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Interview de Ricardo Darín & Santiago Mitre (El Presidente)

Rencontre avec un poids lourd du cinéma mondial

Dolores Fonzi, Santiago Mitre, Ricardo Darin & Elena Anaya

Il y a les Brad Pitt, Tom Hanks et autre Tom Cruise, stars planétaires dont le talent n’est plus à démontrer. Et puis il y a d’autres personnes, au talent tout aussi grand mais dont la renommée est plus timide. C’est le cas de Ricardo Darín, l’acteur argentin vu l’an dernier dans Truman. Il était également à l’affiche du dernier film argentin à avoir remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, Dans ses yeux, en 2010 mais aussi des Nouveaux Sauvages, El Chino, KoblicSeptimo (dont nous avions rencontré le réalisateur, l’interview est ici), Elefante Blanco ou encore l’incontournable Nueve Reinas. Cette année, il présentait El Presidente à Cannes dans la section Un Certain Regard alors titré La Cordillera ou Le Sommet qui sort donc finalement sous le titre El Presidente. C’est sur la Croisette, lors d’une table ronde avec toute la presse internationale, que nous avons eu la chance de rencontrer ce mastodonte du cinéma en compagnie du réalisateur, Santiago Mitre.

Est-ce inspiré d’une histoire vraie ? Quelle est la part réelle dans le scénario ?

Santiago : C’est une fiction totale. Il y a des éléments que l’on peut mettre en relation avec des circonstances et problèmes de la société contemporaine. Les problèmes auxquels ce président est confronté sont des problèmes rencontrés par beaucoup de pays de nos jours. Mais c’est de la fiction. 

Barack Obama était encore président lors du tournage j’imagine ? 

S : Oui mais la fin du tournage a eu lieu au moment de l’élection de Donald Trump. J’ai discuté avec Christian (Slater) afin de voir si nous devions être plus explicites à propos d’éléments du nouveau gouvernement américain.

Est-ce que Christian a été facile à convaincre ?

S : Oui. Il a rejoint le projet rapidement. Il aimait le scénario, il est impliqué politiquement, était très intéressé par le projet et il aimait beaucoup son personnage. Heureusement, quand il a lu le scénario, il a dit oui rapidement.

Christian Slater et Ricardo Darin

Ricardo, comment êtes-vous rentré dans la peau de ce président ? Vous semblez le jouer avec beaucoup d’aisance mais en même temps, vous jouez un homme de pouvoir de façon assez normale.

Ricardo : Oui c’est mon style (rires). Tout le processus de construction du personnage pensé, construit et discuté avec Santiago. Je pense que, comme la majorité des rôles, ceux de pouvoir en particulier, la clé est de ne jamais trop en faire. En tant que citoyens, on peut avoir une certaine fantaisie sur comment les choses doivent être faites. Il faut être prudent dans la manière de jouer cela et ne pas surjouer. Nous avons fait attention à ça et c’est la raison pour laquelle, du début à la fin, le personnage est plus observateur et préoccupé qu’extraverti. Il ne faut pas oublier que c’est un fonctionnaire public qui est en construction et est au pouvoir depuis peu. 

L’avez-vous basé sur un politicien réel ?

R : Non non.

Macri (le président Argentin NDLR) ?

R : Non non. On a fait particulièrement attention à ce qu’aucun des présidents ne fasse allusion à des présidents argentins récents ou des présidents étrangers contemporains pour des raisons évidentes, ça devait être une fiction. On n’aurait pas eu la liberté qu’on voulait que ça soit de mouvement ou idéologique. De ce fait, il est apparu progressiste au début de l’histoire et, en fonction de la pression qu’il va recevoir lors du sommet politique, il y a un petit changement jusqu’au final où il devient plus conservateur.

Y-a-t-il des films qui vous ont inspiré ? Je pense aux films des années 70 comme Votez Mc KayLes Hommes du président ou bien des films des années 60 comme Sept jours en mai, Tempête à Washington qui sont des films sur la dureté du jeu politique.

S : Oui. Ces films là pas tellement bien que j’aime beaucoup le film d’Otto Preminger. J’aime beaucoup La dernière fanfare de John Ford dans lequel il y a une tradition de cinéma politique de cette époque qui me plait beaucoup. Il y a des références qui sont apparues, peuvent sembler moins explicites mais qui, pour moi, sont très importantes parce que je voulais construire un récit un peu plus inquiétant que les thrillers politiques classiques. Polanski, Kubrick furent des inspirations fortes. En Argentine et Amérique latine, il y a une tradition littéraire fantastique importante, c’est ainsi que des écrivains comme Julio Cortázar ou Adolfo Bioy Casares et toute cette culture m’ont servis à travailler un récit un peu plus intense et énigmatique. Les Argentins, on a une relation un peu inquiétante à la politique.

Comment vous attendez-vous à ce que le film soit reçu chez vous ?

S : Je ne sais pas. Ce genre de film politique a forcément son lot de controverses. Je m’y prépare.

Ricardo, comment était-ce de travailler avec Santiago en tant que réalisateur après que vous ayez joué dans plusieurs films qu’il a écrit ?

R : C’était très différent. Il faut être main dans la main avec le réalisateur et, dans ce cas, c’est un homme jeune, ouvert, qui a une pensée très claire et sait comment l’exprimer. Il m’a invité à réfléchir à plusieurs aspects du film et à entrer dans le personnage. On a pensé et construit le personnage ensemble et c’est un aspect qui était très important et a nourri le film. D’une certaine manière, cette histoire est un peu une suite de personnage et il fallait qu’on soit sur la même longueur d’ondes sur ce qu’allait être l’histoire du personnage ainsi que le personnage lui-même. C’était très aimable de la part de Santiago de me laisser travailler avec lui sur ces aspects et je tiens particulièrement à le souligner parce que tous les réalisateurs ne sont pas comme ça. 

La dernière fois que vous avez joué avec Dolores Fonzi, dans Truman, elle jouait votre cousine. Ici, elle incarne votre fille.

R : C’est une excellente actrice, je l’aime beaucoup. J’aime énormément mon travail. Elle peut tout jouer et c’est un vrai plaisir de jouer avec elle.

Elena Anaya & Ricardo Darin

Ricardo, qu’est-ce qui vous pousse à choisir un projet plutôt qu’un autre ? Qu’est-ce qui compte le plus ?

R : C’est instinctif. C’est comme quand je lis un livre, un bon roman. Je sens que j’en fait partie d’une certaine manière. C’est la même chose avec les projets. C’est sensoriel, émotionnel. Après, entrent en jeu les réflexions plus profondes sur l’histoire, le personnage mais, ce qui compte en premier c’est si l’histoire me parle ou non. 

Santiago, comment avez-vous réunis tant d’acteurs de ce calibre pour le film ?

S : Et bien, je ne sais pas. Il y a sans doute de la chance parce qu’ils étaient tous disponibles. J’étais très content et fier des interprétations que j’ai eues dans le film et on contribué à sa qualité, à commencer par Ricardo, Dolores et Erica, les acteurs argentins, mais aussi tous les acteurs des pays voisins qui font partie du film. Daniel Gímenez Cacho est un ami de longue date et on avait envie de travailler ensemble. C’est une merveille de travailler avec des comédiens pareils. Le scénario est principalement centré sur le personnage du président argentin, il avait des endroits pour que les personnages puissent se développer lors de bonnes scènes. Je suppose que, pour les autres comédiens non argentins, interpréter le président de leur pays était quelque chose d’amusant à faire. 

Je voulais aborder la question du bien et du mal. Dans le contexte du film, afin de rester au pouvoir, faut-il vendre son âme au diable ou faut-il devenir le diable en personne ?

S : C’est une excellente question. Imprimez-la comme ça. (rires) En réalité, je ne sais pas mais je préfère des films qui vous laissent avec ce genre de question, ce que le pouvoir signifie, l’effet qu’il a comme sur les gens,… Je ne sais pas.

R : C’est un peu ce que je me demandais étant petit. Est-ce que le pouvoir change les gens ? Est-ce que le sang neuf, quand il arrive au pouvoir, change rapidement ? Les choses n’ont pas tant changé que ça. Je ne sais pas si le pouvoir fait ressortir le pire des gens. Je ne crois pas. Je pense que tout ça vient de l’intérieur de chacun. Il y a un proverbe chinois qui dit que pour connaître quelqu’un, il suffit de lui donner cinq minutes de pouvoir. Je pense que ce genre de question est très ouverte.

Devenir un politicien, est-ce quelque chose de naturel, faut-il être taillé pour ça ou, est-ce que cela s’apprend ?

S : Un peu des deux je pense. Il faut avoir la personnalité adéquate mais aussi être très costaud. Quand on entre en politique, on est très exposé et on a beaucoup de responsabilités. Il va falloir régler beaucoup de problèmes. Après dix ans de politique, cela va vous rendre plus fort mais c’est là que le problème éthique arrive. 

Etait-ce difficile pour vous de combiner les deux histoires, celle du président au sommet avec celle de la fille ?

S : Oui. Je pense que c’était le principal défi du film. Je voulais le présenter comme un thriller politique qui bascule vers le fantastique petit à petit. Les deux éléments vivent cohabitent dans l’histoire. Pour moi, quand je vois le film, c’est ce que j’aime le plus. Je me rends compte que j’aime plus le cinéma de genre que ce que je pensais.

Ricardo, est-ce que des films en anglais sont quelque chose que vous aimeriez faire plus ?

R : Pas spécialement. (rires) Je pense que le plus important pour des acteurs est de penser dans sa langue. C’est difficile de jouer dans une langue étrangère. Mais qui sait ?

Vous êtes attaché au prochain film d’Asghar Farhadi.  C’est correct ?

R : Oui mais ça sera en espagnol. Toute l’histoire a lieu en Espagne.