Interviews

Interview de Stéphane Brizé (En Guerre)

Stéphane Brizé, un metteur en scène en guerre ?

Après avoir rencontré l’interprète principal d’En Guerre, nous avons passé un moment avec son réalisateur, Stéphane Brizé.

C’est difficile aujourd’hui de distinguer le réalisme du naturalisme du style documentaire. Vous semblez mettre des trois dans votre style. Comment définiriez-vous votre style ?

La fiction. C’est seulement de la fiction. A l’arrivée, tout ça est au service de la fiction. Je ne pense que fiction et ne cherche que des outils au service de la fiction comme utiliser les reportages tv à l’intérieur de la fiction. Quelque chose qui me fascine, c’est la représentation du réel à l’intérieur de la fiction et en même temps de confronter les deux. J’ai l’impression qu’en plus avec ce film qui, certes, emprunte à la dramaturgie plus qu’à l’image du documentaire, j’ai l’impression de n’avoir jamais fait autant de fiction. La musique est aussi beaucoup plus massive que dans mes autres films. Pas pour faire plus de fiction car on peut en faire sans musique mais elle prend plus de place dans ce film car elle traduit la psyché et la colère du groupe. Est-ce le sujet qui donne cette forme ? C’est possible. Je n’aurai pas de réponse définitive avec ça car le film, avant même que je l’écrive, il se dessine d’une manière physique dans ma tête, en faisant appel à ce que vous citiez, le naturalisme, le réalisme, le documentaire,… En même temps, tout est faux. Les reportages tv ont été refaits. Est-ce parce que ces sujets là sont tellement inscrits dans la réalité des gens que j’ai envie de donner cette forme d’ultra réalisme ? Peut-être mais je n’arrive pas à mettre des mots sur cette fabrication là. Ça reste une part de mystère et c’est vrai qu’il y a des questions pour lesquelles je m’efforce de ne pas fabriquer de réponse car il y a des mystères qui me sont nécessaires.

Je sais très profondément que je ne pourrais pas faire ce film avec un acteur principal qui serait un non professionnel. Non pas parce qu’il ne serait pas capable de le faire même si je pense que ce serait très compliqué de faire ce que Vincent fait, mais parce qu’il n’y aurait plus à l’écran, la confrontation entre la fiction et cet hyper réalisme qu’incarne Vincent Lindon. Ça ne m’intéresserait pas parce qu’à ce moment là, je serais dans une espèce de mystification avec le spectateur. « Je vous fais croire que ». A ce moment là, autant faire un vrai documentaire.  

Est-ce que vos opinions politiques sont plutôt à gauche ou est-ce la réalité sociale dans laquelle on vit qui vous pousse à faire des films qui amènent à réfléchir à ces problématiques ?

Dès La Loi du Marché, qui est finalement mon premier film dit « social », j’ai été très étonné du nombre de demandes où on me sollicitait, on me demandait de soutenir telle action, syndicale ou politique. La demande était là. Je le redis car la demande est encore plus forte ici. Je dis ceci, sans coquetterie aucune, je ne m’accorde, moi Stéphane Brizé, aucune légitimité de prise de parole politique publique. La seule que je m’accorde dans la prise de parole dite politique, c’est en faisant des films. Il n’y a qu’à cet endroit là que je trouve que je peux m’autoriser à prendre la parole. Sinon je ferais un autre métier. J’aurais épousé une carrière politique et j’aurais apporté quelque chose à cet autre endroit. Je pense qu’il faut toujours définir l’endroit de sa propre utilité. Dans dix ou quinze ans, j’en sais rien, je serai peut-être ailleurs. Ma manière de contribuer à la discussion publique, elle est là. C’est déjà très immodeste de penser qu’on fait un film qui va participer à la discussion. Bon, il faut être immodeste pour faire des films comme il faut l’être pour commenter des films. Mais il n’y a qu’à cet endroit là que je peux prendre là parole. A nouveau, ce n’est pas pour me défiler devant quelque chose. Le film parle tellement mieux du monde que je ne saurais le faire, même si c’est moi qui l’ai écrit. Pas tout seul d’ailleurs. Je parle beaucoup moins bien que mon film. J’ai mis un an et demi pour l’écrire et le tourner à fabriquer ce film pour finalement plus que pour comment il faudrait faire, témoigner de manière brutale du dysfonctionnement du monde. Comme pour rappeler aux gens que, tous les jours on s’endort. La force de la fiction, c’est d’éveiller, réveiller. « Ouais, c’est notre monde ». La fiction a une espèce de catharsis qui est très importante et peut être utile comme objet de compréhension et de sursaut. 

Vous parliez de l’hyper réalisme de votre cinéma qui est particulièrement utile et reflète bien le monde dans lequel on vit. Pouvez-vous élaborer cette pensée ?

En répondant à monsieur, je me posais la question de savoir si c’était lié au sujet que j’adoptais cette forme réaliste. Je n’ai pas la réponse à ça. Je ne l’ai pas parce que j’ai d’autres choses en tête pour le futur qui vont éclairer certains dysfonctionnement du monde. Est-ce que ça sera ça que je continuerai à faire ou ferai-je autrement? Je n’arrive pas à répondre à cette question, à mettre des mots pour vous raconter la forme. C’est étrange. Est-ce que finalement j’emprunte à quelque chose auquel les gens sont habitués ? C’est presque de la téléréalité. C’est à dire d’être en immersion dans le réel des gens pour se voir eux-mêmes. Les gens se sentent tellement heureux de voir une représentation d’eux-mêmes à l’écran. La téléréalité n’est pas du documentaire ni même de la fiction liée au documentaire. Encore une fois, il y a une espèce de mystère de la forme, alors qu’elle a sa singularité, qui emprunte à une forme ultra classique. On connaît, même sous forme de documentaire. Je suis encombré de ce mystère là mais j’ai envie de le préserver. J’ai le sentiment qu’il y a quelque chose que je ne dois pas révéler à moi-même. 

Je pense que la réponse est beaucoup plus simple que tous ces encombrements. Parvenir à saisir, recréer ces moments, cette idée du réel et ces instants de vérité, il n’y a rien qui m’émeut plus à l’écran. Ça me bouleverse le plus, je le sais. Ça peut se faire avec des acteurs. Je repense aux films de Pialat qui recrée du réel à l’intérieur d’une fiction qui a un visuel moins documentaire que le mien, ça me bouleverse. Il y a une grande part de cette nécessité qui répond à cette injonction personnelle qui est que je suis saisi d’émotion quand, à l’écran, il y a une représentation forte du réel et qu’on accède à ça alors que tout est recréé. Il y a quelque chose de très émouvant.

Pendant l’écriture, avez-vous eu peur de ne pas aller assez loin ou, au contraire, d’aller trop loin ?

Non non. D’abord, le travail d’écriture et de dramaturgie est précédé d’énormément de recherches et discussions. Il y en a eu énormément avec des salariés, des syndiqués, des avocats de syndiqués, des experts, des DRH, des directeurs d’établissements, des avocats de directions et des politiques pour avoir tous les espaces de discussions du film qui soient éclairés. J’ai besoin de recréer une parole qui soit la plus objective possible à chaque endroit et pour ne caricaturer personne. Si je veux que ma démonstration soit la plus efficace possible, de mon point de vue, je suis obligé de passer par le respect de la parole de chacun. Ensuite, charge au spectateur, en fonction de ce qu’il vient de voir, de se poser les questions de savoir si, effectivement, on ne vit pas dans un monde de malade mental. On vit dans un monde qui ferme des entreprises qui gagnent de l’argent. Rien que dire cette phrase, c’est totalement surréaliste. J’ai une responsabilité envers chacun. Je dois donner à chacun la parole la plus censée, sans moquerie, sans ironie et, si parfois il y a des sourires, c’est qu’eux-mêmes les ont créé. Je pense par exemple au PDG qui dit qu’il a une maison en Camargue. A ce moment là, il veut être sympa et montrer qu’il est proche des gens. Dans sa façon de parler, il est aimable. Mais on voit qu’il est déconnecté d’une certaine réalité. Il pense qu’il crée de la proximité alors qu’il crée de l’éloignement. 

Dans toute la matière brassée, il y a des choses que j’ai entendues de la part de certains patrons que j’aurais adorée pouvoir mettre dans le film, des phrases qui ont vraiment été prononcées, mais je savais très bien que ces phrases, parce qu’à l’intérieur de la fiction, auraient semblé surréalistes. Les gens m’auraient dit « C’est facile de te moquer ». Non. On est constamment dans la fiction, dans la nécessité de savoir si on ne va pas trop loin et si toutes les phrases du réel, bien qu’on soit dans une représentation du réel, passeraient. Et bien non. On est constamment en train d’en ajouter à certains endroits et d’en retenir à d’autres. C’est très étonnant. Pour revenir à La Loi du Marché, parce qu’il y a des ponts quand même. J’avais assisté à une scène d’interpellation d’une femme d’une soixantaine d’années qui insultait de manière totalement raciste un des gars du service de sécurité. A des niveaux complètement surréalistes. J’ai réécris la scène et, quand j’ai donné le scénario, on me disait qu’il était vachement bien mais que cette scène était bidon. Et bien c’est quelque chose à laquelle j’ai assisté. Personne n’y croyait. J’ai voulu la tourner pour le prouver que c’était vrai mais elle ne tenait pas debout à l’intérieur du dispositif. Il y des endroits où il faut faire attention alors que c’est assez grisant de vouloir faire dire des choses aux gens. De la même manière, Xavier Mathieu (un célèbre syndicaliste de Continental NDLR) qui a participé à éclairer le scénario de son vécu, m’a raconté des séquences qui se sont passées au ministère avec le représentant du gouvernement. Il m’a raconté des scènes de furie absolue que je ne pouvais pas mettre car ça apparaissait surréaliste. Là aussi il faut le réel. Ce n’est pas parce qu’on m’a raconté quelque chose et que ça s’est passé exactement comme ça que je peux le retranscrire. Pas dans une forme de censure bien sûr mais bien de représentation. On est toujours dans une représentation du réel. Si je voulais être dans le réel, je ferais un documentaire. Je ne pense pas documentaire. Et attention, la fiction permet d’aller à des endroits dans lesquels les documentaires ne permettent pas d’aller. On peut aller dans des pièces dans la fiction que le documentaire ne permet pas. Les discussions à l’Elysée, je ne les ai jamais vues dans les documentaires. A ce moment là, on ferme les portes. On en a des représentations, des échos, des bribes, souvent partiaux. C’est intéressant de pouvoir recréer ces moments.

Je pense qu’il y a quelque chose de très puissant dans le film. Le cinéma est fait d’image mais dans ce film, la parole a une importance capitale. Tous les mots sont choisis minutieusement. Comment avez-vous écrit et choisi les dialogues mais aussi les moments de silence ?

D’abord, il y a la nécessité de faire parler tout le monde le plus justement possible. Ça veut dire qu’il faut avoir entendu tout le monde afin de récupérer leur vocabulaire, des façons de penser, des idéologies. Tout cela est véhiculé par les mots. Tout le monde ne parle pas de la même manière car tout le monde ne véhicule pas la même pensée. C’est extrêmement intéressant le rapport aux mots et à la pensée. Pendant l’écriture, je me suis rendu compte de choses sur les mots et la manière dont les mots étaient utilisés pour véhiculer des idéologies. Par exemple, le mot compétitivité. C’est le mot sésame qui peut ouvrir toutes les portes et légitimer toutes les fermetures d’usines. La compétitivité. Ce mot est utilisé à cet endroit parce qu’il permet d’une part, de légitimer et, d’autre part, c’est un mot culpabilisant pour les salariés. C’est un mot qui est utilisé à la place de l’autre mot qui devrait remplir sa vraie fonction, le mot rentabilité et de profitabilité. On ne peut pas dire « On vous renvoie parce qu’on ne gagne pas assez d’argent ». Donc on dit « On vous renvoie parce que l’entreprise n’est pas assez compétitive. » C’est intéressant de voir comment des mots justifient des actes. A ce moment là, ça rejoint le choix de prendre des acteurs non professionnels. Je leur définis un cadre extrêmement précis, un texte extrêmement précis avec des enjeux extrêmement précis. Pour autant, ils ont un espace de liberté où certains des mots qui sont écrit peuvent être changés. Tout est très écrit et précis, travaillé. Il n’y a pas de faute technique. Ils ont néanmoins un petit espace de liberté dans lequel ils peuvent s’engouffrer pour, puisqu’ils sont à l’endroit de leur compétence (un ouvrier joue un ouvrier, un avocat joue un avocat,…) ils vont pouvoir très naturellement un de leur mot du quotidien à la place d’un des miens à partir du moment où ils ne changent pas le sens. Là, ça participe à une représentation du réel encore plus forte. Ces mots résonnent dans la tête de tout le monde comme la vérité. C’est passionnant à fabriquer et aussi, parce qu’on sait que c’est une épreuve d’être en permanence dans la discussion, la négociation, il fallait aménager des espaces vacants dans lesquels le spectateur reprend son souffle pour repartir au combat. C’est aussi un combat de mots le film. Ces guerres peuvent être physiques mais elles sont énormément portées par les mots, la dialectique et l’envie de convaincre.