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Interview de l’équipe d’Aquarius (Mendonça Filho & Braga)

Rencontre avec l’équipe de l’un des meilleurs films du dernier festival de Cannes

Aquarius était l’un des films qui avait fait forte impression auprès de la presse lors du dernier festival de Cannes. Il avait fait parler de lui suite à la montée des marches politique de l’équipe (qui dénonçait la destitution de la désormais ex-présidente du Brésil, Dilma Roussef), mais Sonia Braga était également l’une des principales prétendantes au prix d’interprétation féminine, prix que remporta finalement Jaclyn Jose pour Ma’Rosa
C’est à Bruxelles que nous avons rencontré le réalisateur Kleber Mendonça Filho et l’icône Sonia Braga, venus présenter le film au public belge. 
Après une longue, très intéressante et agréable discussion avec Kleber sur Cannes, la presse, l’attente autour des film, pendant que Sonia faisait un photoshoot, l’interview put alors démarrer. 

A quel point êtes-vous influencés par Recife dans votre travail ? 

Kleber : C’est l’endroit où je vis. C’est un peu comme quelqu’un de Bruxelles qui parle de Bruxelles. C’est naturel. Les locaux connaissent les endroits, savent comment ils fonctionnent… J’ai grandi en regardant beaucoup de films étrangers et la plupart étaient américains. Je me souviendrai toujours un jour d’école. Je pense que j’avais 5 ou 6 ans. On nous avait demandé de dessiner un taxi. Un de mes camarades a dessiné un taxi jaune, chose que nous n’avions pas à Recife. On pouvait voir des taxis jaunes à la télévision, Los Angeles ou New York. Quand j’ai été diplômé de l’université, les gens m’ont dit que si je voulais faire des films, je devais quitter Recife et aller à Rio. Aujourd’hui, Recife est un super endroit pour faire des films. Il y a 12 ou 15 réalisateurs très intéressants là-bas. Maintenant, il y a des gens qui viennent à Recife pour essayer de faire des films. Il y a même des gens qui viennent prendre des selfies devant le bâtiment du film maintenant qu’il est sorti dans les salles brésiliennes. 

Sonia : Ils ne prennent pas que des selfies. Ils demandent à d’autres personnes de les prendre en photo. Et il y a des gens de tout le pays qui veulent y aller pour faire pareil. 

Kleber : Et j’adore ça. Je trouve que c’est génial. Un film local qui mystifie la ville en quelque sorte. 

Comment est venue l’idée du film ? Du bâtiment ? 

Kleber : Je fais des films avec l’idée des films organisés pour les gens et non pas pour le marché depuis longtemps. C’est une idée qui me perturbe. J’ai fait un court-métrage en 1994, environ 1 minute, disponible sur Youtube, sur la démolition d’une maison. J’ai également fait d’autres courts-métrage sur le sujet et mon premier long-métrage concernait une séquence importante avec un bâtiment. Finalement, j’ai décidé de faire un film sur le sujet. Cela vient des démolitions, de cette envie de pousser les choses, d’essayer de vendre des choses. J’aime l’histoire de Clara. Le fait qu’elle refuse les offres des gars de l’immobilier. Elle n’est pas intéressée par leur offre. 

Sonia Braga dans Aquarius de Kleber Mendonça Filho (2016)
Sonia Braga dans Aquarius de Kleber Mendonça Filho (2016)

Pour vous, quel est le personnage principal du film ? Le bâtiment ou Clara ? 

Sonia : J’ai eu cette idée ou image. Si vous aviez un drone, vous verriez une planète, des continents, un pays, une ville puis vous verriez un quartier, le bâtiment et enfin l’appartenait dans lequel serait Clara. 

Kleber : Tu ne m’as jamais parlé de ça. J’adore, c’est une image intéressante. 

Sonia : Je l’ai fait ! C’est comme si l’appartement était le sujet principal du film et que Clara était l’âme qui y habite. Elle protège l’endroit. Peut-être que c’est un fantôme et qu’elle n’est même pas là. Qui sait ? 

Kleber : Bien sûr, pour moi, Clara est le personnage principal, mais ça ne fonctionnerait pas ou n’existerait pas sans l’appartement. Donc oui, il est très important. Un de mes amis, le chef décorateur du film, a dit quelque chose lors de la conférence de presse brésilienne du film, chose qu’il ne m’avait pas dite. Il a dit au journaliste que lorsque j’arrivais sur le plateau, j’étais prêt à tourner. Et lui était là « Ah non, ça ne va pas, cette couleur ne va pas, etc ». 

Sonia : Tous les jours on découvrait quelque chose. Un jour, dans le coin derrière le piano, il semblait qu’il y ait quelque chose d’important. Ils ne nous laissaient pas voir les changements et les améliorations. Je ne pouvais pas y aller. 

Kleber : « Pas de Sonia ici ». 

Sonia : Oui c’était ça. « No Sonia Zone ». Ils avaient des masques, des gants, etc. C’était incroyable. Quand je suis rentrée dedans, c’était mon appartement. L’appartement de Clara. La chose la plus incroyable pour moi c’était le mur de disques. Il y en a tellement. Quand on faisait les répétitions, dans un autre endroit, il n’y avait pas tout ça. Kleber avait fait un poster avec les indications, mais c’est tout. « Ici il y a le mur de disques, ici il y a la fenêtre… ». Il fallait imaginer tout ça. Alors quand je l’ai découvert, avec le piano, c’était superbe. 

Kleber : Quand vous lisez le script, lors de la première vraie scène dans l’appartement, j’ai fait en sorte que le lecteur puisse comprendre immédiatement que c’était très beau, confortable, chaleureux, que c’était un endroit où chacun voudrait vivre. Une des choses à propos du marché, et je trouve ça hilarant et je pourrais vous donner un tas d’exemples, c’est « Achetez quelque chose de neuf parce que, cette chose que vous utilisez n’est plus bonne ». « Non, c’est un iphone 6, il fonctionne parfaitement ». « Mais vous devriez acheter le 7 ». « Pourquoi ? ». « Il a une bien meilleure caméra ». Les gens font la file à l’Apple Store pour avoir l’iphone 7. Je veux faire des films sur pellicule, mais le marché ne m’aime pas. Je passais comme un hipster, un excentrique. « Oh, voilà l’excentrique réalisateur qui veut faire des films sur de la pellicule » (NDLR : pellicule se disant film en anglais, la phrase est plus percutante dans sa version originale : film on film). L’aspect naturel de faire des films sur pellicule s’est évaporé. Dans le film, quand les gars de l’immobilier viennent frapper à la porte de Clara, ils viennent lui proposer une offre qu’elle ne peut pas refuser. Le spectateur doit se dire que c’est un superbe appartement. Il n’y a aucun problème avec cet appartement. 

Sonia : Elle dit non tant de fois, mais quand le spectateur voit le film, Clara et le spectateur rencontrent Diego (un des gars de la société d’immobilier NDLR). C’est la première fois qu’on le rencontre. Je n’y avais jamais pensé. Le public et Clara le rencontrent au même moment. Tout le monde rencontre au même moment ce personnage qui lie les spectateurs et Clara. 

Kleber : Il y a beaucoup trop de films où les cadres sont beaucoup trop serrés et on ne peut pas voir où les personnages sont, s’ils sont dans la cuisine ou dans le salon. Je ne voulais pas faire ça. Je voulais qu’on puisse se rendre compte de la beauté de l’endroit, le représenter et s’y attacher. Evidemment, ça demande beaucoup de travail de tourner comme ça. Il faut de l’imagination. 

Sonia Braga, Kleber Mendonça Filho et Humberto Carrao sur le tournage de Aquarius
Sonia Braga, Kleber Mendonça Filho et Humberto Carrao sur le tournage de Aquarius

A quel point vous sentez-vous proche de Clara ? 

Sonia : Très proche. On pourrait dire « collées » ensemble (rires). 

Avez-vous apporté des éléments qui n’étaient pas écrits ? 

Sonia : Oui, quelques éléments. Des répliques, des mots, des personnages. Le personnage de ma belle-soeur n’était pas supposé être à la soirée. Lors de la répétition, je l’ai invitée à venir. Au fil du dialogue, j’ai improvisé en lui proposant de m’accompagner. Comme si Clara avait besoin qu’elle vienne. Et paf, elle a fini dans la scène finale. C’est comme ça que ça se passe. 

Kleber : Oui, ça arrive lors des tournages. On s’attache aux acteurs et aux personnages et, parfois, lors du supposé dernier jour de tournage d’un acteur, on se dit « peut-être qu’il pourrait être dans cette scène-là ». 

J’imagine que vous étiez au courant que, pour beaucoup de personnes, Sonia était une prétendante sérieuse au prix d’interprétation féminine. 

Kleber : Oui, mais… J’ai été critique pendant des années. Je vais à Cannes en tant que critique depuis 1999. Je n’ai jamais cru en cette réalité. J’ai été déçu tellement de fois. Le décalage entre l’avis de la presse, que ça soit quand elle s’enthousiasme pour Toni Erdmann ou autre, et le jury et le public n’est pas bizarre. La presse est juste dans sa bulle. 

Maintenant que la promo se termine, Kleber Mendonça Filho va pouvoir se consacrer à l’écriture de son prochain long-métrage, Bacurau. Il nous a d’ailleurs confié ne pas avoir encore écrit la version finale et qu’il a encore du pain sur la planche. Quant à Sonia Braga, elle est annoncée à l’affiche du prochain film de John Turturro, Going Places, qui sera consacré à son personnage de The Big Lebowski, Jesus Quintana.