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Interview de Thierry Frémaux (Lumière ! L’aventure commence)

Rencontre avec un cinéphile privilégié

Alors que son film Lumière ! L’aventure commence est déjà sorti en France il y a plusieurs mois, voici qu’il débarque enfin dans les salles belges (et il vient de sortir en DVD et Blu-ray en France). A l’occasion de la présentation du film lors du Festival International du Film Francophone de Namur, nous en avons profité pour rencontrer Thierry Frémaux, un nom qui compte dans le cinéma, que ce soit grâce à l’Institut Lumière ou à son travail de délégué général du Festival de Cannes. Désormais, il est réalisateur, ou archiviste, c’est selon.

De quelle mission vous sentez-vous investi vu que vos attributions vous mènent tant du côté du cinéma actuel avec le Festival de Cannes, que du cinéma dit de patrimoine avec l’Institut Lumière ?

Il s’agit de ça. Il s’agit presque, comme disent les américains, de labour of love, de mission sacrée. J’ai pas mal le sentiment d’un immense privilège là où je suis. Je suis dans les deux plus belles avenues du monde. C’est à dire la rue du premier film et la croisette. Il y en a une troisième qui est Hollywood Boulevard mais ça on leur laisse. Cette mission, mène le très contemporain et le très historique. Je pense que c’est la même chose. On se bat tous au fond pour dire cessons de parler de vieux films. Même le mot patrimoine, qui est un mot joli, mais, pourquoi pas le mot classique ? On le dit pour la musique, la littérature et la peinture. Accolons au mot classique le mot cinéma. Aucun film ne sera jamais plus vieux qu’une pièce de Shakespeare. On ne dit pas « Hier j’ai été voir un vieux Shakespeare ». Il n’y a pas de vieux Shakespeare. Le cinéma, il est là. Je cite souvent cette phrase de Faulkner que Bertrand Tavernier avait mise dans son film Mississipi Blues qui dit « Le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé ». Quand on voit les films Lumière, j’espère que c’est votre sentiment aussi, on ne se dit pas que c’est de l’archéologie. On se dit que le cinéma est là, tel qu’il est aujourd’hui et sans doute pour après. 

Evidemment à Cannes c’est le très contemporain et, dans les deux cas, il faut faire preuve à la fois de générosité et d’enthousiasme et d’une certaine modestie. Je suis un cinéphile qui aime. Je ne suis pas un cinéphile qui n’aime pas. C’est à dire qu’il y a des cinéphiles qui, dès qu’ils ouvrent la bouche, c’est pour dire ce qu’ils n’aiment pas. Il y a des critiques qui sont comme ça aussi. Je préfère dire ce que j’aime. C’est beaucoup plus difficile de dire ce qu’on aime. Ainsi que dire pourquoi un film c’est bien et pourquoi ce n’est pas bien. Je préfère ne pas perdre de temps avec ça. Mon livre, les gens disent que c’est un bouquin sympa. Encore heureux, je n’allais pas parler des cons. C’est aussi une question de générosité, ça ne veut pas dire naïveté. Quand on aime, ça ne veut pas dire qu’on aime tout. Mais il y a quelque chose d’un aller-retour permanent entre passé et présent, entre Lyon et Cannes disons, qui me sert pour Cannes et pour Lyon. Ce questionnement que je peux faire sur les films Lumière, c’est parce que je suis un cinéphile contemporain. En même temps, quand on est dans le processus de sélection à Cannes, il m’arrive de parler des films d’une manière qui ressemble plus à comment je vais parler du Crime de monsieur Lange de Renoir que j’ai revu samedi, que du dernier film des frères Coen. Tout ça pour quoi ? Parce que c’est la même chose. Celui qui aime la musique, il aime la musique. Il n’aime pas le nouvelle musique ou la vieille musique. Le cinéma, c’est pareil.

Je ne ferai pas que des réponses longues comme ça (rires).

Comment vous êtes-vous rendu compte, à partir des films des frères Lumière, qu’ils avaient les bases de la grammaire cinématographique ?

C’était évident. Déjà ça l’était parce que je connaissais les films. On revient à ça. J’avais ce privilège de les connaître donc il n’y avait pas de raison que je garde ça pour moi. Le film est aussi destiné à combattre pas mal d’idées reçues, de clichés, sur Lumière. Des belles légendes dont la plus formidable est que celui qui a inventé le cinéma n’y croyait pas. Evidemment, il n’a jamais dit que le cinéma était un art sans avenir. Il n’a jamais dit ça, même si c’est beau l’idée qu’il puisse l’avoir dit. Sa place dans l’Histoire était bizarre. Ce n’était pas vraiment un inventeur et pas vraiment un cinéaste. Je voulais dire qu’il était complètement un inventeur et complètement un cinéaste. Comme inventeur, et lui-même l’a dit, c’est un processus collectif. Lumière a fait ce qu’il fallait pour finir. Il n’y a aucun inventeur après Lumière. Ça prouve que quand c’est fait, c’est fait. C’est totalement un cinéaste et là c’est le film qui le prouve. Dans le film, je parle de Raoul Walsh, Cameron etc. C’est pour montrer que, les questions que les cinéastes se sont posées durant l’évolution du cinéma, Lumière se les est posées en premier. Il avait une caméra. Il s’est dit « Je fais quoi ? », comme tous les réalisateurs sur leur plateau. Lumière fait partie de cette famille là et il en était exclu. Le côté Lumière invente une machine, Mélies invente le cinéma. Tout ça n’est pas vrai. Lumière c’est le documentaire, Mélies c’est la fiction. Tout ça n’est pas vrai. Billy Wilder disait toujours « Ne dites jamais au public que 1 +1 = 2, laissez-les calculer. » Ici c’est pareil. Je suis là pour guider, poser des questions, formuler des hypothèses. C’est pour donner ces films là aux gens et après ils se débrouillent. 

Vous avez eu l’impression d’avoir un devoir de mémoire en faisant ce film là ?

De mémoire et de présent. D’abord d’Histoire, dans le sens pur du terme. Redonnons-la à tout le monde. Je voulais aussi ré-enchanter l’histoire Lumière en la mettant au présent. C’est pour ça que je ne suis pas ici pour faire une démonstration du cinématographe Lumière. On a fait un film avec des films Lumière, on a fait un film Lumière, d’une heure et demi. Un objet comme aujourd’hui. C’est considérable parce que c’est la première fois depuis 1905 que les films Lumière retournent au cinéma. 

Concernant la sélection des 108 films, comment avez-vous procédé ?

Ce sont des films que je connaissais très très bien. Je les connais tous. Ceux là et quelques autres je les avais déjà commenté en direct. J’avais chapitré de la même façon. Il y a 25 ans à New York, j’avais même fait une VHS. Ici, je suis arrivé en studio en disant que je connaissais tout ça par coeur, donnez-moi un micro, montrez-moi les films, ça va durer 1h30. Evidemment, non. Le ton du live n’est pas le ton d’un film qui allait faire trace. J’ai tout réécrit. Ces 108 films permettent de faire un premier voyage dans le cinéma de Lumière. C’est pour ça que je les ai séparés avec ces chapitres qui permettent d’avoir une sorte de premier aperçu. On se rend compte qu’ils ont fait ça, ça, ça et ça. Mais pourquoi ? Parce qu’ils n’avaient pas de recette. Ils étaient ouverts. Ils proposaient des hypothèses, posaient des questions. C’est pour ça que c’est un cinéma moderne. La modernité, c’est de poser des questions, pas apporter des réponses. 

Est-ce qu’il y a des films que vous n’avez pas gardé pour d’éventuels soucis de restauration et, pouvez-vous parler de ce processus de restauration ?

On a restauré 150 films et on va lancer un nouveau plan de de restauration 300 films. Les films que j’ai choisi de restaurer, je les connais. Dans les 1500 il y en a aussi des ratés, ils ne sont pas tous géniaux. Il y en a qu’on n’a pas inscrits parce que ça faisait doublon. Le film doit trouver sa ligne propre aussi. Pour la restauration on a des négatifs, très rarement, parfois des positifs. On est à chaque fois partis du meilleur élément que l’on avait. On l’a ensuite scanné puis fait une restauration digitale. L’image angulaire est dans l’image. Je voulais que tout le monde comprenne que les bords étaient ronds et que souvent, on a vu des films qui n’étaient pas cadrés correctement. Le format c’était du 1:33 et on le montrait en 1:36 ou 1:37. Là aussi, personne n’a jamais vu les films comme ça. Les films sont en 4k, on les a transférés, on a refait un négatif puis des positifs. On refait un jeu de 35.  La restauration a duré, en gros, un an. 

De quelle manière votre travail à l’Institut Lumière influence-t-il celui pour Cannes ? Du point des vue des sélections notamment.

Je n’aime pas parler de Cannes en dehors de Cannes, je l’ai fait à San Sebastian et ça m’a couté cher (NDLR Thierry Frémaux y a relancé le débat quant au timing des visions de presse). Disons que les deux me sont utiles. Parfois en sélection, je dis à mes camarades qu’on n’est pas dans le « j’aime, je n’aime pas ». Qu’est-ce qui donne sa valeur aux choses, c’est le temps. Le meilleur critique du monde c’est le temps. On sait tous que La règle du jeu fut un désastre, que La porte du paradis, fut un désastre. On en a plein. Tout à coup, le temps a dit « Non non attendez, La règle du jeu, meilleur film français ». Et oui mais, à l’époque, c’était catastrophique. A Cannes, on a tous tendance à un peu dire « j’aime, j’aime pas, c’est bien, c’est pas bien ». Du calme. Même une sélection cannoise, ce n’est pas la vérité. C’est une proposition, un instantané d’un certain état du cinéma chaque mois de mai chaque année.

Vous pensez à une suite ?

Oui. Le film s’appelle L’aventure commence donc il y aura L’aventure continue.Il y en a plein, je n’ai pas tout mis, j’en ai gardé.

Qu’avec les Lumière ou vous pourriez le faire avec d’autres cinéastes, comme Mélies par exemple ?

J’aimerais beaucoup que quelqu’un d’autre le fasse, pour Mélies et tout ça. Oui. En même temps, c’est différent. Chez Mélies, les films ont déjà une sorte d’histoire. Propre. Là c’est le cas et ça ne l’est pas. Je crois qu’il fallait que je sois là pour accompagner ça. Quand le DVD sortira (NDLR pour rappel, il est déjà disponible en France), vous couperez ma voix et regarderez juste les images. 

Au festival Lumière, comment choisissez-vous ce que vous mettez à l’honneur ?

Il y a rarement d’idées préconçues sauf, Bergman il y a trois ans, parce que tout était restauré. C’est aussi un festival de copies restaurées. Clouzot, avec la Cinémathèque française, on voulait redonner de l’importance à l’oeuvre de Clouzot. Il y a des choses qui viennent de nous, qui sont des choix.