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Interview de Luc et Jean-Pierre Dardenne (La Fille Inconnue)

Rencontre avec deux palmés d’or

Luc et Jean-Pierre Dardenne lors de la présentation de La Fille Inconnue au 69ème festival de Cannes
Luc et Jean-Pierre Dardenne lors de la présentation de La Fille Inconnue au 69ème festival de Cannes

La Fille Inconnue a été présenté en première mondiale lors du dernier Festival de Cannes. Il a également fait l’ouverture du FIFFF à Namur et sort à présent dans les salles. En plein Euro 2016, nous les avons rencontrés, après avoir vu le nouveau montage du film. En effet, suite aux critiques cannoises, les frères sont retournés en salle de montage pour faire quelques changements judicieux.

Comment débutez-vous un nouveau projet ?

Luc : Ca change. Surtout maintenant qu’on est dans la soixantaine. On travaille un peu différemment. Avant, quand on commençait, c’était un peu nouveau. Ici, il y a beaucoup de choses qu’on a abandonnées, laissées sur le chemin. Et ce de plus en plus avec l’âge qui avance. Quand on commence un nouveau projet, on reparle, ce qui ne veut pas dire qu’on repart de ce qu’on avait abandonné mais, on reparle de ce qu’on a laissé en plan. On en reparle beaucoup et parfois on trouve. La Fille Inconnue, c’est un projet qu’on a abandonné deux fois. En rencontrant Adèle (Haenel NDLR), une jeune médecin plutôt qu’une plus âgée qui était initialement prévue, on s’est dit que ça pourrait peut-être le faire.

Qu’est-ce qui motive ce choix de vouloir se replonger dans ce qui a été fait dans le passé et abandonné ?

Luc : C’est comme ça. Tout le monde fait ça je crois. Ceux qui travaillent avec des scénaristes peut-être pas. Ken Loach, il travaille avec un scénariste. Woody Allen fait tout lui-même. Je pense que c’est normal qu’on repasse toujours un peu par le chemin qu’on a emprunté. Parfois on reprend et on se dit qu’on a bien fait d’abandonner et parfois on a de bonnes surprises.

 Comment se déroule le travaille à deux ? L’un s’occupe plus de la technique et l’autre des comédiens ?

Jean-Pierre : On répète beaucoup avant de tourner. Cinq à six semaiens avant le tournage. Seulement les comédiens et nous. C’est notre base de travail pour le tournage. Parfois c’est plus que la base puisque ce qu’on tourne va être ce qu’on aura répété. Il y a des choses qu’on peut tourner une fois et pas deux. Et ça on le trouve en répétition. Ce travail est commun. Mais il doit être organisé parce qu’on ne peut pas être sur le tournage comme on est en répétition. Pendant qu’on tourne, pendant deux ou trois plans, il y en aura un qui tourne aux manettes et l’autre devant le moniteur vidéo. Et puis ça tourne. A certains moments, il y en a un qui se met plus en retrait que l’autre sinon pour les gens c’est un peu compliqué. La base c’est ça en tout cas. L’idéal serait que l’un travaille pendant que l’autre se repose (rires).

Est-ce que vous vous laissez une marge ?

Luc : Oui. Sur le plateau, le matin, on répète de nouveau. Quelque part, en tant que réalisateur, vous vous dites qu’on ne trouve qu’une fois le bon plan, la bonne manière. Un autre cinéaste trouverait peut-être une autre manière. Quand on a trouvé, on répète. Souvent, ça ressemble quand même mais on change. Imaginons, en tournant la prise, on fait comme en répétition puis on sent qu’on doit changer. Ca peut venir de nous, du cadreur ou d’un autre. Et on change. Et il y a le jeu qui change aussi. En répétition, ils ne jouent jamais totalement.

Jean-Pierre : C’est une manière pour eux d’apprivoiser le texte, les personnages mais aussi de se débarrasser de faux problèmes, de fausses terreurs pour être le plus présent quand on tourne. C’est un peu du décrassage. Si ce qu’on tourne a peu ou rien à voir avec ce qu’on a fait, ça veut dire que les répétitions nous ont servies à éliminer des mauvaise choses. Quand on tourne, on se rend aussi compte que ce qu’on a imaginé est trop compliqué et qu’il faut aller vers plus de simplicité. C’est aussi à ça que ça sert. A aller vers plus de simplicité.

Luc : On doit trouver des plans séquences. Si on trouve un plan-séquence… Il n’y en a pas mille.

Jean-Pierre : Et du coup, ce n’est pas une règle mais, souvent, ce qu’on fait pourrait être plus simple.

Extrait de La Fille Inconnue de Luc et Jean-Pierre Dardenne (2016)
Extrait de La Fille Inconnue de Luc et Jean-Pierre Dardenne (2016)

Les plans-séquences sont un peu votre marque de fabrique. Est-ce que parfois vous vous les imposez ou c’est toujours quelque chose de naturel ?

Luc : Ca vient comme ça. C’est comme ça qu’on sent les choses. On ne s’est pas dit « On va faire ça parce que… » C’est venu. Ce qu’on essaie de montrer à travers ça je crois, c’est essayer de montrer un présent, un instant. On essaie de capter quelque chose. On pourrait le capter en monter mais ça semblerait trop construit pour nous. Si un personnage fait quelque chose, qu’on coupe et qu’on fait un plan sur lui, ok. S’il le fait juste au moment où on arrive, c’est comme si c’était par hasard. Il y a donc l’idée de hasard, de surprise. C’est quelque chose de plus humain, plus juste. C’est difficile de dire si c’est mieux ou moins bien. C’est juste ce qu’on fait.

Jean-Pierre : De toute façon, à chaque fois qu’on commence un film, on dit qu’on ne va pas faire de plan-séquence.

Luc : Puis on finit toujours par le faire (rires).

Jean-Pierre : On n’arrive pas à en sortir. On ne peut pas échapper à tout.

Ce ton thriller, absent de vos précédents films, est uniquement dû à l’histoire ou vous avez tentés d’aller vers quelque chose d’un peu différent ?

Jean-Pierre : Il y a l’histoire et, immanquablement, quand quelqu’un est mort, on ne sait pas pourquoi. Elle, parce qu’elle se sent coupable, va chercher à savoir qui elle est. Ne pas chercher à savoir, c’est comme si elle lui fermait la porte une seconde fois. Forcément, il y a un côté thriller mais, ce qui nous a intéressé, c’est la façon de parler qu’avaient les gens envers Jenny. Elle ne fait pas d’interrogatoire. C’est même plutôt le contraire. Elle écoute, elle attend, elle est pleine de naïveté, elle est candide. Des gens vont lui parler. Ce sont ces moments là qui nous intéressent. Comment cette fille arrive, elle qui est médecin, qui est du côté de la vie, va être la plus forte ?

Depuis trois films maintenant, votre comédienne principale est déjà connue, c’est quelque chose que vous ne faisiez pas avant. Il y a eu un déclic ?

Luc : On change. On bouge. Avec Cécile (dans Le Gamin au vélo NDLR), c’est le gamin qui avait le rôle principal. On s’est dit qu’on n’allait pas prendre une actrice inconnue pour ce rôle. Ce n’est pas un rôle principal et on a songé à Cécile qui a dit oui tout de suite. Marion (Deux Jours, Une Nuit NDLR) c’est un peu différent parce que c’est le rôle principal. On s’est rencontrés et ça s’est tellement bien passé qu’on a eu envie de travailler ensemble. C’était un peu programmé parce qu’il y avait une envie commune de se rencontrer. Avec Adèle, c’est le hasard. Le projet était abandonné et, quand on l’a vue, sa jeunesse, sa candeur, sa naïveté, on s’est dit que ça pouvait fonctionner. En jeune médecin, comme si elle ignorait que les gens pouvaient être retors, Elle veut juste que les gens lui parlent tout en leur garantissant ne rien dire à cause du secret médical. Je suis à la place du personnage d’Olivier Gourmet, je pense qu’elle peut le trahir. Elle pas. Elle est dans une naïveté fondamentale. Le spectateur et les personnages se mettraient à parler. Et le spectateur y croirait. C’est vrai que ce sont des actrices connues. Je ne pense pas que… Enfin si, avec Marion, en choisissant une actrice connue, on élargit le public. Le financement aussi. Il faut être honnête mais ce n’est pas notre objectif premier. Au final, c’est juste un désir de travailler avec des personnes.

Depuis La Promesse, tous vos films sont à Cannes et, beaucoup de monde pense, à tort, que votre carrière a démarré à ce moment là. Avec le recul, quel regarde portez-vous sur vos documentaires et vos deux premiers longs-métrages de fiction ?

Jean-Pierre : Quand on évolue dans le milieu de la fiction, on fait peu allusion aux documentaires. Avant ça, on a beaucoup travaillé dans des cités, ouvrières ou autres. On a fait des portraits vidéos et on a emmagasiné beaucoup de matière qui probablement nous sert aujourd’hui, quand on pense à des gens, quand on essaie de construire des personnages,… Mais nos documentaires et nos fictions sont souvent tournés dans les même lieux. Puis il y a eu Falsch, qui est un peu le passage du documentaire à la fiction. Un critique nous a dit un jour qu’on avait continué le documentaire parce que la base c’est la pièce de théâtre qu’on a interprétée. Il avait raison. Puis il y a eu les premiers pas, Je pense à vous, qui a finalement plus compté pour nous. Enfin, c’était raté. On ne savait pas bien où poser la caméra, notre point de vue n’était pas clair. On sentait qu’on ne savait pas mais il fallait passer par là. Quand on fait La Promesse, et ce n’est pas lié qu’il est allé à Cannes et nous a conduit devant, on s’est dit avec mon frère « voilà ». Après l’échec critique et financier de Je pense à vous, on s’était dit qu’on n’était peut-être pas faits pour la fiction alors qu’on faisait de bons documentaires. Après l’avoir fait, on en était contents.

J’ai eu l’occasion de voir les deux montages du film, celui projeté à Cannes et le second. Après tant d’années, à quel point êtes-vous touché par la critique ?

Luc : Ca affecte, un peu de joie ou de tristesse, ça dépend de la critique. Il y en a qui ne sont pas intéressantes mais, si c’est c’est quelqu’un qu’on considère, ça nous fait réfléchir. Ici, ce n’est pas pour ça qu’on a remonté, on voulait quand même modifier des choses [NDLR : il faut savoir que le montage du film a été clôturé vraiment très peu de temps avant sa projection cannoise] mais, quand même, si un critique que vous appréciez vous dit « j’aime beaucoup mais parfois ça coince un peu », on réfléchit. Le fait d’être allé à Cannes nous a mis dans d’autres dispositions d’esprit et on s’est libérés. C’est pour ça qu’on s’est sentis plus libres avec la monteuse qui nous a aussi engagés à aller dans ce sens là. Reprendre les choses, moins être dans la chronique, la chronologie. C’est bien. La critique, on a eu un rapport positif, fécond avec elle cette fois ci. Ca nous a aidé.

Luc Dardenne, Adèle Haenel et Jean-Pierre Dardenne lors de la présentation de La Fille Inconnue au 69ème festival de Cannes
Luc Dardenne, Adèle Haenel et Jean-Pierre Dardenne lors de la présentation de La Fille Inconnue au 69ème festival de Cannes

C’est intéressant comme processus.

Luc : Oui. Mais c’est aussi le rôle de la critique de nous éclairer. Il est aussi d’éclairer le public, bien sûr. Ca sert de passage, ça sert à aider à entrer dans l’oeuvre. Ici aussi, de nous, on s’est dit que ce qu’on croyait avoir fait, on ne l’avait pas vraiment fait donc regardons ce qu’on a fait.

Jean-Pierre : La preuve que ça a libéré quelque chose, c’est que la seconde version que vous avez vue, c’est une grosse journée de travail. On ne s’est pas attelés à la tâche pendant deux semaines dans la salle de montage, non. C’est une bonne grosse journée de travail. C’est qu’il y avait quelque chose qui attendait et qui devait sortir.

Luc : On a même été trop rapides en coupant 30 secondes qu’on a du remettre parce qu’on se perdait. (rires)

Jean-Pierre : On a tondu la bête mais là c’était un peu trop.

J’aurais aussi voulu que vous parliez un peu de votre travail de producteurs. Vous produisez entre autres les films de Ken Loach et de Cristian Mungiu, Loach qui a un cinéma très proche du vôtre.

Luc : Ca c’est très particulier parce que c’est lié à Why Not, producteur français. Pascal Caucheteux de Why Not est venu nous trouver pour Looking For Eric [de Ken Loach NDLR] parce que Pascal sait que nous aimons le football, lui aussi, Ken Loach aussi et il y avait Cantona. Comme ça parlait de football, Pascal nous a dit avoir pensé à nous et on a dit volontiers. On a trouvé le financement belge et, vu qu’il y avait un financement belge, il a repris des belges dans l’équipe, qu’il reprend encore d’ailleurs. C’est devenu une habitude qui a démarré mais, on n’a un vrai travail de co-producteurs dans le sens où on ne va pas dans la salle de montage discuter,… C’est la même chose avec Mungiu. Munigu, on est devenus amis, aussi un peu autour du foot d’ailleurs. S’il nous le demande, comme il l’a fait pour Au-delà des collines, il avait des critiques à faire, il nous a demandé notre avis. Ce sont des critiques, qui peuvent être négatives mais qui sont bienveillantes. C’est le boulot d’un producteur. Ca tient à Why Not, à Pascal Caucheteux, qui est devenu un ami. Pour les autres co-productions, c’est quand même souvent aussi des liens d’amitiés qui font qu’on aime tel auteur, on a aimé son film précédent,… On lit aussi le scénario évidemment mais, vous voyez, pour Ken Loach, on ne va pas dire « Là ça ne va pas,… » C’est son film. Si c’est un cinéaste plus jeune qui nous demande notre avis, là on le donne.

Justement, j’ai été surpris de voir que vous avez produit La Danseuse qui est un très beau premier film.

Luc : Là c’est le producteur.

Jean-Pierre : On a lu le scénario puis on a nous a demandé notre avis. Co-producteur, c’est un partenaire. Il ne faut pas prendre la place du producteur et être envahissant. Par exemple, on a aussi co-produit Hedi, un film tunisien qui a été primé lors de la Berlinale. Il a gagné le prix du meilleur premier film et l’Ours d’argent du meilleur acteur. Le réalisateur était un peu plus demandeur pendant son montage. Il nous a envoyé 2-3 versions de son montage. Après il fait ce qu’il veut mais, il voulait notre avis. Ca dépend vraiment des gens mais, la plupart du temps, c’est comme Luc a dit.

Luc : Ici, on produit un film majoritaire. Là on est vraiment producteurs.

Sentez-vous que ça vous apporte quelque chose en temps que réalisateurs ?

Luc : Non. On l’a toujours fait quand on faisait des documentaires mais je ne dirais pas que ça nous apporte… Le tout c’est de ne pas se prendre la tête. Il ne faut pas que ça devienne invasif. On a co-produit Stijn Coninx, Marina. Là on s’était investis. Le prochain qu’il fait, on va le co-produire aussi mais, il ne faut pas oublier qu’on a nos films à faire. Et les gens le savent. C’est pour ça que chez nous ils ne viennent pas… Le film qu’on va faire en juillet [juillet 2016 donc NDLR], ça va être notre premier majoritaire en dehors des nôtres sinon on n’en a jamais fait.