BIFFF 2013, Interviews, Les Dessous Du Cinéma

François Schuiten, concepteur visuel : 'Je rêve de travailler avec Terry Gilliam'

Rencontre avec le concepteur visuel de Mars et Avril, et grand bédéiste, François Schuiten.

schuiten

Monsieur Schuiten, vous êtes un des plus grands noms actuel de la bande dessinée belge. Vous avez entamé votre carrière en 1979 avec votre frère Luc et avez connu le succès avec Benoit Peeters pour la série des Cités Obscures. Le dernier grand succès en date est le Grand Prix Manga au Japan Media Arts Festival en 2012 si je ne me trompe pas. Que peut-il vous arriver de plus ?

Ah si vous saviez, je ne regarde pas du tout les choses comme ça. Je regarde toujours ce que j’ai envie de faire, de ce que j’estime nécessaire de faire, ce que je trouve le plus important, le plus impérieux. Mais je ne regarde pas trop ce que j’ai fait. Ca m’embête. C’est pour ça que j’ai aussi donné. Le passé, voilà. Ce que vous avez fait est mort d’un certain côté. Je n’ai pas spécialement envie de revenir là-dessus. Il y a tellement de pages blanches encore, tellement d’aventures. Et tellement d’insatisfaction aussi. Je trouve que je n’ai pas encore fait le livre dont je rêve. Je rêverais de participer à des films qui m’étonnent, avec des réalisateurs… Voilà, c’est il y a des pages encore que j’ai envie de tourner. C’est celle-là qui m’attire, qui m’aspire. C’est le futur Train World qui est pour moi un truc très important, j’y travaille depuis plusieurs années. C’est un gros enjeu où j’estime que j’ai vraiment un pari important à réussir.

Quand un jeune réalisateur comme Martin Villeneuve vient vous trouver pour un projet qui, finalement, est fort proche de ce que vous faites, de ce que vous aimez travailler. Qu’est-ce que ça fait en tant que dessinateur qui a déjà une carrière importante, un univers particulier, qu’un jeune réalisateur vienne avec une vision relativement similaire ou dans laquelle il y a des similitudes ?

Ecoutez, ce que j’ai compris c’est que c’est quelqu’un qui avait vraiment rêvé à travers nos livres et que sa vision cinématographique était empreinte de certaines dimensions graphiques. Donc naturellement, il avait déjà envie de saisir des morceaux. D’ailleurs dans le film, on le voit. Il y a des moments de « La Fièvre d’Urbicande ».

Les Cités Obscures, de François Schuiten (Casterman)
Les Cités Obscures, de François Schuiten (Casterman)

La salle.

 

La salle et l’extérieur, ça appartient à ce type d’univers. Il m’a demandé « Est-ce que tu pourrais m’accompagner parce que ça serait pour moi l’idéal ». Alors je n’ai pas pu résister parce que je trouvais ce garçon très sympathique. Je le trouvais aussi très… terriblement volontaire, terriblement acharné à vouloir concrétiser cette histoire qu’il a écrite assez jeune, à 18 ans. C’est son rêve qui est empreint d’une forme d’adolescence. Il y a encore des traces d’un regard sur la femme qui est un peu, je dirais empreint de ce moment rare de découverte. J’ai été touché par ça et j’ai pas pu résister. C’est une aventure qu’on commence et dont on ne sait pas… Pendant tout ce temps de réalisation, j’ai cru qu’il n’allait pas y arriver. Il était tellement fragile. C’est un film qui reste fragile d’ailleurs. C’est un premier film qui ne montre pas la maîtrise complète d’un réalisateur, qui explore son métier. Tout ça m’a touché en fait. »

Justement, c’est un premier film mais d’un côté, ça ne se voit peut-être pas tant que ça. C’est assez maîtrisé, du côté visuel forcément mais aussi du côté de sa réalisation. On sent qu’il y a du métier mine de rien, c’est assez étonnant.

 

Alors oui justement. C’est ça qui est assez troublant dans ce film, c’est qu’il y a des moments d’une maîtrise absolue, des moments extraordinaires. Et visuellement, je dois dire que je suis très très heureux du travail réalisé. J’ai eu vraiment la collaboration des meilleurs studios canadiens. Et on sait que ce sont les meilleures dans le domaine puisqu’ils travaillent pour les plus grosses boites, les plus grands réalisateurs américains et européens. On voit leur expertise, leur savoir-faire. Et j’ai vraiment profité de ça. C’est très agréable en tant que dessinateur européen, quand vous faites une esquisse, de voir les talents qu’ils ont là, mettre en œuvre, concrétiser vos rêves. Puis il y a des moments où malgré tout la toute toute petite production apparaît. On voit bien évidemment que ça n’a pas été fait avec les mêmes moyens dans tous les plans, toute la conception. Et c’est vrai qu’il y a des moments de très grande maîtrise. Hier encore  [pendant la projection du 3 avril NDLR] je me disais « wow, quand même, il le fait ». Puis il y a des moments où je voyais que bon, le film, malgré tout, s’inscrit dans une petite production.

Extrait de Mars et Avril (2013)
Extrait de Mars et Avril (2013)

Mars et Avril est seulement le 6ème long-métrage auquel vous participez en temps que concepteur visuel depuis 1984. Pourquoi si peu de projets au cinéma ?

Je n’ai pas absolument désiré ça. Je ne cherche pas absolument ça. Ca a toujours été des coups de foudre ou des coups d’amitié. Je ne suis pas spécialement demandeur pour être franc. Ce qui m’intéresse, c’est garder le lien avec le monde cinématographique mais c’est pas pour moi le Graal. J’aime autant faire une bande dessinée. Je crois même que je préfère faire une bande dessinée parce que évidemment je suis le capitaine. Je suis responsable, que je sois seul ou avec Benoit Peeters [son collaborateur sur la série Les Citées Obscures NDLR]. Enfin, à un moment donné, vous devez finaliser, vous devez constuire, vous êtes metteur en scène, vous êtes décorateur, vous êtes acteur. Vous faites tout dans une bande dessinée. Mais j’aime beaucoup me mettre au service de projets cinématographiques parce que c’est une façon de continuer à explorer ce médium qui est tout à fait différent de la bande dessinée. Je trouve pour moi que ça n’a rien à voir et que c’est une façon de construire l’espace, l’univers, les personnages, la dramaturgie. C’est très différent pour moi. Et j’aime, à la limite, presque faire ça pour voir à quel point c’est différent. Pour vérifier à chaque moment à quel point ce sont 2 formes aussi différentes. Je n’aime pas les bandes dessinées qui jouent au cinéma, je n’aime pas le cinéma qui joue à la bande dessinée. J’aime le cinéma quand il est vraiment du cinéma. Et c’est difficile.

On sait que Martin Villeneuve vous a contacté via Benoit Peeters mais comment quelqu’un comme Chris Weitz, qui a fait A la croisée des Mondes, vient vous trouver ?

 

Alors en réalité c’est pas lui qui est venu me chercher. C’est son prédécesseur. Parce que en fait le réalisateur précédant, qui devait faire le film, a été viré ainsi que le producteur. La boite américaine a viré l’ensemble. Et j’ai travaillé avec eux en fait. Et je regrette d’ailleurs que ce ne soit pas eux qui aient fait le film parce que je pense que le film aurait été meilleur. Donc il y a des restes de ce que j’ai fait qui ont été conservés par Chris Weitz. Ceci explique un petit peu le contexte dans lequel certaines productions américaines sont faites. Les producteurs sont interchangeables. Les réalisateurs aussi et sans doute les concepteurs graphiques suivent (il dit ça en riant). Donc là vous voyez que finalement, ce n’est pas le monde dans lequel j’ai envie de vivre. Ce qui me plait c’est l’amitié que j’ai avec Raoul Servais, Jaco Van Dormael ou avec Martin. Mais cette amitié fait que, ou que ce soit un film qui me plaise ou qui plaise ou  déplaise au public,  l’aventure humaine, l’expérience, le parcours est suffisamment riche que pour justifier tout ce travail.

Extrait du film A la croisée des Mondes (2007)
Extrait du film A la croisée des Mondes (2007)

Finalement, l’échec de ce film, ce n’est pas un peu un regret quand on voit aussi les similitudes entre ce qu’écrit Philip Pullman et votre univers ?

 

Je suis tout à fait d’accord avec vous. Tout à fait d’accord. J’ai adoré A La Croisée Des Mondes. J’ai trouvé ce livre formidable et je leur ai dit « c’est vraiment magnifique que vous veniez me chercher, j’aurais rêvé inventer cette histoire ». Donc ça m’a vraiment plu de travailler là-dessus, j’ai lu les 3 volumes en enfilade en étant totalement séduit. Je crois que Pullman appréciait mon travail aussi. Et c’était un coup de foudre. Et c’est vrai que j’ai trouvé qu’hélas, l’adaptation ne témoignait pas de la qualité de l’ampleur, de la subtilité du monde de Pullman.

Vous avez fait 2 longs-métrages avec Jaco Van Dormael (Toto Le Héros et Mr Nobody). Jaco Van Dormael était d’ailleurs présent hier à la projection de Mars et Avril, vous avez discuté avec lui. A quand le troisième ?

Ecoutez, Jaco retravaille sur un scénario mais, vous savez, il ya des tas de réalisateurs que j’apprécie, qui m’apprécient parfois, mais je n’ai pas toujours ma place. C’est très particulier pour que je puisse servir le film. Il faut qu’il y ait des dimensions un peu fantastiques, un peu science-fiction enfin, qu’il y ait une dimension graphique qui mérite ou qui justifie ma présence. C’est pas du tout gagné. J’admire énormément Terry Gilliam. Je l’ai rencontré plusieurs fois dans le cadre du BIFFF et il est venu voir la Maison Autrique [Maison Art-Nouveau de Bruxelles pour laquelle François Schuiten et Benoit Peeters ont fait une scénographie]. Mais il n’a pas besoin de moi (il rit). Je rêverais qu’il me demande de travailler avec lui. Mais voilà, il y a beaucoup de réalisateurs qui n’ont pas besoin de moi hélas. Et c’est peut-être bien comme ça d’ailleurs. Il y a des moments où j’aimerais arriver à servir des projets cinématographiques dans des domaines où je vois, je pourrais apporter quelque chose. Je pourrais être dans un dialogue qui servirait le metteur en scène. Vous savez, je suis vraiment là pour être utile. Pour donner les outils, pour chercher le matériau le plus productif.

Mars et Avril a fait plusieurs festivals. On va dire que c’est maintenant un projet presque terminé. Vous allez quand même continuer la collaboration avec Martin Villeneuve et Benoit Sokal. Martin Villeneuve me disait que vous aviez encore travaillé sur le scénario ce matin. Qu’est-ce que ça va être Aquarica ? Ce sera un long-métrage d’animation, prévu en motion capture…

 

Avec de la motion capture, de la synthèse pure aussi. C’est un projet sur lequel nous travaillons Benoit Sokal et moi depuis 10 ans. On a commencé ça pendant les vacances ensemble parce qu’on ne sait faire que travailler, surtout quand on se voit. Je dirais que c’est le croisement entre, la croisée de nos 2 mondes (en riant), celui de Benoit et du mien et ça a été très jubilatoire de voir qu’en fait on est né un peu du même monde. On a tous les 2 étés à Saint-Luc [une école de Bruxelles NDLR], on s’est connus là il y a 35 ans. Et donc on a beaucoup de points communs, même si on est très différents. Et travailler une histoire ensemble, on s’est rendus compte à quel point c’était riche de dialogues, d’énergie, qu’on se complétait assez bien et que ça rebondissait, que c’était assez jubilatoire. Donc ce projet est né comme ça. Puis c’était tellement complexe. On a peut-être fait des erreurs aussi en l’aiguillant parfois dans de mauvaises directions. Et quand j’ai proposé à Benoit que Martin vienne se mettre avec nous, ça a été tout de suite. Il y a quelque chose qui s’est passé parce que je trouve qu’il a un regard qui redonne une nouvelle perspective à ce projet.

En dehors d’Aquarica, quels sont vos projets ?

 

Je travaille sur une nouvelle histoire, qui est vraiment la chose sur laquelle je me concentre pour l’instant. Il y a aussi le Train World qui est le futur musée du train où je suis un peu scénariste et scénographe, qui est un projet très long, très ambitieux, très très difficile et qui me passionne. A côté de ça il y a des tas d’autres projets, des tas d’autres choses en cours mais c’est parfois un peu trop tôt pour en parler. Mais je continue en fait. Si il y a un point commun à tout ça, c’est raconter des histoires en images.

Vous n’avez pas envie d’un jour adapter une de vos propres œuvres au cinéma ? …

 

Non.

… ou d’une autre manière que la bande dessinée ?

 

Ah ça c’est… Au cinéma non. Parce que je l’ai faite en bande dessinée et j’estime que sa forme accomplie. Je n’ai pas de frustration. Pour moi, sa forme c’est la bande dessinée et j’estime d’ailleurs que, si il y a des possibilités d’adaptation, ça obligerait le réalisateur à casser, à briser quelque chose pour en sortir des éléments qui sont profondément cinématographiques. Il y a, je crois, des potentialités, dans certains de nos livres à en faire un objet purement cinématographique mais ce n’est pas… comment dire. Ce n’est pas si naturel. Par contre, je pense à des choses. Oui, où en fait on raconterait des moments, des morceaux de nos histoires autrement, plutôt que dans un aspect cynique.

Alors, votre style, qu’on ait lu ou pas vos bandes dessinées, est directement reconnaissable. Comment vous expliquez ça ?

 

Oui c’est bizarre parce que en un sens j’ai cherché à être assez, à être dans des écritures assez différentes. Parfois en noir et blanc, parfois en couleur, parfois des grands formats, parfois des illustrations. Donc j’avais l’impression que je brouillais un peu les pistes. Mais en voulant chaque fois être différent, je me rends compte que je me ressemble hélas toujours un peu (il le dit en riant).  C’est parfois un peu désolant. Je rêverais d’être comme Moebius [Jean Giraud NDLR], de passer d’un western à de la science-fiction. Mais en réalité j’ai sans doute moins de capacités comme ça à aborder des espaces aussi différents. Quelque part je dois sans doute explorer un domaine plus resserré. Voilà, je ne sais pas vraiment répondre à cette question. C’est vous qui devez me donner la réponse.