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Interview : Xavier Gens (Cold Skin, The Crucifixion, Budapest)

Rencontre avec le réalisateur français d’Hitman et de Frontières à l’occasion de la sortie prochaine de trois nouveau films !

Lors de l’Etrange Festival 2017, Xavier Gens a présenté en avant-première mondiale son nouveau film Cold Skin. Alors qu’il sort trois nouveaux long-métrage en l’espace de quelques mois, nous avons pu rencontrer le réalisateur.

Quelle était la genèse du projet de Cold Skin?

Xavier Gens: Je connaissais le livre. je l’avais lu à l’époque de Frontières et Hitman. Je lisais ce qui se disait sur Internet puisque je rêvais secrètement de faire l’adaptation de ce bouquin. Et c’était David Slade qui devait le faire. C’était donc parti aux Etats-Unis et ça devenait impossible à faire. J’avais ce projet sur La Pérouse qui s’appelle Vanikoro. Ça se passait sur une île avec des indigènes donc il y avait un écho à Cold Skin. Mais donc on oublie et je pars faire The Divide. Arrive Cannes 2011 et les producteurs de Cold Skin m’appellent pour me prévenir que David Slade quitte le projet pour une série TV qui s’appelle Hannibal et ils me proposent le projet. J’accepte évidemment. Je trouve ça extraordinaire, je lis le script qui s’avère être exactement le bouquin et je leur dis c’est bien, c’est ce qu’il faut faire. On retravaille un peu avec Jesus Olmo, on cherche la solution pour faire le film et on rentre dans un tunnel de cinq ans. Il faut trouver le bon décor, l’endroit où il faut faire le phare, faire des études pour que le budget soit cohérent par rapport au film,… Tous les ans, on partait faire des repérages quelques part.  Ce n’était jamais la bonne formule et ça a pris cinq ans pour pouvoir aboutir à la cohérence entre le budget, le casting et le décor.

Les décors sont somptueux d’ailleurs dans le film. Y a eu des obstacles sur le lieu?

Oui, c’était pas évident. Le lieu était difficile d’accès, il y avait 30 minutes de piste en voiture chaque matin. Pour construire le phare, il a fallu qu’on fasse une route au milieu d’un champ de lave. L’endroit s’appelle Las Malvas à Lanzarote. On est à la lisière du parc Timanfaya qui est un parc national. Personne n’a jamais filmé cet endroit. C’est vraiment vierge. Il y a Lucile Hadzihalilovic qui a tourné pas très loin pour Evolution mais sinon c’est un endroit neutre. On était très content de pouvoir tourner là-bas et pouvoir montrer au public ce lieu.

Y-a-t-il eu des galères sur le tournage? Que ce soit au niveau de la météo ou autres?

Pas tant que ça. C’était plus le vent pour tourner qui posait problème. On ajoutait des effets météorologiques pour qu’on sente l’hiver donc on a mis de la neige etc. Mais il n’y a pas vraiment eu de galères. T’arrives là-bas le matin et tu vois l’océan devant toi, des vagues, cette roche volcanique noire… Tu ne peux être qu’inspiré. Tu fais ton travail dans les meilleurs conditions. C’est absolument génial. On a eu une équipe de production à fond derrière nous donc c’était parfait.

Quelles étaient les inspirations visuelles du film?

C’est plus des peintres en fait. Un peintre qui s’appelle Friedrich qui a fait une peinture que j’ai reproduite à l’identique dans le film. C’est lui l’origine. Il n y’a pas eu de film puisqu’aucun film ne s’est tourné dans ces conditions là donc je me suis dit je vais chercher dans la peinture, croquis, littérature. On est parti à zéro de l’imaginaire collective. Que ce soit Lovecraft ou Jules vernes, on est sur ces environnements là.

Quand on lit le synospsis, on s’attend plus à un film à la John Carpenter puis quand on le voit, ça ressemble plus à du Guillermo Del Toro.

C’est à dire que l’approche est plus poétique. Carpenter est un réalisateur américain que j’admire énormément mais il va faire des films sur l’autodéfense, la peur de l’autre… Cold Skin a cette thématique là mais à travers le prisme d’un européen érudit qui aime la poésie, la littérature. Il fallait retranscrire ça de cette manière. Et David Oakes (l’acteur principal NDLR) est comme ça naturellement. Je me suis enquillé dans le sillage de ce qu’il dégage. C’était cette espèce de romantisme à l’allemand du 19eme siècle.

Cold Skin c’est un vrai film romantique en fait?

Oui. Ca change! Si tu fais une énième redite de Fort Alamo, ça été vu dans Assaut et pleins de films. C’est pas du tout ce que j’ai envie de faire. C’est le créneau de Carpenter là et je me considère pas du tout comme héritier de Carpenter. Je ne sais pas faire ce qu’il fait. Ce qu’il fait, je trouve ça magnifique. Sur Cold Skin, j’ai vraiment trouvé ma voie perso. Je ne voulais pas singer une quelconque personne. Sans chercher à faire peur. Je voulais chercher à créer une émotion sur ce qu’il se passe à l’image, c’est à dire être touché par la philosophie et l’idéologie qu’il y a derrière  le film plutôt que par des artifices d’angoisse.

Effectivement, il n’y a qu’un seul jump scare dans le film…

Oui. C’est au début. parce que le héros est effrayé parce qu’il croit qu’il y a des monstres. Et moi à la mise en scène, je joue la dessus. Il croit que c’est des monstres alors je filme ça comme si c’était le cas. Mais une fois qu’il comprend que ce n’est pas des monstres, que le personnage de la créature est féminine, le film bascule. On bascule vers le coté anthropologique de l’intrigue. L’auteur du livre est un anthropologue à la base. Mon approche se base sur ça. L’auteur a écrit un roman fantastique parce qu’il était frustré que Darwin ai tout découvert. Lui en tant qu’anthropologue, il n’a rien à découvrir aujourd’hui alors il invente une histoire sur la découverte d’une espèce. C’est un fantasme d’anthropologue en fait.

Le personnage principal de votre film, incarné par David Oakes, est un peu lâche. Ca fait du bien de voir ça dans ce genre de film ?

Oui, bien sûr. C’est humain. C’est des choses qui me sont très proches. Dans sa situation, je ferais la même chose. Plutôt que de « héroiser » un personnage et d’être dans un cloché, on est sur une approche réaliste de ce qu’il se passerait. On a eu cette approche pour ne pas chercher à satisfaire l’audience dans ce qu’elle connait. C’est à dire quelque chose d’atypique. Pour moi c’était la meilleur approche à avoir pour être le plus honnête dans la démarche. Il fallait satisfaire la logique réaliste de l’histoire sur ce type d’intrigue.

David Oakes et Ray Stevenson sont venus naturellement sur le projet?

Oui. J’avais travaillé avec eux en faisant de la télé. J’ai fait Crossing Line et Ray Stevenson était dedans donc on s’est connus là. Et David Oakes avait passé le casting pour The Crucifixion. Je voulais le prendre mais il ne faisait pas assez roumain. L’histoire de The Crucifixion se passe en Roumanie donc je me suis dit que  ça n’allait pas le faire mais je le garde en tête pour autre chose. Et quand on est parti faire Cold Skin, ils étaient tous les deux dispos donc on est parti ensemble directement.

D’ou vient l’idée du design des créatures?

C’est Arturo Braziero. Ça lui a pris un an et demi pour trouver l’approche d’Aneris. Je voulais une approche anthropologique et scientifique de la créature, c’est à dire que c’est un être humain mais qui a évolué différemment. Elle ne va pas avoir une base reptilienne. Donc on a discuté avec des scientifiques qui nous on dit que si nous, être humains, on avait évolué sur quelque chose de subaquatique, on serait plus proche du dauphin. Donc elle a une peau proche du dauphin, des yeux amphibiens, des branchies, des doigts palmés mais toujours cinq  comme les humains. Le personnage a été fait selon une logique darwinienne.

Elle ne parle pas non plus….

Oui, car sous l’eau, tu ne parles pas mais tu utilises des signeaux qui te permettent de communiquer.

Vous avez envisagé de la faire parler?

Pas du tout. On s’est inspiré du chant inuit. La logique sur la communication de Aneris c’est l’Antarctique donc on utilise les sons de la coutume inuite mais avec quelque chose de plus envoutant. Ces créatures sont à l’origine du mythe des sirènes. L’anagrame d’Aneris, c’est Sirena. Donc c’est une sirène, elle a les jambes palmées etc 

Aneris c’est la princesse du peuple?

Oui. Sans l’expliquer dans le film c’est ça. Le spectateur est intelligent, il peut faire sa propre analyse. Pas besoin de mettre des mots. Le cinéma c’est l’image.

Que représente le personnage de Gruner?

Le personnage de Gruner représente ces gens effrayés et nationalistes qui font d’un endroit qui n’est pas à eux leur territoire. Il représente ces personnes d’extrême droite qui ont peur de l’étranger et qui, plutôt que d’essayer de communiquer, vont tuer. C’est caricatural mais le personnage est là tout en essayant de lui amener de l’émotion de la profondeur. Un personnage qui a vécu ce traumatisme, s’isoler  sur cette île, c’est être rejeté du monde. On a créé ce sous-texte sur l’histoire d’amour avec sa femme qu’il a certainement  perdue et il est venu se perdre sur cette île au point d’en changer d’identité. Gruner c’est une invention. Il s’invente pour devenir quelqu’un d’autre. Gruner c’est la bête humaine. C’est l’homme qui a peur.

Vous sortez trois films en à peine un an, c’est pour vous rattraper de ces longues années sans films?

Non (rire). C’est un hasard de calendrier. Cold Skin m’a pris beaucoup de temps mais je voulais lui consacrer ce temps sans rien faire à coté même si j’écrivais d’autres choses. J’ai du arrêter de travailler un an environ en 2012 à cause d’un souci. J’ai aussi eu besoin de faire un break après The Divide.

Parmi ces trois films, deux sont des films de genre…

Je dirais qu’un est un film d’horreur (The Crucifixion), un film d’aventure (Cold Skin) et une comédie (Budapest).

Oui c’est vrai qu’après avoir vu Cold Skin, c’est pas vraiment un film d’horreur…

Les gens s’attendent à un film d’horreur mais ce n’est pas le cas. Il y a des monstres mais c’est tout.

Sur ces trois films, le seul qui est français est une comédie. C’est difficile de faire des films de genre en France?

C’est impossible ! Faire une comédie c’était le bon moyen de faire un film en France. J’aime mon pays et je voulais revenir ici. Puis quand j’ai lu le script de Budapest, j’ai adoré. Ça m’a fait marrer. C’est écrit par Manu Payet et Simon Moutairou et je me suis dis, y a un gros délire  faire. Puis j’ai vu que sur la mise en scène je pouvais m’éclater. Faire quelque chose entre les frère Coen et Todd Phillips. On est parti dessus hyper vite et je pense que le film sera cool. Je suis hyper satisfait. Je suis en plein montage actuellement et ça va être une bombe atomique en terme de comédie. Ce sera quelque chose auquel on ne s’attend pas. Ce n’est pas de la comédie française classique, ce sera un peu spécial. (rire)

Ca veut dire qu’enFrance, on ne peut faire que de la comédie?

Pas forcément. On peut faire d’autres choses. Il y eu Grave par exemple. Même si la Belgique était dedans aussi. Il y a moyen. Après si on veut tourner et faire son métier, il faut aller vers des sujets qui sont plus commerciaux et faire une comédie c’est le cas et on peut tourner plus rapidement. Après, un film comme Budapest c’est commercial mais j’y trouve mon compte et j’ai une liberté artistique. Je peux m’éclater. Le film est très fellinien dans son approche. Et Cold Skin est pour moi un film d’auteur. The Crucifixion c’est un film d’horreur mais ça reste propre. Moi je veux aller vers des projets qui me correspondent et en France on peut faire des choses qu’on ne peut pas faire ailleurs, ce qui est super. On verra la suite mais j’attend la sortie des films pour voir ce qu’il va se passer.

Comment vous trouvez l’état du cinéma français actuellement?

On est dans un système conservateur. On a un système atypique que pleins de pays nous envient. On peut produire des films d’auteur qu’on ne produit nulle part ailleurs. Tu as 200 films par an dans un système de financement unique. Il y a beaucoup de voix qui peuvent s’exprimer dans notre pays. Après en terme de cinéma populaire, celui qu’on aime en France, qui est le film de genre, c’est pas celui qu’on produit. On aura une aide sur le cinéma d’auteur et c’est important car c’est notre exception culturelle et il le faut. Mais à coté de ça, c’est notre cinéma populaire qui se cantonne à la comédie car c’est la comédie qui marche chez nous. Notre cinéma populaire c’est l’humain, c’est ce qui fait rire les gens. On est des dépressifs et on a besoin d’aller rire en salles à plusieurs. Ce sont nos blockbusters.  Si on veut faire des blockbusters de genre, c’est plus risqué financièrement. Donc on ne va pas le faire et on les achètera à l’étranger. Il y a  moins de risques pour les distributeurs. Si on le fait, il faudra faire les scores des comédies. Le plus grand blockbuster de genre français qu’on ai eu c’est Le Pacte des loups de Christophe Gans. C’était dans la continuité de ce qu’étaient les Angelique marquise des anges dans les années 60. Tous les autres films ce sont des films d’auteur d’horreur et ça on peut le faire. Comme l’a fait Julia Ducourneau avec Grave. Moi je suis un électron libre dans le cinéma. Entre les US, l’Europe et la France, je ne me situe nulle part. Là, on me propose d’aller faire des films en Argentine avec les moyens que je veux donc pourquoi pas. On m’en a même proposés en Chine. J’ai la chance de pouvoir faire des films où je veux donc je ne me cantonne pas à la France mais après c’est mon berceau donc je préférais faire des films ici.

Vous pensez qu’on évoluera dans notre cinéma français?

Hum… c’est la télévision qui va évoluer. Le cinéma français est bien évolué. Jean-François Richet va faire Vidocq par exemple. C’est super.

Effectivement, mais les auteurs qu’on a sont souvent obligé de passer par des commandes avant de faire leurs propres projets perso?

Pas forcément. Ca dépend des envies de chacun. Jacques Audiard fais un western actuellement. Aux USA il ne pourrait pas. Je trouve ça génial qu’un mec  comme lui fasse un western. Jean-François Richet fait Vidocq avec Cassel. Je suis hyper curieux de voir ça. C’est éclairé par Manu Dacosse en plus, le chef opérateur de Du Welz. Il y a une belle promesse. Et ça va sortir du carcan du classicisme du film américain qu’on nous donne et qui n’a pas d’originalité. On a des snipers isolés qui vont essayer de faire des choses. Ce qui serait bien c’est qu’au lieu d’en avoir deux ou trois par an, on en ait une quinzaine. Mais ça vient tout doucement, ce n’est jamais mort. Il faut être confiant.

La plateforme VOD c’est devenu un enjeu pour des réalisateurs?

Je ne m’en rend pas encore vraiment compte. Mes trois films ne sont pas encore sortis et ils sortent tous en salles. On va voir ce que ça va impacter. Netflix m’a déjà contacté. Pourquoi pas. Ca dépend de l’histoire que tu as envie de raconter. T’écoutes des mecs comme Alan Taylor qui s’expriment plus facilement en séries qu’en films. Il a été faire des blockbusters aux USA et ça l’a écoeuré. Il préfère faire de la télé. Et en télé, aujourd’hui tu peux faire pleins de choses pour t’exprimer. Ça a même pris la place du cinéma indépendant américain. Regarde des séries comme The Handmaid’s tale c’est hallucinant. Game Of Thrones c’est le blockbuster de la série télé. Il n’y a plus de frontières aujourd’hui. Tu vas là où c’est ton style aujourd’hui. Si tu veux une audience adulte, on va te dire que c’est pour la télé. Si tu veux des ados, grands publics c’est le cinéma. Ça dépend où tu communiques avec ton film. Ton oeuvre peut devenir quelque chose qui mute. Le film que je voulais faire, Vanikoro, je sais que ça peut devenir une grande série télé. Y a de quoi le faire. On ne sait pas ce qu’il va se passer. les choses sont plus ouvertes qu’avant. On fait ce qu’on veut aujourd’hui, c’est super. La télé et le cinéma se complètent.

Vous avez peur que les gens se déplacent moins en salles?

Non. Les gens vont encore au restaurant. Netflix et la salle de cinéma c’est pareil. Netflix c’est faire un plat chez soi et aller au restaurant c’est comme aller au cinéma. C’est un expérience. Tu veux goûter de la grande cuisine, tu vas au cinéma. Les plateformes de VOD nous font gagner du temps pour voir les films car on ne peut pas tout voir au cinéma mais les grands rendez-vous incontournables, c’est le cinéma. 

Il y a toujours autant de rendez-vous incontournables en salles?

Oui mais le mode de consommation a changé et il y a beaucoup plus de choix à la télévision aujourd’hui par rapport à l’époque donc on en a moins l’impression mais c’est super. Les plateformes de VOD c’est un nouveau confort. Ça a tué les vidéo clubs mais c’est formidable d’avoir une facilité d’accès à certains films.

Que pensez vous de la chronologie des médias en France?

Il faut la moderniser. C’est à cause de ça qu’il y a du piratage. Certains films ne sortent pas en France. Les gens le font car ils n’ont pas le choix pour le voir autrement.