BIFFF 2014, Interviews

Interview de Jean-Pierre Jeunet « Je défends le cinéma français en tournant en France »

Lors du 32e BIFFF en avril dernier, nous avons pu rencontrer Jean-Pierre Jeunet qui venait donner une masterclass et allait être intronisé dans l’Ordre du Corbeau rejoignant ainsi d’illustres noms du fantastique comme Lloyd Kauffman, John Landis, Dario Argento ou bien encore Neil Jordan. Voici donc la fameuse interview réalisée en collaboration avec Richard Bourderionnet de www.scifi-universe.com

Jean-Pierre Jeunet au travail
Jean-Pierre Jeunet au travail

Vous êtes aujourd’hui honoré en rejoignant d’illustres noms du fantastique dans la confrérie du Corbeau. Que représente le fantastique pour vous?

Il y a plusieurs genres de fantastique d’abord. Il y a un fantastique que je déteste par dessus tout, c’est avec les trucs magiques, les anneaux magiques genre l’univers explose, Le Seigneur des Anneaux et tous ces trucs là. C’est insupportable pour moi, je ne peux même pas les voir. J’aime pas non plus tout ce qui est Star Wars, space opera. J’aime pas trop le fantastique en fait (rires). Nan j’aime bien la science-fiction comme Gattaca ou Alien. Parce que Alien c’est tout à fait plausible, c’est le futur. On classe souvent dans le fantastique les trucs d’horreur, gores, j’aime pas non plus ça, ça m’énerve. Donc j’aime bien la science-fiction.

Pourtant tous vos films ont des thématiques qui lorgnent vers le fantastique.

 

Ouais, un décalage. Un décalage poétique comme Amélie. Un Long Dimanche De Fiançailles non. Micmacs c’est plus cartoon. Donc ce sont des films décalés. Les anglais disent quirky, un peu décalé. Le dernier, T.S. Spivet était plus réaliste mais c’est vrai que les premiers avec Caro étaient plus fantastiques. Delicatessen un peu moins, La Cité Des Enfants Perdus surtout. Aliens je n’en parle pas évidemment.

Comment définiriez-vous votre style justement. Ce n’est pas entièrement fantastique, c’est souvent enfantin, très coloré et absurde.

Elle est parfaite la définition ! Le monde de l’enfance, les focales courtes inspirées de Sergio Leone. Comme j’ai fait de l’animation il y a un côté peintre un peu avec l’image décalée, esthétique, esthétisante disent les français. Il y a un certain humour décalé.

Extrait de La Cité Des Enfants Perdus de Jean-Pierre Jeunet et Mar Caro (1997)
Extrait de La Cité Des Enfants Perdus de Jean-Pierre Jeunet et Mar Caro (1995)

Vous n’êtes que très peu dans le cinéma français à explorer ces eaux là (je pense notamment à Michel Gondry). Comment cela se fait-il que le cinéma français n’ait pas plus envie d’aller vers des horizons nouveaux ou plus singuliers du moins? Parce qu’il n’y a pas de demande de la part du public?

Non. Il y a une vraie tradition probablement issue de ce qu’on appelle la Nouvelle Vague, de films qui viennent plus de la litératture, du dialogue, des acteurs et on s’intéresse moins au visuel. Il y a eu dans les années 80 un petit renouveau avec des gens comme Besson, Beineix et tout ça mais c’est encore difficile. Il y a une vraie tendance à aller vers le réalisme qui revient en force. On appelle ça maintenant la nouvelle Nouvelle Vague et ça me casse les burnes par dessus tout. Je préfère aller voir un documentaire que d’essayer de reproduire la réalité. Ca ressemble à de la télé-réalité mais au cinéma. Ca ne m’intéresse pas du tout. Moi mes maîtres c’est Kubrick, Kurosawa ou Orson Welles et Fellini. Ils jouaient avec tout ce qu’il y a dans le cinéma, pas juste avec les acteurs.

Les derniers succès français sont Supercondriaque de Dany Boon et Les Trois Frères qui ont un rendu très télévisuel à l’encontre de vous qui êtes un réalisateur très impliqué. Est-ce que des fois ça ne vous met pas en rogne de voir que le public suit plutôt ce type de films?

 

Ca c’est la comédie française, ça a toujours existé. Avant il y avait Gérard Oury, ça n’a jamais été ma tasse de thé. Je ferai juste un peu exception pour Dany Boon que j’adore, parce que j’ai travaillé avec lui. Je l’adore. Mais la comédie française, Les Trois Frères j’ai pas vu, les Gérard Oury j’arrive pas à les regarder, c’est bizarre. Moi c’est les Monty Phyton’s, Mr Bean, les trucs anglais. Après, dans le cinéma français il y a quand même des choses intéressantes commer Guillaume Gallienne récemment par exemple. C’est intéressant parce que dans la narration c’est pas mal. Maintenant il y a une tendance qui me navre, mais ce n’est pas que en France, c’est un peu partout, j’appele ça le syndrome de Mona Lisa. Au Louvre, les gens vont voir la Joconde parce que c’est le tableau le plus connu. Il y a un monde fou devant. Ben maintenant les financiers font des films sur des choses déjà connues, que ce soit La Belle et la Bête ou Belle et Sébastien d’après une série tv. La Belle et la Bête c’est quand même le 9e remake. Que ça soit des biopics comme Saint-Laurent ou le prochain sur Grace de Monaco. Maintenant, à chaque fois on se rassure avec un sujet qui est connu. Mais, Gallienne ou Dupontel sont la preuve qu’on peut aussi faire des exceptions et faire des succès avec des exceptions, et heureusement d’ailleurs.

D’ailleurs le dernier Dupontel pourrait se rapprocher d’un univers qui vous est assez proche.

Ah ben on dit souvent que ça fait un peu Jeunet. Ca l’énerve assez d’ailleurs.

Extrait de Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (2001)
Extrait de Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (2001)

Vous avez récemment donné une interview à 20 minutes.fr dans laquelle vous disiez «Le long-métrage français, c’est quand même à 90% l’apothéose de la laideur et ça ne dérange personne » Le constat est si dur que ça ?

Ah ben oui. Je m’en suis pris plein la tête avec ça. Alors il y a eu 2 réactions : « Ah enfin quelqu’un qui dit ce que tout le monde pense tout haut » (tout bas NDLR) et alors les intellos qui défendent le cinéma réaliste, les dogmatiques qui vont chier dessus. Ben oui. L’esthétisme, quand c’est du Wes Anderson ou du Lynch on dit « ah que c’est beau, que c’est génial » et quand c’est français c’est « pfff », on se fait tirer dessus. Avec Caro c’était déjà depuis Delicatessen. Et c’est un drôle de phénomène. Maintenant j’y suis un peu habitué. Et c’est drôle parce que, surtout les anglo-saxons, ils utilisent exactement les mêmes mots  mais avec une consonance positive alors qu’en France c’est avec une consonance négative. Avec les mêmes mots ! Mais c’est comme ça, c’est la France.

Vous avez dit ne pas aimer les films d’horreur. Quels sont vos 3 films fantastiques préférés ?

Films fantastiques… Il y en a un qui est souvent considéré comme fantastique parce qu’il a une connotation étrange c’est La Nuit du Chasseur. Il est souvent cité alors que ce n’est pas vraiment fantastique, il est un peu poétisé, je l’aime beaucoup. Après, il y a la série Alien de Ridley Scott dans le genre science-fiction, ça me plait bien. Et le Gattaca avec sa vision du futur et fait avec très peu de moyens, je l’aime beaucoup aussi. Ce sont 3 exemples qui me viennent maintenant. Il y a peut-être mieux.

Luc Besson qui donne une masterclasse de 3 jours pour apprendre à écrire un scénario et ce pour la modique somme de 1150 euros ça vous inspire quoi?

 

Pourquoi 1150 ? Pourquoi pas 2000 ? Si il y a de l’argent, je le fais souvent, si je peux faire payer, je fais payer et l’argent va à une association. Si il y a de l’argent à faire payer, je n’ai pas de scrupules à le faire, surtout si c’est pour aider quelqu’un.

Luc Besson n’est quand même pas le meilleur scénariste de France…

 

Ah ça c’est autre chose. Il va leur apprendre à comment faire une histoire avec un grand costaud qui protège une jeune fille qui arrive en audi et qui casse la gueule soit à des noirs soit à des asiatiques ou des gens de l’est. C’est un peu ça. Il va vous dire que si vous faites un scénario en plus de 3 semaines, c’est que vous êtes un fainéant. Ca me fait rêver, moi qui mets 6 à 8 mois…

Extrait de Delicatessen de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro (1990)
Extrait de Delicatessen de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro (1990)

Je voulais en profiter pour aborder un des rares domaines que vous êtes un des rares français à avoir exploré, c’est la 3D. Quels souvenirs en gardez-vous et est-ce que vous comptez développer cet aspect là dans vos prochains films ?

Le problème c’est qu’elle est en train de mourir toute seule la 3D parce que les américains, maintenant, ne tournent plus en 3D, c’est trop compliqué. Il n’y a plus qu’en Chine que ça marche. La société de James Cameron, ils sont en train de couler. Pourquoi ? Parce qu’ils ne font plus que des transpositions de 2D/3D c’est à dire que c’est une totale escroquerie. C’est une arnaque parce que c’est tout pourri. Un arbre il  a 10 millions de feuilles et eux ils prennent l’arbre et ça fait du pop up. Après, le problème c’est la diffusion en 3D qui est très décevantes parce qu’il y a plusieurs systèmes. Le meilleur système, le système avec les lunettes actives que vous rendez, qu’il faut nettoyer et désinfecter et où il faut changer les piles ils l’abandonnent parce que ça coute cher. Et le système nase, avec les lunettes qu’on vous vend, ils gagnent de l’argent avec. C’est un système pourri. Si vous êtes dans un coin du cinéma vous ne voyez plus le même film. En plus, il faut mettre des écrans métallisés qui pourrissent non seulement la 3D mais aussi la 2D et c’est ça qui se fait de plus en plus. Il y a un autre système Dolby qui n’est pas trop mal mais on le voit moins. Donc tout ça fait que non, je n’y retournerai pas avec la 3D parce que c’est trop compliqué, trop de contraintes, trop d’argent pour un résultat décevant à l’arrivée en exploitation.

Pourtant votre dernier film utilisait vraiment bien cette 3D.

Alors, esthétiquement j’adore ça. Tous mes films auraient pu être fait en 3D. Mais malheureusement, concrètement, pratiquement, ce n’est pas à la hauteur. Le journal Variety écrit : « Best 3D movie ever ». Et je suis d’accord. On s’est vraiment donné du mal pour faire un film d’abord conçu en 3D, pensé en 3D dans la narration, c’est à dire que les objets supposés être créés par le jeune T.S. Spivet viennent flotter dans l’espace. C’est ça qu’on aime avec la 3D. Et tout a été fait avec soin, le découpage prévu de manière lente. Ca ne se marrie pas avec l’action la 3D alors que les américains font sans cesse des transpositions de films d’action et ça c’est tout pourri parce que la stromboscopie ça fait mal à la tête et après, il y a eu tout un soin apporté en postproduction pour corriger tous les petits défauts. Il faut savoir qu’une caméra 3D utilise des miroirs. Si une petite poussière ou un rayon de soleil vient sur le miroir, il n’y a qu’un seul œil qui le voit. Dans la vie ça n’existe pas, les 2 yeux voient la même chose. Donc le cerveau ne comprend pas, il explose. Et c’est ça qui provoque les maux de tête. Tout ça a été corrigé. On a fait un travail remarquable, exemplaire et je pense que oui, c’est un des meilleurs films en 3D.

Vous auriez pu réaliser un film récent en 3D qui était Life Of Pi. Pourquoi ça ne s’est pas fait finalement ?

Uniquement pour des raisons d’argent. La Fox ne voulait pas dépasser 60 millions de dollars et on était à 80/85. Ils m’ont demandé de le produire et j’ai fait une étude européenne et on était à 59. Mais malheureusement en euros. Et l’euro et dollars à l’époque c’était le pire moment, ça faisait pareil. Ils m’ont demandé de repartir à zéro. J’ai dit que ça faisait déjà 2 ans que je bossais dessus, j’ai besoin de tourner, on se revoit dans 3 ans et là on saura faire le tigre en images de synthèse, ce qui n’était pas le cas à l’époque. Et c’est ce qu’ils ont fait, mais avec Ang Lee. Donc ce qui me déçoit c’est que nous on avait fait une vraie adaptation. On avait écrit un scénario qui était vraiment bien alors que eux ils ont juste pris le livre et ont fait un copier/coller. Ils ont juste rajouté une petite amie au mec. Mais techniquement, la partie centrale en mer est formidable. J’aurais pas pu faire avec 60 millions de dollars ce qu’il a fait lui avec 150 millions. Ca a couté 150. C’est Taiwan qui a payé la moitié du film. Donc il a fait un film techniquement remarquable mais un peu fainéant dans le début et la fin.

Extrait de L'Extravagant Voyage du Prodigieux T.S. Spivet de Jean-Pierre Jeunet (2013)
Extrait de L’Extravagant Voyage du Prodigieux T.S. Spivet de Jean-Pierre Jeunet (2013)

Pensez-vous qu’aujourd’hui c’est encore possible d’avoir un parcours identique au votre ?

Oui bien sur. D’autant plus que maintenant on peut se faire connaître par internet. Il y a plein de jeunes qui font des formats courts, ce ne sont pas des longs-métrages ce sont des formats courts, et qui ont des millions de vues sur internet. Donc ça marche. Après, ils ont plus de mal à passer au long parce que leurs spectateurs piratent leurs trucs. Sur internet ils sont habitués mais c’est embêtant. La technologie change, les modes d’appréciation changent et c’est peut-être encore plus facile. Avec la technologie de maintenant, avec un téléphone et un ordinateur vous faites un film ce qui n’était pas le cas autrefois : il fallait de la pellicule, couper, la cellule. Enfin, c’était compliqué.

Du coup, vous regardez ce qui se fait ?

Ah moi je suis très accro à …  alors, je hais les réseaux sociaux mais par contre j’adore youtube et les petites vidéos faites par des amateurs, même les chatons machins je suis client. C’est génial de pouvoir se dire que maintenant chacun a une caméra dans la poche. Je me revois avec Wim Wenders à Tokyo il y a 20 ans, c’était à l’époque de Delicatessen, les vidéoscopes sortaient mais on n’y avait pas accès parce que c’était le système NTSC Japon. Mais on en rêvait d’avoir une petite caméra sur soi mais elles étaient quand même grosses. Maintenant on a le téléphone, on peut filmer à n’importe quel moment n’importe quoi. C’et génial.

Vous êtes fidèle en amitié. Il y a plusieurs acteurs que l’on a souvent vu dans vos films : Audrey Tautou, Matthieu Kassovitz et surtout Dominique Pinon…

Mais ce n’est pas une question d’amitié. C’est une question de collaboration et d’entente. Pour les techniciens, que j’appelle collaborateurs et pas techniciens d’ailleurs, c’est pareil, c’est comme une famille. On s’entend, on s’aime, on partage les mêmes valeurs pour le travail bien fait.  Et les acteurs c’est parce que je aime les beaucoup, que je trouve qu’ils ont de grandes qualités et qu’ils ne sont pas non plus 100 milliards à avoir ce genre de qualités.  J’aime bien les tronches, les acteurs de composition. J’aurais adoré faire des films d’après-guerre pour avoir les Michel Simon, les Jouvet, les Carette, tous ces gens là et il y a des équivalents aujourd’hui c’est ceux avec qui je travaille.

Ce n’est pas parfois frustrant au moment de faire un casting de se dire, je prends des amis, en qui je fais confiance au détriment de ne pas prendre de nouvelles têtes ?

Et ben c’est ce que j’ai fait avec T.S. Spivet parce que j’ai tourné au Canada, même si c’est un film américain, donc tout d’un coup tout était nouveau, je connaissais personne même s’il y avait quand même Pinon mais il fallait bien que Pinon soit dans mon film. Sinon là c’était génial de découvrir de nouvelles têtes, de nouveaux acteurs.

Extrait d'Un Long Dimanche de Fiançailles de Jean-Pierre Jeunet (2004)
Extrait d’Un Long Dimanche de Fiançailles de Jean-Pierre Jeunet (2004)

Justement je voulais vous poser une question sur le nouveau Blu-Ray/DVD qui va bientôt sortir de T.S. Spivet. Est-ce que vous l’avez supervisé? Est-ce qu’on pourra profiter de la 3D sur un lecteur 3D?

Oui à mort bien sur. Alors, oui oui bien sur. On a fait des essais sur différentes télés et c’est jamais pareil, c’est ça le problème. En fonction du système, actif, passif des marques de télés c’est jamais pareil. Donc il va falloir que j’aille chez tous les gens, ça va prendre du temps. Il va être bien. Il n’est pas encore sorti parce que, comme le film n’est pas encore sorti dans le monde entier parce qu’il est bloqué par monsieur Harvey Weinstein, qui a un call back ce qui veut dire que ça doit être aux Etats-Unis avant mais comme il ne le sort pas parce qu’il veut le remonter… Je mélange un peu tout là mais bon. Le film va sortir à partir de mai/juin, enfin. Je ne parle pas des pays francophones, il est déjà sorti en Belgique par exemple. Donc le DVD, on l’a retenu parce que sinon les anglais auraient pu l’acheter sur internet donc on l’a coincépour le moment. Mais il est prêt. Et dedans, dans la version Blu Ray ou DVD il y a le storyboard aussi, un super making off d’1h10 et puis une scène coupé. D’habitude j’en ai pas mais là il y a une longue scène coupée avec un acteur qui a disparu du film, scène que j’aimais beaucoup mais qui résistait aux tests, les gens ne l’aimaient pas. J’ai jamais compris pourquoi donc je l’ai mise dans les bonus.

Toujours dans l’idée de collection, jusqu’ici vous avez soigné toutes vos éditions, même au niveau du packaging, qu’est ce que ça vous fait la dématérialisation?

Moi ausi j’aime les beaux objets mais il faut dire ce qui est, ça prend de la place. Récemment j’ai du faire le tri, j’en ai jeté 200 des DVD parce que les tiroirs sont pleins. C’est comme les livres. Maintenant je télécharge les bouquins et je les lis sur mon mini ipad. Avec un doigt on tourne les pages, c’est génial et puis comme ça on ne s’encombre plus avec des bouquins qu’on ne lira jamais pour la plupart. Et les DVD c’est rare, j’en garde certains parce que soit j’ai envie de les revoirs, mais c’est rare des films qu’on veut revoir. Mais il n’y en a pas tant que ça des films qu’on veut revoir. On les garde plus pour revoir une scène ou quelque chose comme ça. Donc moi je suis plutôt pour la dématerialisation en fait. Je vois de plus en plus de films en VOD. En HD par contre.

Il y a eu d’autres polémiques plus ou moins récentes, le financement, par Vincent Maraval et l’exception culturelle, défendue par Bertrand Tavernier entre autre. Comment vous vous situez par rapport à ces polémiques?

Alors moi j’ai du mal à répondre à ça parce que je ne suis pas du tout militant dans l’âme. Ma façon de militer elle est spéciale, c’est de défendre le cinéma français en tournant en France en faisant travailler des indutries françaises, des acteurs français et des techniciens français. Un Long Dimanche De Fiançailles je peux vous dire que la tentation était forte d’aller tourner à l’est. On s’est battus pour le faire en France sachant qu’on avait un gros budget qui venait des Etats-Unis justement mais on s’en dit, faisons profiter la France. C’est aussi un intérêt artistique parce que les tronches françaises ne sont pas les mêmes que les tronches tchécoslovaques. Mais on l’a fait et la récompense c’est que le film a été classé américain pour des questions sordides de lutte entre les producteurs français qui ne voulaient pas de la Warner. Du coup, le film est américain pendant que Alexandre d’Oliver Stone était un film français. Cela est tellement absurde que j’ai du mal à m’en mêler.

Extrait de Alien, La Résurrection de Jean-Pierre Jeunet (1997)
Extrait de Alien, La Résurrection de Jean-Pierre Jeunet (1997)

Je voulais parler d’Alien. Aujourd’hui, avec le recul, quelle expérience vous en retenez?

L’expérience était incroyable. L’expérience, c’est à dire, le peti français à Hollywood. En plus, on était à un stade où nos vies avaient besoin de changer. C’était une expérience incroybale. Moi qui ne faisait jamais de fêtes, c’était toutes les semaines. Tout Paris passait dans ma maison c’était un moment fantastique de nos vies personnelles. Et puis il y avait les pressions du studio. Moi je devenais fou. C’est Kassovitz qui m’a fait un joli compliment il m’a dit: on dirait un film de Jeunet avec des aliens dedans. Donc voila, j’ai fait du Jeunet, je suis content. J’ai limité les dégats parce qu’il y avait une grosse pression, toujours aller plus vite, gagner de l’argent,… Par conte artistiquement j’ai eu de la liberté. Je me suis débrouillé. J’ai fait de la pub, j’ai considéré que c’était une grosse pub et j’avais une bonne relation avec eux et ils me respectaient donc ça c’était bien. Ca c’est bien passé. Quand ils m’ont demandé si je voulais faire le director’s cut j’ai pas voulu, j’étais content. Après, c’est pas le meilleur, c’est celui que je mets en bas de ma liste parce que c’était un film de commande et puis le scénario est un peu couillon quand même et c’est qu’une suite surtout. Je sais que les français, quand je suis revenu, me considéraient comme un héros. J’avais 5 étoiles dans tous les journaux ce qui était totalement ridicule et maintenant, les américains, l’aiment moins, ne l’aiment pas trop. Et ça j’en suis fier aussi parce qu’il y a le côté un peu sexy dedans, qu’ils n’aiment pas. Et ça je suis content, j’ai fait un truc un peu décalé au lieu de faire un bête film d’action. Joss Whedon par exemple qui l’avait écrit, à l’époque il disait que c’était vachement bien et puis maintenant il n’en dit plus du bien parce qu’entre temps il est devenu metteur en scène de films d’action crétins. Et c’est pas assez crétin pour lui donc il en a honte. Je me souviens, avec Sigourney Weaver on prenant un malin plaisir à dégager les scènes d’action et à les remplacer par des scènes d’acting.

En fait Alien on peut dire que c’est vraiment la saga où chaque réalisateur a marqué sa patte.

Oui oui c’est vrai. David Fincher lui ça a été pénible. Son conseil c’était “fous le camps, retourne chez toi, ne le fais pas.” Il n’avait pas de scénario à l’époque. Le scénario arrivait au fur et à mesure et ils construisaient les décors sans savoir ce qui se passerait dedans. James Cameron c’était un bon film de guerre avec des Aliens et le Ridley Scott c’est le chef-d’oeuvre de Ridley Scott avec l’idée géniale d’avoir engagé Giger. Je l’ai rencontré après. Ils n’avaient pas voulu l’engager, la Fox, pour le mien parce qu’il avait demandé un peu trop d’argent sur le 3 si j’ai bien compris et il leur avait rendu des aliens saxophones qu’ils avaient moyennement appréciés donc ils avaient dit qu’ils ne voulaient pas Giger. Mais moi je l’ai quand même utilisé dans les références. J’avais acheté tous ses livres techniques avec pour mission de suivre Giger. J’en avais parlé dans des interviews et ça l’a touché et il m’a appelé quand il était à Paris. On s’est retrouvés tous les 2 sur un bord de lit d’un hôtel minable sur les Champs Elysées alors que je m’attendais au Raphael et lui me demdant gentiment s’il pouvait se prendre en photo avec moi alors que pour moi c’était une légende. C’était le monde à l’envers. Il était adorable, un monsieur tellement gentil alors qu’avec sa tête on a l’impression que c’est un monstre. Il m’avait proposé un sujet de film d’ailleurs. Les héros c’était des jambes qui finissaient en bras. Alors pour l’émotion bonjour, c’était pas gagné.

Justement, ça vous dirait de travailler avec des artistes vraiment graphiques comme lui?

Tout est possible. L’important c’est l’histoire. Il faut trouver un sujet qui motive pour 3 ans de boulot parce que comme je les écrit c’est 3 ans en tout. Mais il faut trouver le sujet avec artistes, pas artistes,… C’est l’histoire avant toute autre considération.

Dominique Pinon, fidèle de Jean-Pierre Jeunet dans Alien: La Résurrection
Dominique Pinon, fidèle de Jean-Pierre Jeunet dans Alien, La Résurrection

Justement maintenant, quels sont vos projets?

On commence à réfléchir avec Guillaume Laurent à un truc qui se passerait dans le futur justement, qui tourne autour de l’intelligence artificielle. Je ne peux pas en dire plus. Bizarrement, en essayant de faire en sorte que ça coute moins cher ce qui est assez paradoxal. On va voir si ça tient.

Avec Dominique Pinon.

Pour le moment j’ai aucune idée du casting mais, si il n’est pas là, c’est qu’il y aura un problème. Si un jour il n’y a pas moyen il faudra trouver un moyen de le mettre. Par exemple dans Life Of Pi c’était difficile de le mettre donc on avait prévu qu’à un moment un gamin ouvrait un journal et on verrait sa photo, un peu comme Hitchcock a fait. Ah ben non je dis des bêtises, Pinon il devait jouer le rôle du cuisinier français joué par Depardieu. C’était dans un autre projet le coup du journal.

Vous regardez ce qui se fait dans d’autres pays? Au niveau de l’optimisation des budgets? Par exemple, The Machine, film de SF, s’est fait pour 1 million ce qui est remarquable.

Alors moi c’est ce que je recommande toujours aux étudiants, c’est d’essayer de penser à un film qui ne coute rien. Cube, c’était le cas, c’est génial. Le Dernier Combat de Besson, The Blair Witch Project,… Enfin voila, des projets qui ne coutent rien mais avec des super idées. A la limite c’est plus facile de trouver l’argent que les idées mais voila, c’est une bonne cible de viser ça.