute au visage en pénétrant dans une pièce non éclairée.

C’est pourtant ce sentiment qui était le meilleur à vivre car, malgré tout, le héros avait réussi à se débarrasser des bestioles et à sauver la ville. Quelque part, le petit garçon que j’étais avait envie d’être ce héros timide et gauche, qui se faisait engueuler à son travail mais qui avait surmonté ses peurs pour vaincre les vilaines bestioles. Il était important pour moi de mettre mes angoisses d’enfant dans ce personnage afin de me forger ma personnalité. La survenance de cette inquiétante étrangeté dans une famille ordinaire a été réellement bénéfique pour moi – un peu comme ces contes qu’on nous raconte pour nous aider à passer outre nos peurs enfantines.

Pourtant pas spécialement fan des contes de fées, Gremlins a agi clairement de la même manière dans mon cheminement psychologique ; et dans le prolongement, le cinéma a remplacé les contes de fée et a su pleinement remplir son contrat. De nos jours, le cinéma fantastique parvient-il à suppléer les contes de fées de manière aussi efficace que pour la génération qui a grandit dans les années 90 ? Un nouveau Spielberg n’a pas émergé, Harry Potter, Hunger Games, les super-héros fades et l’infâme Divergente ont remplacé les Indiana Jones, Star Wars et Retour vers le futur. Nous sommes entrés dans une ère de cynisme où les adolescents ne peuvent s’identifier (forcément) qu’à un héros de saga post-apocalyptique.

Si on veut pousser justement le cynisme, on peut dire que l’apocalypse a eu lieu : elle s’appelle « capitalisme de la médiocrité » et elle a tué le cinéma. Désormais, les pauvres enfants et adolescents doivent se débattre dans des labyrinthes et courir dans une arène en dézinguant des créatures non plus fantastiques mais numériques – du faux, de l’impalpable quoi. En ce qui me concerne, la magie ne peut pas opérer avec des fonds verts partout et une myriade d’effets spéciaux outrageusement créés par ordinateur. C’est pourquoi les animatroniques de Gremlins marchent très bien : les bestioles sont bien réelles, Gizmo est réel, les acteurs ne jouent pas devant une balle de tennis et un fond vert et ne touchent pas le vide en gesticulant de façon ridicule !

En un mot comme en cent, battons-nous pour empêcher la médiocrité de gagner davantage de terrain et bénir le ciel d’avoir eu des œuvres comme Gremlins pour nous rappeler que divertissement n’est pas synonyme d’abrutissement.