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Interview : Kiyoshi Kurosawa (Le Secret de la chambre noire)

Depuis une trentaine d’années, Kiyoshi Kurosawa s’est le plus souvent attelé à questionner le versant sombre de la société japonaise, notamment par le biais de films de genre, souvent horrifiques, parvenant à y inoculer le point de vue d’un auteur. Aujourd’hui, avec Le Secret de la chambre noire, il tourne pour la première fois hors de ses contrées, avec des acteurs dont il ne maîtrise pas la langue. Pourtant, cela ne l’a pas empêché d’importer en Europe ses propres obsessions. Rencontre avec l’un des cinéastes les plus passionnants de notre temps. 

Tout d’abord, pouvez-nous nous dire quel a été votre ressenti suite à votre première aventure européenne ? Pourquoi avoir choisi ces acteurs (NDLR : Tahar Rahim, Olivier Gourmet et Constance Rousseau) et, surtout, est-ce que cela a été difficile pour vous de travailler avec eux ?

En fait, le travail avec les acteurs a été très facile. Bien sûr, comme je ne parle pas la langue, cela passait par le filtre d’une interprète, mais autant l’acteur que l’équipe de tournage ont tous vraiment cherché à comprendre ce qu’avait en tête un réalisateur étranger. Ils ont vraiment tout fait pour pouvoir concrétiser le projet. Avec les acteurs japonais, bien sûr, je pouvais être plus pointilleux sur des détails, dans les répliques notamment, mais là comme je ne comprenais pas la langue, et que c’était la première fois que je voyais dans le cadre d’un tournage étranger le jeu des acteurs, finalement j’y prenais beaucoup de plaisir, et même si je ne comprenais pas les répliques, le tournage s’est fait de manière très fluide. En fin de compte, je leurs faisais totalement confiance. 

Avec votre dernier film, Vers l’autre rive, vous avez entamé un tournant, en cherchant notamment une autre facette du fantôme. Ainsi, est-ce qu’on pourrait dire que Le Secret de la chambre noire serait votre synthèse, car vous semblez y mêler des fantômes classiques proches de vos films japonais, et une sorte de fantôme apaisé, qui rejoindrait par ailleurs votre tournant. 

Oui, comme vous dites, j’avais envie de faire une sorte de synthèse entre le fantôme occidental et le fantôme japonais. Mais, dans les détails, ce premier fantôme, celui de la mère dans le film, est vraiment un fantôme typique du cinéma occidental, mais aussi un fantôme typique de la japan horror. En d’autres termes, un fantôme qui fait peur. Et ce type de fantômes, dès le début de l’histoire, sont déjà des fantômes. Mais dans les kaidan, qui sont les histoires de fantômes classiques, sa forme typique, en tout cas au début de l’histoire, est celle d’un être vivant ordinaire. Et, en fait, c’est au milieu de cette histoire que l’homme ou la femme meure, et que de là, sa relation avec un autre personnage précis prend une autre tournure, selon laquelle l’histoire continue de se développer. Et ça c’est véritablement la forme typique des histoires anciennes de fantômes japonais, et le personnage de Marie correspond à cette forme-là du fantôme. Du coup, le fantôme de Marie, j’ai voulu le libérer du cadre de l’horreur et de ne pas en faire un fantôme animé par un sentiment de vengeance, mais par un sentiment d’amour. Il s’agit d’un fantôme qui décide de rester dans ce monde par amour. Mais en réalité, lorsqu’on y pense, les fantômes ne sont pas des monstres, bien qu’ils soient morts, car ils ne sont pas si différents des êtres vivants. Ils ont été des êtres humains avant tout, et ils sont ainsi animés par toutes sortes de sentiments, à partir desquels on peut développer des formes de drames très riches. Enfin, voilà, ce sont des choses que je commence à me dire ces derniers temps, c’est pour cela que je tourne mes films dans ce sens.

Le Secret de la chambre noire, Kiyoshi Kurosawa, 2017

C’est intéressant que vous parliez d’amour et que vous le mêliez à la mort. En tout cas, cela me fait penser à une très belle phrase dans le Cantique des Cantiques, qui dit que l’amour est aussi beau que la mort. Est-ce que cela correspond à ce que vous recherchez dans vos films ? 

(sourire) Vous me l’exprimez comme ça par des mots, alors que je me demande si je suis vraiment capable d’exprimer des idées aussi grandes. Du coup, j’en suis un peu gêné, mais effectivement c’est ce genre de choses que j’ai envie d’exprimer lorsque je mets en scène des drames.

Qu’est-ce qui vous a poussé à éclaircir votre vision du monde ? En essayant donc de développer un regard plus apaisé, ou est-ce que c’est quelque chose que vous avez déjà essayé d’intégrer dans vos premiers films, en tentant finalement de mélanger diverses tonalités ? 

Alors, je n’en ai pas tout à fait conscience, mais si je cherche des raisons, je pense que l’une d’entre elles serait la suivante : j’ai pris de l’âge. Ainsi, j’ai de plus en plus autour de moi des amis ou des proches qui décèdent. Ce sont des choses auxquelles je ne pensais pas du tout quand j’étais jeune, mais maintenant j’ai tendance à me dire « Oui, alors, lui qui est maintenant mort, que penserait-il de moi aujourd’hui ? » Ce sont des choses qui m’intriguent. Alors, ce n’est pas non plus un quelconque sentiment de nostalgie liée au passé. Toutefois, de manière naturelle, j’ai tendance à ressentir la mort comme quelque chose de plus proche et de plus apaisé qu’avant, et peut-être que cela se reflète dans mon cinéma aujourd’hui. 

Vous parlez de passé, donc du regard qu’on projette dessus, d’une certaine manière, et cela rejoint votre utilisation du daguerréotype dans votre film. Comment votre attrait pour cet outil a nourri votre projet ? Est-ce une manière de mettre en scène le passé pour dire le présent ? 

Oui, la technique du daguerréotype, en soi, est une technique vieillotte. Par exemple, le personnage de Stéphane va consacrer une heure à immobiliser son modèle pour faire une seule photo. Il a ainsi ce fantasme que quelque chose va apparaître à l’image. Mais, quand on y pense, c’est presque comme le cinéma. Aujourd’hui, avec les technologies numériques, on peut vraiment tout faire, comme faire des films avec son smartphone. Mais le cinéma, certes maintenant utilise les technologies du numérique, mais il va consacrer une heure, voire deux, pour faire une seule prise. Les réalisateurs sont persuadés que par ce cheminement, ils vont voir apparaître quelque chose de tout à fait exceptionnel à l’image, même si c’est peut-être une illusion. Du coup, ces choses du passé restent assez collées au cinéma, ce sont des choses auxquelles on ne peut pas échapper, mais vu de l’extérieur, pourtant, c’est quelque chose qui est déjà fini. Et pourtant les réalisateurs de film s’y accrochent, donc j’ai voulu introduire un regard un peu ironique par rapport au cinéma en imaginant ce thème du daguerréotype et le personnage de Stéphane.

Le Secret de la chambre noire, Kiyoshi Kurosawa, 2017

D’ailleurs, c’est intéressant car dans le film, on voit très clairement que Stéphane est très réactionnaire, qu’il vante notamment les mérites de la pellicule au détriment du numérique. Quel est votre position dans ce débat ? 

Alors, oui, aujourd’hui je fais tout en numérique, et j’essaie d’introduire dans la mesure du possible les nouvelles technologies. Mais, dans le rapport à l’image, en filmant donc la réalité, je reste persuadé – même si c’est peut-être une illusion-, qu’à un instant, je vais pouvoir dépasser cette réalité, et donc filmer l’invisible, filmer ce qui existe mais qui ne se voit pas. Je crois à la possibilité de ce miracle. Donc, dans le fait que j’essaie de croire à cette chose qui est invisible, mais qui existe, en cela je suis proche du personnage de Stéphane. 

Enfin, pour finir, est-ce que vous pensez qu’il existe un lien entre les morts et les vivants ? Pour vous, est-ce que parler du fantôme, c’est une manière de faire émerger l’invisible de la réalité ? 

Dans le cinéma, ce sont des acteurs vivants qui jouent des morts, des fantômes. Donc c’est une manière très simple de montrer des choses dont on doute de l’existence. Mais au niveau des sentiments, on a l’impression que cette chose existe, et donc à travers le cinéma, on peut la rendre visible. Pour moi, c’est une des forces exceptionnelles du cinéma, de pouvoir rendre cela possible. C’est une réalité qui est un peu différente de celle que l’on connaît, mais qui n’est pas non plus un fantasme ou une illusion, et qui existe donc à travers l’écran.