Rétrospectives

Rétrospective Steven Spielberg : Le Monde Perdu (1997)

Des dents de la terre peu rigides. 

Affiche de Le Monde Perdu - Jurassic Park (1997)
Affiche de Le Monde Perdu – Jurassic Park de Steven Spielberg (1997)

Quatre ans après le terrible fiasco de son Jurassic Park, le milliardaire John Hammond rappelle le Dr Ian Malcolm pour l’informer de son nouveau projet. Sur une île déserte, voisine du parc, vivent en liberté des centaines de dinosaures de toutes tailles et de toutes espèces. Ce sont des descendants des animaux clônes en laboratoire. D’abord réticent, Ian se décide à rejoindre le docteur quand il apprend que sa fiancée fait partie de l’expédition scientifique. Il ignore qu’une autre expédition qui n’a pas les mêmes buts est également en route.

C’est un raccord à l’ampleur presque grand-guignolesque qui nous renseigne authentiquement sur Le Monde Perdu. En effet le prologue met en scène une trinité – la normativité spielbergienne – face à une potentielle menace ; l’un des personnages hurle à la mort, et c’est ainsi le moment choisi par Steven Spielberg pour insérer une coupe, laissant apparaître dans le champ Jeff Goldblum en train de bailler. C’est ainsi tout le versant soporifique du film que le réalisateur de E.T. l’extra-terrestre semble signifier à son insu.

D’abord adaptation d’un roman éponyme d’Arthur Conan Doyle, Le Monde Perdu est surtout la suite directe d’un premier film bancal, franchement exaspérant, en ceci qu’il poursuivait déjà le dévoilement progressif d’une mécanique détestable, celle de l’enfant-consommateur – initiée avec l’horrible Hook, sans doute le plus mauvais film de Steven Spielberg. En effet ces films lient maladroitement un imaginaire bon marché, souvent normatif, à l’idée très libérale du parc d’attraction.
Chose intéressante, le cinéaste termine le montage de Le Monde Perdu en même temps qu’il tourne Amistad, rendant les films évidemment proches. Il avait déjà développé pareille schizophrénie en 1993 lorsqu’il pensait en même temps Jurassic Park et La Liste de Schindler. Cela donna ainsi lieu à quelques maladresses, notamment dans Amistad, lorsque les esclaves furent filmés en gros plans, leur donnant par-là une aura presque monstrueuse.

Il y a toutefois une grande idée intéressante dans Le Monde Perdu, que l’on pourrait par ailleurs rapprocher de Les Dents de la mer. Le cinéma de Spielberg est surtout connu pour l’entremêlement des regards aux émotions ressentis par les personnages, suivant parfois une logique de prolongement tout à fait pertinente (projection sur la société, la mort, la nature, etc…) ; il s’agit dans les deux cas présents d’une mécanique d’étiolement du regard, happé par un inconnu terrifiant.

Extrait de Le Monde Perdu de Steven Spielberg (1997)
Extrait de Le Monde Perdu de Steven Spielberg (1997)

Néanmoins le film dévoile un versant du cinéma de Spielberg peu aimable ; outre sa tendance à la promotion d’un consumérisme naïf, il soumet le cinéma de son auteur au défi technique. Ceci se manifeste d’autant plus par une logique de ressassement, voire de recyclage pourrait-on dire, faisant de Le Monde Perdu une simple variation de Jurassic Park. Il y a ainsi l’émergence d’une idée de prolongement, assez soporifique, qui se cristallise autour d’une juxtaposition inintéressante de séquences fondées sur la promotion de la bravoure. En ce sens, il annonçait déjà, de manière téléologique, le futur Jurassic World, dont la tendance à l’étalage d’une action laide et normative avait tendance à agacer.

Aussi, et même si cela ne semble pas évident, Le Monde Perdu s’apparente à un catalogue référentiel ; en effet Spielberg convoque des motifs de terreur pour le moins classiques, mais efficaces, certainement héritées d’Alfred Hitchcock, une nouvelle fois. Cela se manifeste lors d’une scène d’attaque de dinosaures ; le personnage interprété par Julianne Moore se retrouve ainsi sur un pare-brise en train de se fissurer. En dépit de sa tendance au recyclage, Spielberg fait preuve d’une certaine maîtrise de l’effroi, en ceci que cette scène en question demeure hautement spectaculaire. Néanmoins ces quelques éclats ne suffisent pas à faire de Le Monde Perdu un film véritablement passionnant.

Vaguement intéressante et, surtout, soporifique, cette suite dévoile, comme nous l’avons dit, un versant peu aimable du cinéma de Steven Spielberg, soumis au défi technique. Le Monde Perdu s’apparente ainsi à une déclinaison paresseuse de Jurassic Park, réduisant ses quelques moments authentiquement spectaculaires à des éclats qui viennent fissurer une route étrangement balisée. Il endosse donc ici un costume de reliquaire peu enthousiasmant.