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Interview de Léonor Serraille (Jeune Femme)

Et une Caméra d’Or !

En mai dernier, Léonor Séraille vivait un tournant dans sa vie. C’est à Cannes qu’elle a remporté la Caméra d’Or, prix récompensant le meilleur premier film. Autant dire que pour une jeune réalisatrice, c’est démarrer sur les chapeaux de roue. Le film faisait l’ouverture du FIFF de Namur en septembre dernier, c’est là que nous l’avons rencontrée.

La vie du personnage est similaire de celle de pas mal d’étudiants, en art notamment. A quel point est-ce inspiré de votre vie ?

Dans le film, Paula fait beaucoup de petits boulots. Ce n’est qu’un petit échantillon. Dans ma vie, j’ai fait plus de trucs que ça. Dans le scénario, il y avait plus de choses à la base. Elle bossait dans un sex shop notamment. Tout ça, c’est ma rencontre avec Paris en tout cas. J’ai fait une fac de lettres, à la Sorbonne, et puis j’ai fait la Femis. Je bossais à côté. Du coup, j’ai rencontré plein de personnes différentes. Avoir plusieurs boulots, c’est un peu devenu la norme malheureusement, surtout pour les étudiants. Tout ce qui est rupture par contre, ce n’est pas du tout inspiré de ma vie. La rencontre avec Paris, la solitude etc, ça l’est.

Comment avez-vous mis tout ça en place ?

On écrit quatre scénarios à la Femis et le dernier on sait qu’on passe un an dessus. Je crois que j’avais besoin de comprendre ce qui s’était passé dans Paris, dans ces boulots. J’avais besoin de revivre ces moments là et de construire un personnage qui soit l’inverse de moi. Ça s’est fait comme ça mais pas vraiment consciemment. Je me suis très vite aperçue que je parlais de babysitting, chambre de bonne, boulots, et d’une fille qui osait parler. Je suis quelqu’un de très timide, je n’ose pas trop parler aux gens. En quelques semaines, je me suis aperçue qu’il y avait quelqu’un de rentre-dedans, singulier, qui avait envie de parler, d’insaisissable, qu’il y avait cette histoire de construction dans Paris, de liberté. J’avais envie de faire un portrait en fait. Comment écrire quelqu’un ? Comment s’attacher à lui petit à petit dans l’écriture ? Quelqu’un qui me donne l’impression que ce soit quelqu’un dans la vie. Pas quelqu’un de cinéma mais quelqu’un de la vie. L’histoire de la rupture, ça m’intéressait parce que c’était l’idée d’une page neuve, quelqu’un qui a tout à construire. Au cinéma, c’est souvent une étape la rupture. On est moqué ou ridiculisé. C’est un peu facile. Je trouvais ça très loin de moi mais j’avais envie de m’y intéresser. Il y a un confort du couple que je trouve triste des fois. Que deviendrait telle personne si elle n’était plus dans ce couple là ? Peut-être qu’il se passerait des trucs de fous. Elle croit qu’il n’y a rien mais si. En gros c’est partie comme ça. 

J’avais aussi envie d’écrire des dialogues. Une fois que j’ai trouvé le personnage, j’avais envie de passer du temps à, comment par les mots, dans des endroits type le métro, on peut créer quelque chose. J’avais une grande envie de dialogues. Il n’y a pas beaucoup d’improvisation, ce sont beaucoup des dialogues. 

Ce sont des envies très cinématographiques en fait.

A la base je viens d’un parcours de scénario. Je pensais que je n’allais qu’écrire des scénarios. J’avais du mal à lâcher les scénarios pour les passer aux réalisateurs. A l’école je n’aimais pas du tout ça. Donc je me suis dit qu’il fallait réaliser. Oui cinéma parce que le meilleur moment c’est quand on partage un rôle avec les comédiens et qu’on se boit des cafés et qu’on se demande ce qu’on va raconter. Tout ça c’est du cinéma. Après, j’ai encore beaucoup de choses à apprendre. L’image etc, ce sont des choses que j’ai découvertes et découvre encore. Tout ce qu’on peut faire, du point de vue musical et autres, c’est rassurant. C’est touche à tout. J’ai l’impression de faire un travail d’équipe et je trouve ça génial. Ecrire le scénario, c’est tellement solitaire qu’à un moment, c’est triste. Là j’aimais bien ce partage.

C’est intéressant de voir que votre cheminement cinématographique se fait à partir du fait que vous voulez garder le contrôle sur vos histoires.

Complètement. Je n’avais pas du tout envie de devenir réalisatrice en rentrant à l’école. J’ai toujours adoré écrire. Des histoires, des personnages. L’expérience d’écrire, ou coécrire même, un scénario de court-métrage et de devoir arrêter au casting et dire « Salut, bon film », je trouve ça horrible. Vraiment. J’avais envie d’être là, je ne voulais pas lâcher et, à chaque fois, je l’ai mal vécu. Par contre, je n’avais pas une forte connaissance du cinéma. Je ne me sentais pas légitime. J’ai l’impression qu’il fallait tout connaître. Le fonctionnement tout de A à Z. C’est ça que j’aime bien avec Jeune Femme. C’est que j’y suis allé sans trop maîtriser les choses. J’ai appris en faisant. Pareil pour la chef opératrice, c’est son premier long comme chef op. C’était bizarre parce qu’il y a un moment où, comme débutantes, on n’avait plus peur. Ça nous a désinhibées. J’ai plein de choses à apprendre encore. Je me sens totalement apprentie. J’ai envie d’aller jusqu’au bout des choses, surtout avec les comédiens. Quand on écrit un personnage, l’écriture va jusqu’au bout. Avec Laetitia (Dosch, la comédienne principale NDLR), on ajoutait des phrases de temps en temps. Le scénario, on l’améliorait tout le temps. C’est l’adrénaline de raconter une histoire dans les détails. Même dans les accessoires. Si je devais faire un autre métier ça serait accessoiriste. J’adore ça, tout créer, tout changer dans une pièce. Avec Laetitia, on a beaucoup travaillé ça.

Il n’y avait pas moyen de faire plus belle transition parce ça se sent dans le film. Le personnage de Paula touche vraiment à tout, il est constamment en interaction avec l’environnement. C’est venu plus de cette envie d’accessoiriste ou c’était quelque chose de très écrit ?

Paula est dans un état où elle survit à Paris. A l’écriture, je me disais qu’on la voit beaucoup manger, c’est un petit animal fragile mais avec beaucoup de force aussi. Elle a quelque chose d’animal quand elle se retrouve dans des endroits qu’elle ne connaît pas. Elle doit trouver ses repères. Elle prend ses marques parce qu’elle a un instinct de survie. C’était plus ça. C’est aussi parce que je trouve ça magique de mettre quelqu’un dans un espace et voir ce qu’il est possible de faire avec les objets. Il n’y a rien de plus angoissant que d’arriver sur un plateau où tout est collé, on applique le programme, c’est fait. J’aime bien le fait qu’on puisse changer le programme et tant pis si ce n’est pas prévu. C’est ça qui fait que c’est vivant et que ça porte les personnages. C’est aussi un peu déstabilisant. C’est un symbole. On devait s’adapter, parfois on avait le décor la veille du tournage seulement. La tour Montparnasse on l’a eue la veille, on n’avait pas de décor. Tout le temps il faut s’adapter. Finalement, c’était proche de ce qu’elle vivait. Les accessoires, c’est quelque chose de concret. Quand on écrit, c’est cérébral. Quand on est avec des objets, on peut tout faire, c’est différent. C’est libérateur même. Enfin, on est dans la pièce qu’on a imaginée pendant deux ans. 

Comment avez-vous choisi vos actrices ?

J’avais envie de personnalités fortes. J’avais envie de quelqu’un qui soit fort dans plein de choses. Quand j’écrivais, parfois je réfléchissais à des comédiennes. Je ne trouvais pas, c’était beaucoup des actrices que j’avais trop vues. J’avais envie de quelqu’un de nouveau et singulier, étrange. Il fallait qu’elle me fasse penser à un petit animal, à une femme fatale. Il fallait plein de féminité. Je n’ai pas fait d’essais avec Laetitia. Quand je l’ai rencontrée, je me suis dit, « C’est sûr, c’est elle ». Je n’arrivais pas à savoir quel âge elle avait. Elle avait toutes les couleurs qu’il fallait. C’est une grosse bosseuse. Elle donne l’impression d’improviser mais, elle travaille beaucoup. J’avais besoin qu’elle secoue mon scénario, qu’elle remette des choses en question. Elle a un fort caractère et c’est très important pour travailler. J’avais besoin de ses suggestions, commentaires, pour qu’on avance. Elle a aussi beaucoup d’humour. Très important aussi.

L’humour est très particulier d’ailleurs dans le film.

Oui je suis d’accord. Des fois, l’humour survit. Il n’y a plus rien et elle s’autorise des trucs. Je trouve ça sein. Des fois, c’est plus sordide mais ce n’est pas grave. Ce qui était important aussi, c’était de rire avec elle, pas qu’on rigole d’elle. C’est pas une comédie. Les distributeurs sont en train de le vendre comme une comédie mais je ne comprends pas trop.

Le style du film est indescriptible. Il est situé entre deux eaux. Ce n’est pas une comédie mais ce n’est pas totalement un drame non plus, le ton est lancinant.

C’était important qu’il y ait un mélange. C’est une espèce de portait, errance, comédie, drame. Un mélange. Comme dans la vie. La vie n’est jamais ou drame ou autre. Le personnage devait être comme dans la vie. Ma sensation de la vie en tout cas. Ce n’est jamais posé, installé. Il ne fallait pas que ce soit confortable. Ça devait être instable.

Vous êtes-vous posé la question de savoir ce que c’est ?

Je ne sais jamais répondre à cette question. Je n’aime pas qu’on me la pose d’ailleurs. Là apparemment c’est mis comédie-dramatique. J’ai vu un truc qui me plaisait mais je ne sais plus le terme exact. Je n’aime pas trop les étiquettes en tout cas. Je trouve qu’on peut très bien faire un polar qui finalement est une comédie. Tout de suite ça me stresse. C’est comme les films de femme. On ne sait pas trop ce que ça veut dire. Film tout court. En tout cas, pour moi c’est un portrait. Ce n’est pas un genre mais c’est ça et c’est important.

Pour terminer, forcément, la Caméra d’Or, ça doit vous apporter beaucoup.

Ça met clairement un coup de projo sur le film. On part quand même de très loin, surtout qu’on a un très petit budget, 800 000 euros. Déjà être sélectionnés à Cannes c’était énorme. On espérait l’Acid. Le Certain Regard, c’était inespéré. Il fallait déjà se remettre de ça. La Caméra d’Or, ça m’a un peu sonné. Je trouvais ça presque trop. J’étais très émue et surprise. Je ne pensais pas que le film intéresserait tant de monde. Le fait que ça puisse intéressé m’a surprise, surtout après avoir vu les films des autres réalisateurs. Après, maintenant, c’est une responsabilité. Les gens vont voir la Caméra d’Or. Ça met un peu la pression pour la suite mais ça me donne plus de confiance aussi.

C’est un peu libérateur aussi non ?

Ça ne m’a pas libérée. Ça me stresse plus. Les gens me disent « J’ai hâte de voir le deuxième. » Peut-être que je n’en ferais pas. Je trouve ça super pour le film mais, à vivre, c’est étrange. 

C’est une « validation » du métier aussi.

Ça permet de mettre en valeur la comédienne principale qui le mérite. 

Ce à quoi Laetitia Dosch, qui était juste à côté répond : « Je dis la même chose de toi », ce qui est la meilleure des conclusions.