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Interview de Soko (Voir du pays+ La Danseuse)

Rencontre avec une artiste complète

A l’occasion des sorties, ce mois ci, de Voir du pays de Delphine et Muriel Coulin et de La Danseuse de Stéphanie Di Giusto, nous avons rencontré l’artiste Soko. Ce ne sont pas ses premiers pas au cinéma. Elle a déjà joué dans une dizaine de films mais, avec Voir du pays et La Danseuse, 2016 à l’air d’être une année faste pour elle. L’entretien a réalisé en deux fois, deux interviews à une semaine d’intervalle entre les deux.

Ariane Labed et Soko dans Voir du Pays de Delphine et Muriel Coulin (2016)
Ariane Labed et Soko dans Voir du Pays de Delphine et Muriel Coulin (2016)

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le projet ?

La conviction des filles (Delphine et Muriel Coulin NDLR) à venir vers moi. Je ne sais pas pourquoi elles ont pensé à moi, à m’imaginer en soldat alors que je suis la fille la plus pacifiste, la moins violente du monde. Je pense que, de loin, elles avaient une image faussée de moi, de fille qui n’a peur de rien, qui est rockeuse,… Elles se sont vite rendues compte que je suis un petit bisounours sans violence qui ne boit pas, ne prend pas de drogue, se couche tôt,… Malgré ça, elles sont quand même eu l’intelligence de voir autre chose en moi.

J’adore le challenge d’aller vers quelque chose que je ne connais pas du tout. J’aurais du mal à faire un rôle qui est exactement ce que je suis dans la vie. Ca ne m’intéresse pas du tout parce que j’ai déjà une vie très riche. Je fais de la musique, j’habite à Los Angeles, je suis déjà très épanouie, je réalise mes clips, je fais mon artwork,… J’ai toujours un milliard de projets. Du coup, pour que je mette tout ça sur pause et que j’arrive à dire oui à autre chose, il faut que l’histoire soit un vrai challenge et que je me projette dans un monde que je ne connais pas du tout et où je sais que je vais m’enrichir. Ca ne pouvait pas être plus à l’opposé que ce que je suis que de m’emmener au milieu de militaires et de jouer une fille qui rentre tellement blessée, traumatisée. La psychologie et les traumas sont quelque chose qui m’intéressent beaucoup en plus. Comment on survit à un drame ? Dans ma vie, j’ai eu des drames mais qui sont moindres comparés à ça mais, des décès, la mort, le deuil,… Comment se sort-on de ça ? Moi c’est arrivé dans mon enfance, quand je n’étais pas très équipée (Elle a vu son père décéder d’une rupture d’anévrisme NDLR). T’as aucun outil de communication et tu ne sais pas comment gérer quand tu perds quelqu’un. (Son émotion est perceptible). Là, au final, c’est pareil. Ce sont des jeunes gens qui s’engagent. Ils n’ont aucun outil pour savoir comment gérer le fait qu’ils ont failli mourir ou tués des gens ou qu’ils ont vu leur copain se faire couper en deux. Ils ont vus des atrocités monstrueuses et reviennent complètement fracassés et abimés. Leur seule salvation, c’est de passer 3 jours dans un hôtel 5 étoiles offerts par le gouvernement.

C’est quelque chose que je ne connaissais pas du tout. Je ne connaissais pas l’existence de ces sas mais c’était hyper intéressant pour moi de travailler avec deux femmes et d’avoir la vision féminine de filles qui viennent du même milieu et s’engagent dans l’armée et rentrent ensuite en étant complètement affectées de manières différentes. Au final ça les sépare. Elles vivent ça de façons tellement différentes qu’elles n’arrivent plus à communiquer. L’une, mon personnage, reste dans toute sa violence, de rester fermée, d’obéir aux ordres et c’est tout ce qui compte. C’est comme ça qu’elle a été élevée. L’autre dit, ce qui fait beaucoup plus écho à comment je suis dans la vie, « j’ai vu ce que c’était, c’était trop violent, je vais m’en affranchir, je veux être une femme, je ne vais pas me laisser écraser par des hommes, j’ai envie de liberté, d’aimer, d’être belle, de féminité ». C’est la base de nos droits les plus fondamentaux mais, malheureusement, il y a des femmes qui se laissent enfermées dans des positions qui ne leur conviennent pas forcément. Ca demande beaucoup de courage et de force d’en sortir. C’est ça qui me plaisait dans le film. De voir comment on s’en sort.

Soko lors du 69ème festival de Cannes pendant la présentation de La Danseuse de Stéphanie di Giusto (2016)

Comment avez-vous travaillé avec Ariane et vous êtes-vous plongées dans ce milieu ?

Ni Ariane ni moi ne vivons en France. C’était un peu dur de se retrouver. Elle habite à Londres et moi à Los Angeles donc on s’est peu vues avant le tournage. On a fait quelques séances de travail avec les sœurs. Des lectures très approfondies du scénario. Tous les éléments étaient là. Et dans le scénario et dans le livre de Delphine beaucoup plus en détails. Donc c’était très facile de faire le backstory de leur amitié. Ariane et moi avons une manière assez similaire de travailler. On est toutes les deux plutôt dans l’instinct que dans intellectualiser le rôle, la méthode,… Dans les premières prises, on était spontanées donc ça marchait assez bien. Delphine et Muriel viennent du documentaire et elles ont eu la super idée de nous faire le cadeau de nous entourer de 5 vrais militaires. Dans la troupe, il y a 5 anciens soldats. Ils ont participé au réalisme et à la vérité du film. Ils ont été très généreux, ont beaucoup partagé avec nous leur expérience en missions. On a aussi eu une coach qui nous a préparées. Elle était une ancienne militaire, nous a évidemment beaucoup parlé de la condition de la femme dans l’armée et, en plus, était devenue professeur de sophrologie. Elle a fait 10 sas en temps que professeur de sophrologie. Elle a donc vu des tas et des tas de mecs abîmés par la guerre et elle nous en a beaucoup parlé ce qui nous a énormément aidés. Elle nous a également montré qui fait quoi, qui parle à qui, comment, la hiérarchie,… Ce sont des choses que j’ignorais complètement.

Y-a-t-il eu des difficultés particulières pendant le tournage ? C’est dans le film mais, tourner quelque chose de dramatique dans un endroit plutôt festif n’est-il pas perturbant ?

Non parce que ça nous mettait dans le sas aussi. On était une équipe de tournage, pendant 5 semaines je crois, en Grèce. Exactement comme les militaires qui font chier les touristes. Nous c’était l’équipe de tournage qui faisait chier les touristes en vacances. Ca a vraiment participé à l’espèce d’ambiance huis-clos du film.

Pour La Danseuse, qu’est-ce qui vous a attiré dans le projet ?

De travailler avec Stéphanie. J’ai rencontré cette femme qui n’a peur de rien, est une boule de créativité, n’arrête pas. J’aime tout ce qu’elle fait. Elle aurait pu me proposer n’importe quoi, j’aurais dit oui parce que je savais qu’on avait une sensibilité commune. On aime les mêmes choses. Je n’arrêtais pas de lui envoyer de la musique. Quand elle m’a dit qu’elle écrivait un rôle pour moi et qu’elle m’a dit que ça serait le rôle de ma vie, ça aurait pu être n’importe quoi que j’aurais dit oui. Il se trouve que c’était une histoire géniale sur une personne qui m’a bouleversée et touchée. Déjà, je suis très touchée par les histoires vraies mais quand c’est un challenge aussi énorme et que ça va m’amener vers quelque chose que je ne connais pas du tout et d’apprendre, c’est une chance énorme en tant qu’actrice.

La danse, c’était une façon d’ajouter une nouvelle corde à votre arc ou c’était un fantasme d’artiste ?

Ce n’était absolument pas un fantasme. Il y a des trucs pour lesquels je sais que je ne suis pas trop mauvaise mais alors la danse et le dessin, je suis vraiment nulle. Dans le film, j’ai du faire les deux. Ce n’était vraiment pas mon truc. J’adore danser sur scène, me défouler, danser quand je sors, j’adore ça. Mais pas du tout d’apprendre une chorégraphie. C’est de l’ordre de la discipline, un truc trop scolaire pour moi. Il faut se mettre à fond dedans, je n’en n’ai jamais eu le besoin et, par conséquent, jamais eu l’envie. Là j’étais obligée. Et j’ai adoré ça. Je suis devenue addicte à l’adrénaline et à ce côté où le corps se met au service de l’art et est un outil. La discipline, la rigidité, la routine. On est obligé de s’entrainer tous les jours, de s’étirer tous les jours. Cette rigueur, c’est quelque chose que je n’avais pas du tout donc ça m’a appris à me discipliner pas mal.

Extrait de La Danseuse de Stéphanie Di Giusto (2016)
Extrait de La Danseuse de Stéphanie Di Giusto (2016)

Comment avez-vous travaillé ça ?

J’avais un chorégraphe et un coach sportif. Je faisais 2 heures de sport, footing, piscine ou autre, par jour plus 5 heures de danse par jour. J’avais une coache de New York, Jody Sperling, qui a passé les 15 dernières années de sa vie à faire des performances de Loïe Fuller avec sa compagnie. C’était la plus à même, celle qui avait le plus de connaissance de son travail. Elle m’a tout transmis avec une générosité et une telle patience. Elle m’a soutenue tout le temps et y croyait à fond. Je lui posais des questions tout le temps et elle m’a beaucoup épaulée et nourrie de toute cette vérité, ce qu’est ce travail de créer une danse et la performer.

Comment cela s’est déroulé sur le plateau ? Lors de certaines scènes, on sent le travail qu’il y a derrière avec, entre autre, le placement de la caméra. Y-a-t-il eu beaucoup de répétitions ?

Il n’y a eu aucune répétition sur le plateau et c’était un enfer pour moi. J’ai passé 2 mois avec ma chorégraphe sur un tremplin à 3 mètres de haut et c’était terrifiant mais, c’était pas dans le noir. Le jour du tournage, j’arrive, je connais mes chorégraphies par cœur et, mon seul soutien à trois mètres de haut c’est un bout de skotch sous mes pieds. C’est la première fois où je danse avec mes lumières, dans le noir et complètement à l’aveugle. C’est tellement éblouissant que je n’avais pas de centre et, comme je tourne beaucoup sur moi, je perdais toute notion de l’espace. C’était terrifiant et très frustrant et j’ai eu le sentiment d’avoir bâclé mon travail. Il aurait suffit d’une ou deux répétitions et je sais que j’aurais pu mieux le faire.

J’ai déjà eu l’occasion de lui poser plusieurs questions sur son travail mais, j’aimerais avoir un point de vue d’un comédien. Comment se déroule le travail avec le chef opérateur ? Benoit Debie dans ce cas ci (NDLR vous pouvez retrouver notre entretien en 2 parties ici et ici).

Benoit je l’adore. C’est mon chouchou. C’est une crème de la crème. C’est un artisan de la lumière hyper discret. On ne le voit pas faire sa lumière. Il est très à l’écoute, très bienveillant et, surtout, il a une qualité énorme en tant qu’homme, c’est qu’il travaille super bien avec les femmes. Une copine à moi avait travaillé avec lui avant, Floria Sigismondi qui avait fait The Runaways avec lui. C’est un amour avec les femmes. J’ai déjà remarqué chez des chefs op masculins qui travaillent avec des femmes qu’ils ont un petit complexe de supériorité. « Ecoute, c’est ton premier ou deuxième film, moi ça fait 30 ans que je fais ça. » Benoit, il n’est pas du tout comme ça. Il est dans l’humilité totale et que, se faire regarder et se faire filmer par Benoit, c’est juste divin.

Il m’a déjà dit filmer lui-même. Comment se passe la mise en place ?

La mise en place est plus technique et puis c’est très instinctif. Stéphanie a beaucoup réfléchi à ses plans en amont. Elle a fait des dessins de tout. Elle a beaucoup parlé avec Benoit avant pour voir comment allaient être filmées les scènes. Elle a aussi fait énormément de repérages ce qui fait qu’elle connaît bien ses décors. Quand on y arrive sur le tournage, elle sait exactement ce qu’elle veut.

Extrait de La Danseuse de Stéphanie Di Giusto (2016)
Extrait de La Danseuse de Stéphanie Di Giusto (2016)

Comment s’est déroulée la collaboration avec les autres comédiens ?

De manière très différentes. Gaspard est quelqu’un de très technique. Il travaille beaucoup en amont et c’est très intellectuel.

Tout ce que vous n’aimez pas.

Tout ce que je ne n’aime pas mais tout ce que je ne suis pas surtout. Mais à un moment, il se passe quand même quelque chose et les images restent et elles racontent quelque chose a l’air sincère. Pour moi c’est très compliqué de travailler comme ça et je pense qu’il le ressent aussi. Lily est plus dans l’instinct, la liberté, la légèreté et le naturel. Mélanie travaille beaucoup mais elle a surtout une présence… qui… Elle a un regard qui te transperce. Tu joues en face d’elle, t’es désarmé. Tu ne peux plus mentir. T’es complètement avec elle. Elle ne te lâche pas du regard. C’est une folie furieuse de comédienne. C’est un truc de fou de jouer avec elle. J’ai adoré.

Avez-vous des fantasmes particuliers au cinéma ?

Mes fantasmes ce sont des rôles que j’ai envie de faire et que je suis en train de développer. Je me dis que le rôle parfait n’existe pas et qu’on ne me l’apportera pas sur un plateau d’argent donc, si j’en ai envie, je dois le créer. Je suis en train de travailler là-dessus en parallèle de mon album. J’ai travaillé en dilettante mais c’est juste que je sais ce que j’ai envie de faire après. Et je le ferai.

Comment se sont passées les présentations des films à Cannes pour vous ?

Pour moi c’est très difficile de mettre ma vie de musicienne sur pause. Au final, ça a été un peu plus d’un an off. Sans toucher un instrument. Je ne sais pas faire les choses à moitié, faire le militaire la journée et rentrer dans ma chambre, être Soko et jouer de la guitare. J’ai tout mis en garde-meuble et j’ai été absorbée par les films. Les deux ont demandé beaucoup de travail et d’investissement. Me dire que je n’ai pas fait ça pour rien, que les films sont reconnus et que j’ai bien fait, ça fait du bien. C’est un petit bonus. Je suis sur la bonne voie, j’ai fait les bons choix. Arriver à Cannes avec deux films alors que je n’en n’avais pas fait depuis 3 ans avec des superbes rôles à défendre c’est juste super. Surtout avec ces rôles de femmes fortes qui, je l’espère, vont peut-être inspirer des gens.