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Interview de Ruben Ostlund (The Square)

Ruben Östlund couronné d’or

Depuis quelques jours, Ruben Östlund est en pleine promotion européenne pour la sortie de son nouveau film, The Square. Après Paris et avant Hambourg, le metteur en scène suédois s’est arrêté à Gand. Croisé dans un couloir d’hôtel quelques minutes avant l’interview, c’est accompagné de sa Palme d’Or qui se déplace. En effet, vingt minutes plus tard, c’est avec la belle Palme de chez Chopard que l’interview a lieu. Et quand on lui demande en fin d’interview pour faire une photo de la Palme et lui, il demande à ce que je sois dessus aussi. Une photo avec une Palme d’Or, cela ne se refuse pas, ce n’est pas comme si cela arrivait tous les jours.

The Square est un film avec énormément de différentes thématiques. Cela va de l’art bien évidemment jusqu’à la famille en passant par la société. Comment en êtes-vous arrivé à parler de tant de choses ?

Le point de départ était un ami qui avait fait un lieu symbolique, une sorte d’oeuvre d’art, qui a été réalisée pour changer le contrat social dans l’espace public. Il y a des changements quant à notre responsabilité en tant qu’êtres humains. On voulait créer quelque chose qui nous rappelle notre possibilité de donner des responsabilités aux autres et faire confiance. Cet espace a été créé ainsi. Donc pourquoi pas faire un carré avec l’idée quand allant dedans on peut être vu, demander de l’aide ou autre, quelque chose de ce genre en tout cas. Cela vient d’un changement de comportement dans la société. En Suède, en 2008 a été construite la première communauté fermée. C’est une manière très agressive de dire « voici notre frontière, voici où s’arrête notre responsabilité ». Ce qui est en dehors, c’est une menace. C’est une idée de l’espace. Après, on a été voir un musée pour exposer cette idée. Au même moment, j’écrivais un scénario. L’exposition a été une période de recherches pour le film. J’ai commencé à réfléchir à cette idée de contrat social, quel regard portons-nous sur la responsabilité dans un contexte social, un contexte individuel,… C’est pour ça que j’ai choisi un personnage qui croit en ces valeurs humaines mais quand il doit les mettre en application, ce n’est pas la même chose.

On peut dire que l’art vous a mené à la satire sociale ?

Pas vraiment. Au début, je ne pensais pas à l’art, je pensais plus à signal de trafic ou à un passage pour piétons. Les conducteurs auraient dû être très prudents avec les piétons. C’est devenu une oeuvre d’art ensuite en fait. Il fallait penser hors du cadre et se poser les bonnes questions. Quelle société voulons-nous ? De quelle façon pouvons-nous l’améliorer. C’était un bon point de départ pour développer tout cela je pense.

Présenter un film abordant avec un tel regard l’hypocrisie bourgeoise à Cannes est un peu ironique non ?

Oui. C’était le parfait endroit pour le présenter. Je pense que tous mes films ont en commun le fait de présenter un reflet de leur propre comportement. La scène du singe par exemple. J’aime l’idée que ce public en smoking dans l’auditorium Lumière regarde d’autres gens en smoking en train d’assister à une performance artistique, en train d’être confrontés à ce singe. Je voulais me confronter moi-même avant tout mais le montrer à Cannes était l’endroit parfait.

Tout à fait. D’autant plus que cette scène peut mettre très mal à l’aise.

Cette scène justement, l’avez-vous écrite en pensant à Terry Notary parce que vous aviez vu son précédent travail, chez Peter Jackson notamment ou, l’avez-vous écrite avant en cherchant un comédien par la suite ?

J’ai écrit une scène en pensant à une performance artistique d’Oleg Kulig qui jouait un chien dans un musée en Suède. Il mordait le public, dont la fille du curateur qui a été mordue à la jambe. Ils ont dû appeler la police.

Le film n’est donc pas si éloigné de la réalité.

Non, rien ne l’est. Après, j’ai cherché un acteur en tapant dans Google « acteur jouant un singe » et je suis tombé sur une fantastique démo où Terry était sur ses extensions de bras dans La Planète des Singes de Tim Burton. Il présentait aussi les différents singes qu’il jouait. C’est à ce moment là que j’ai décidé de le contacter.

Comment avez-vous intégré le personnage d’Elizabeth Moss, notamment cette scène d’interview absurde. Ensuite, comment avez-vous développé la relation de son personnage avec celui du curateur ?

La première interview était principalement basée sur ce texte, exposition/non exposition, aussi appelé conneries d’entreprise dans l’art (rires). C’est un texte que j’ai piqué à un prof de l’université dans laquelle j’enseigne aussi. Il enseigne les beaux arts et j’enseigne le cinéma. Je ne lui ai pas demandé la permission. Je trouvais que c’était le genre de texte que si on grattait en surface, on n’y verrait pas grand chose en dessous bien que ça aurait l’air intelligent de par son langage. Le personnage d’Elizabeth est intéressé par celui de Claes (Bang, qui joue le conservateur du musée NDLR), un peu comme un stalker. Lui utilise sa position de pouvoir pour la conquérir. C’était le point de départ pour leur relation. La scène du préservatif est quelque chose qui est arrivé à un de mes amis. Quand c’est arrivé, il était complètement paranoïaque pensant qu’elle ferait quelque chose avec la capote. J’ai joué avec ça. Ensuite il y a leur discussion au musée. Quand un homme et une femme couchent ensemble, y-a-t-il un contrat social ou est-ce que chacun est sur le même niveau, est-ce qu’on peut le faire en tant que deux individus libres n’ayant aucune obligation après ça ? C’était une façon un peu old school de parler des relations.

Quand vous regardez le film, quelle est l’idée, le message que vous pensez transmettre ?

Je pense que c’est difficile de résumer le film à un seul message. Tout le monde devrait s’intéresser aux pompoms girls (rires). C’est un groupe de personnes qui, ensemble, accomplissent quelque chose. C’est quelque chose d’intéressant, d’un point de vue sportif surtout, pas tellement du côté pompoms. Quand elles ont commencé à faire ça, c’était intéressant de voir les filles dans un sport de groupe. Cela les rend meilleures socialement et elles gagnent en confiance en elle. Elles doivent travailler ensemble parce qu’elles dépendent des autres, le tout vers un objectif commun. Je pense que c’est important d’avoir de la confiance dans les autres, surtout dans un projet commun. Si on doit s’occuper du problème des mendiants, on ne peut pas se reposer sur des individus. Donner quelques pièces à un mendiant tous les jours ne fait que maintenant le problème. Si on veut le résoudre le problème, peut-être qu’on pourrait augmenter les taxes de 0,01% pour les plus riches. On pourrait s’occuper de ces problèmes.

Le film fut le dernier ajouté à la compétition à Cannes et, à la fin, vous gagnez. Ce n’était pas bizarre comme sensation ? Quand le film a-t-il été terminé d’ailleurs ?

Très tard. On l’a envoyé très tard et donc tous les membres du comité n’ont pu le regarder avant la conférence de presse. C’est pour cela qu’on a du attendre leur décision. Pour la sensation, ce n’était pas bizarre mais plutôt agréable. Bien sûr on était anxieux de savoir si on était acceptés ou pas puis il y a la projection, qui s’est bien passée. Ensuite, on a gagné la Palme. C’était très agréable. Il y a tellement d’excellents réalisateurs qui n’ont jamais gagné. Il y a tellement de paramètres, il faut être chanceux par rapport au jury, les goûts de chacun et ces choses là. Mais je me sens humble quand je vois la liste de ceux qui ont remporté la Palme d’Or. Et la fierté arrive avec.

Quand vous êtes à Cannes, la presse voit le film avant la première du film, chose actuellement remise en question par Thierry Frémaux.

Ah bon ?

Oui, il désire que la première projection presse ait lieu en même temps que la première officielle du film. Et que les autres projections presse aient lieu par la suite.

Ah oui d’accord, pourquoi pas ?

Donc la presse voit le film avant. Est-ce que vous essayez de savoir ce qu’elle pense avant la projection officielle ?

Non mais on reçoit forcément des rapports des vendeurs. Ils sont toujours très curieux d’avoir les avis de la presse, puis du public ensuite. On reçoit constamment des retours des gens autour.

Cela change-t-il quelque chose pour vous ?

Si vous faites des films qui repoussent les limites, brisent les conventions, vous aurez toujours affaire à de réactions contrastées. Quand j’ai réalisé mon premier film, The Guitar Mongoloid, à l’arrière du DVD, il y avait des citations positives de la presse comme « meilleur film suédois de l’année ». Quand on ouvrait le DVD, il était marqué à l’intérieur « pire film suédois de l’année » et autres choses du style. Quand vous regardiez le film, vous étiez obligé de vous faire votre propre avis. Quand je sors un film, j’en suis satisfait, c’est le plus important. La presse, c’est important pour les vendeurs surtout. Bien sûr qu’on veut toujours que les gens aiment son film. Mais tout dépend du genre de film.

Avez-vous l’impression que la Palme change quelque chose ?

Définitivement. La majorité des ventes a eu lieu avant la Palme. Quand il est question du nombre de distributeurs et de pays qu’on a, on travaille sur le long-terme avec les distributeurs donc c’était fantastique pour eux que d’un coup ils aient le vainqueur de la Palme d’Or. Bien sûr, cela attise la curiosité autour du film, ce qui ramènera un nouveau public.

Et avez-vous l’impression que cela change quelque chose pour votre prochain projet ?

Oui, pour le financement surtout. La tension va augmenter. Ce n’est que du positif. Si cela avait été mon premier ou second long-métrage, cela m’affecterait plus, cela me donnerait plus de pression. Je pense que ça me donne plutôt de la pression positive.

Quel sera votre prochain projet justement ?

Ma femme est une photographe de mode et mannequinat. Je suis intéressé par le fait que la beauté devient une valeur économique. On peut être né avec une éducation, de l’argent et du talent et, la beauté est un aspect qui peut faire bouger cette hiérarchie. C’est complètement différent par rapport au reste. Dans le sport, on peut travailler des milliers d’heures avant de devenir bon mais, la beauté, ça ne bouge pas vraiment. Le personnage principal sera un mannequin homme, d’environ 28 ans. Il est au sommet de sa carrière. S’il n’était pas mannequin il serait probablement mécanicien. Il est le visage d’une grosse marque de mode mais il a deux problèmes. Le premier c’est qu’il commence à perdre ses cheveux et que ses jours sont donc comptés dans ce business. Le second, c’est que quand quelqu’un est connecté à une marque, personne d’autre ne veut l’engager parce que tout le monde l’associera à l’autre marque. Mais il a un agent super qui est très prévenant. Pour tenter de le refaçonner, l’agent suggère qu’il se trouve une petite amie connue. A partir de ce moment là, il ne sera plus uniquement le visage de telle marque mais aussi le petit ami de blablabla. Je veux m’intéresser à la beauté en tant que valeur économique et la façon avec laquelle les gens gèrent cela.

D’une certaine façon, cela reste dans le même esprit que ce que vous avez fait jusqu’à présent. Peut-être encore plus une comédie ?

Je pense que tous mes films ont une approche qui s’intéresse au comportement. Je ne m’intéresse pas tant à la psychologie du personnage principal mais plutôt à une personne qui a une position particulière dans un système particulier. Ça je vais le continuer bien sûr et la satire aussi. Je pense que la satire est un genre en soi. Cela divertit tout en étant politique, sociétal,… En plusieurs façons vous vous reconnaitrez dedans (rires).