BIFFF 2013, Interviews

Roland Joffé : ‘Si en cinéaste je ne suis pas engagé, je trahis mon public’

Rencontre avec un grand metteur en scène de cinéma : Roland Joffé.

 

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Vous avez démarré votre carrière avec La Déchirure qui a gagné 3 Oscars. Comment avez-vous été reçu à Hollywood?

 Et bien, je ne dirais pas que j’ai été reçu. J’ai eu un bon accueil mais un accueil hollywoodien n’est pas nécessairement la meilleure chose pour un artiste.

 

Vous avez presque 30 ans de carrière en tant que réalisateur. Comment avez-vous perçu l’évolution de l’industrie cinématographique et plus particulièrement du genre historique dans lequel vous évoluez?

Et bien, je pense que le cinéma… le secret du cinéma, vraiment sont les producteurs. Tout le monde pense que ce sont les réalisateurs et d’une certaine manière ça l’est. Certains pensent que ce sont les acteurs aussi. Mais ce sont vraiment les producteurs. Ce sont les personnes qui permettent que cela se passe. Comme les princes de la Renaissance l’ont fait avec Michel-Ange ou Leonard De Vinci. Et avec les années, les parts des producteurs se sont fragilisées. Et c’est parce que les studios de cinéma ont repris dans les années 70, bon, la fin des années 70, 80 et 90 par des grosses compagnies. Donc les films en sont venus à défendre les grandes causes américaines d’une façon métaphorique. Ils sont devenus très grands, très vides. Et en même temps ça continue à être comme ça je pense. Et ce que nous n’avons plus beaucoup ou plus du tout, ce sont les films populaires. La production a plus que son mot à dire lorsqu’il s’agit de films grand public. Des producteurs qui veulent faire des films intéressants. On a une structure de publicité très sophistiquée. Et je pense que c’est pour ça que le cinéma perd du public. Le cinéma a tendance à diviser le public parce qu’il n’est plus composé d’une somme d’individus. Au niveau de la création d’un financement pour les films. Être passionné de la vie, passionné de parler de la vie, passionné par le fait d’explorer la vie.

 

Quelle est la plus belle avancée?

Pour moi personnellement ?

 

Oui.

Chaque film est une belle chose parce que chaque film est un apprentissage. Je pense que si les gens s’assoient et pensent à leur vie et écrivent une liste : « qu’est-ce que je prends comme acquis et qu’est-ce que je sais vraiment à propos de ce que je prends comme acquis? », c’est très surprenant parce que c’est une très grande liste de choses qu’on prends comme acquises. C’est comment fonctionne le monde. On prend la réalité comme acquise. Mais beaucoup ne réalisent pas qu’en fait la réalité est un concept. Une construction énergique de l’esprit. Je pense que la beauté d’un film est un film qui confronte les situations, un bon film je pense, les situations des choses qu’on sait et qu’on ne sait pas. Et ce voyage pour l’être humain peut être effrayant, par dessus tout intéressant, attrayant. Et les bons films s’interrogent sur l’amour, l’amitié, sur la guerre, la paix, sur la réalité, la mort. Les films de genre ne sont pas différents parce que les films de genre sont d’une certaine façon… Ils jouent avec ces peurs. Mais ils jouent avec elles dans un sens… qui est plus cliché mais qui fonctionne toujours sur le psyché et leur intérêt je pense. Je pense juste qu’à la fin ils ne sont pas progressifs, ils tendent à être autour des mêmes peurs, des mêmes obsessions. Mais c’est ok. Il n’y a rien de mal avec ça. Pour moi, la beauté d’un film c’est quand on en sort en pensant : oh, je n’avais pas pensé à ça.

 

Roland Joffé pendant le tournage des Maîtres de l'ombre (1989)
Roland Joffé pendant le tournage des Maîtres de l’ombre (1989)

 

Êtes-vous un homme engagé? En colère? Parce que tous vos films sont histories et racontent des choses, ils racontent des réalités.

 

Je ne suis pas fâché. Mais je suis engagé. Je pense que si quelqu’un n’est pas engagé en tant que personne créatrice, vous trahissez votre public. J’aime la tradition des grands écrivains comme Émile Zola, Victor Hugo, Charles Dickens parce qu’ils n’étaient pas effrayés de décrire le monde comme il était et ses contradictions. Comme Pasternak [Boris, le romancier russe, ndlr]. Donc je crois qu’une des parties pour apprécier un film c’est l’engagement qu’il y a dans la vie de tous les jours. Il y a toujours des gens qui m’écrivent des lettres et des mails qui disent « j’ai vu vos films et ça a changé ma vie ». Et je trouve ça formidable. Je suis surpris dans un sens. J’en suis heureux. Mais c’est une jolie chose de sentir « oh, ma conversation… » parce qu’un film est une conversation. Le réalisateur parle au public. Il raconte une histoire au public, c’est un espèce de voyage. Et tu découvres quelque chose à propos de la bombe atomique que tu ne savais pas, quelque chose à propos de l’Inde que tu ne savais pas, quelque chose à propos du temps que tu ne savais pas. Il y a toujours eu une connexion émotionnelle avec moi qui dit : ton habilité à choisir c’est ce qui fait de toi un être humain. Le plus sophistiqué est ton choix, le plus humain tu deviens.

« J’aime les films historiques parce que nous sommes tous le produit de l’histoire. »

 

Que préférez-vous dans le genre historique? Et pourquoi faites-vous ce genre-là particulièrement?

J’aime les films historiques parce que nous sommes tous le produit de l’histoire. J’aime dire que nous pensons que notre vie a débuté à la première page de notre livre, en oubliant que la première page de notre livre est la page 50 du livre de nos parents qui elle-même est la page 100 du livre de nos grands-parents. J’aime l’histoire parce que ça nous raconte comment nous avons fait pour arriver ici. C’est une manière d’être en contact. J’aime les films qui parlent du futur, à propos d’où on va. Je pense que l’histoire est juste un formidable moyen d’avoir une carte. “Oh Je vois. Y-a-t-il y a une logique à cela? Y-a-t-il des forces géantes qui nous contrôlent ou est-ce un personnage individuel?” Nous ne savons pas la réponse mais la réponse est importante.

 

Un de vos meilleurs film (probablement le meilleur) et aussi un des plus connus a été tourné à Iguaçu en Argentine, qui est sans doute le plus bel endroit que j’ai vu au monde. Vous avez aussi eu un des meilleurs compositeurs. Comment était cette expérience de Mission? 

C’était incroyable à faire, à tous les niveaux parce que. J’ai du aller à Iguaçu par moi-même. Tout restait à faire. On a du construire des échafaudages, des passerelles. C’était effrayant et très beau. On nous disait de ne pas aller à Iguaçu mais bien sur nous y sommes allé. Le tournage était difficile. Nous avons aussi tourné en Colombie. Il faisait chaud. On n’avait pas de salle d’habillage et de caravanes. Mais tout le monde était connecté d’une façon forte. Et on était avec les indiens Waunana, une tribu indienne qui n’avait jamais vraiment… Ils savaient qu’il y avait des gens blancs mais ils n’avaient jamais vraiment eu interaction avec eux. Donc le tournage était vraiment extraordinaire, le sujet était vraiment extraordinaire. Les Waunana ont été expulsés de leurs terres il y a 2 ans par le narco-terrorisme et vivent maintenant du côté de Bogotá et nous avons lancé une espèce de charité pour eux. Les gens qui veulent y contribuer doivent se mettent en contact. Donc c’est un film historique mais ce n’est pas historique parce que l’énigme dans le film est la même qui est présente en Amérique Latine aujourd’hui. Quelle est la vie d’une personne indigène ? Que fait-on à propos de la culture indigène ? Est-ce qu’on l’élimine parce que ça ne fait pas partie de notre vie ? Comment est-ce qu’on la délivre ? Comment est-ce qu’on les défend ? Ce sont des questions humaines. Quand on va dans ces pays et qu’on voit la réalité de ces questions… C’est pour ça que c’était important Mission. Et bien sur la musique d’Ennio était très importante. Ennio ne voulait pas écrire la musique au départ. Il disait que ce film devait être silencieux, qu’il n’avait pas besoin de musique. Je ne suis pas sur de ça. “Je ne peux pas faire mieux que le son des violoncelles”, a-t-il dit. Mais il a pleuré quand il a vu le film. Quand il est parti il a dit que ce n’était possible de ne pas mettre de musique dans ce film. Trois jours plus tard il m’a rappelé en me disant [en italien] … “Je veux vraiment que tu écoutes quelque chose”. Et il me met le morceau au téléphone (Roland Joffé fait la mélodie) Et après je lui dis “Ennio, c’est incroyable, c’est beau, je sais que ça sera beau.” Avec Ennio il suffit seulement du chant et du piano. Avec les autres compositeurs il faut plus que ça. Ennio, dès qu’il se met au piano et chante on sent la passion de la musique, sa simplicité. Il adore ça. Je pense qu’il pense que c’est sa meilleure bande-originale.

 

De fait c’est une superbe bande-originale Mission.

Il n’a pas gagné l’Oscar étonnamment.

 

Extrait du film Mission (1986)
Extrait du film Mission (1986)

 

J’étais un peu surpris de vous voir dans le jury d’un festival de films fantastiques. Quelle est votre relation avec ce genre?

 Je suppose que j’en ai juste fait une oeuvre qui est un petit peu fantastique dans un sens. Mais je n’ai pas une grande relation avec ce genre. J’ai fait un film appelé Captivity qui est une petite partie du genre et j’étais intrigué de voir où ça pouvait aller. Mais je pensais que ça serait très intéressant parce que je ne sais pas grand chose à propos de ce genre et venir à ce festival et voir 20 films du genre me paraissait très excitant. Et voir le public. Parce que quelqu’un m’a dit “si tu vas au BIFFF, tu verras le public au BIFFF, mec tu auras beaucoup de fun”. Et c’est vrai, le public est incroyable.

 

Alice Englert, Mischa Barton, Olga Kurylenko, Elisha Cuthbert, Uma Thurman… que de belles actrices et futures stars pour certaines. Qu’est-ce qui motive vos choix? 

C’est vraiment le caractère de la personne. Demi Moore avec qui j’ai travaillé, que j’ai aimé dans Les Amants Du Nouveau Monde est exactement ce que Les Amants Du Nouveau Monde devait être. Certaines personnes m’ont dit quand je l’ai castée: “Tu ne devrais pas utiliser Demi Moore.” Et j’ai demandé pourquoi? Et on m’a répondu que c’était parce que Demi Moore n’avait pas gagné sa place en tant qu’actrice. Et je leur dis “Qu’est-ce que vous voulez dire?” Et ils me répondent que c’est parce qu’elle a une réputation parce qu’elle montre son corps dans des magazines. Et je leur dis “Oh mon dieu, vous êtes comme le film. Donc vous pensez que parce que quelqu’un est sensuel ou utilise sa sexualité c’est mauvais?” “Oui.” Et je leur dis: “Mais vous croyez en votre intellect. Mais qui vous l’a donné ? Qui a donné à Demi sa beauté ? Quelle est la différence ? Il n’y en a pas. C’est moralement ridicule.” C’est pourquoi j’ai choisi Demi. A cause du fait qu’elle est sexy. Uma, est une actrice remarquable dans sa manière. Mais il y a quelque chose de fermé, secret avec Uma qui était très important pour Vatel. Parce qu’elle est politique. Et une femme politique est extrêmement dangereuse. Pour le dire de manière très abstraite, les femmes accusent les hommes de penser avec leur pénis. En retour, je dirais que les femmes élaborent des stratégies avec leur vagin. C’est dit d’une manière très abstraite. Mais je pense que c’est le cas. Donc j’ai besoin d’un type particulier de personne. Vatel représentait un défi pour moi. C’est pour le public “Voici ce que c’est quand vous êtes un réalisateur.” Parce que tout l’amour de Vatel et ses désires pour exprimer à travers la nourriture la vérité est utilisé pour des buts très différents. C’est la vie.

Olga, qui, je pense, est une actrice de grande classe, est capable de transmettre la passion féminine d’une manière extraordinairement forte. Elle joue, dans There Be Dragons  de la manière la plus incroyable. Elle est l’objet du film. Mais elle doit l’être parce que ces énergies sont très importantes. C’est une histoire à propos d’un prêtre… Ce qui m’intéresse à propos des prêtres c’est… Les prêtres dans un sens sont coupés des autres. Et nous sommes tous faits de deux parties. Donc dans There Be Dragons il y a aussi deux parties. Nous sommes la même personne qui devient séparée. Je suis intrigué par le fonctionnement de cette séparation. Parce que les deux personnages sont perdus d’une manière glorieuse. Mais ils se rassemblent aussi dans un ensemble fondamental. Ce que le film dit c’est, il y a des dragons et les dragons sont en nous. Vous ne pouvez pas être complet jusqu’à ce que vous ayez les deux. Je trouve fascinant de faire un film à propos de deux personnages qui, dans un sens, forment un tout. Et qui ont lutté pour ça. Donc, vraiment, c’est le plus et le moins. Et je ne dirai pas lequel est lequel il en va de même pour chaque être humain. Donc les femmes sont extrêmement importantes. Et j’aime les femmes.

 

C’est la dernière question. Pouvez-vous m’en dire plus sur votre prochain film, Singularity avec Josh Hartnett ? Et c’est co-produit par des Belges ?

Oui. C’est co-produit par, je pense, un producteur belge très excitant appelé Paul Breuls. Il a beaucoup de tripes. Il est comme un producteur de la belle époque du cinéma américain. Il a une vision. Il adore la Belgique et veut construire quelque chose pour la Belgique. Il veut que la Belgique ait une voix à l’international. Je suis très admiratif de ce qu’il a fait  et j’ai travaillé avec lui pendant 3 ans. Je suis très impressionné et j’ai beaucoup d’affection pour lui. C’est une histoire à propos du temps. A propos de la réalité, de la mort. Ce qu’il dit vraiment c’est : « on a une très petite idée de ce que le temps est, on n’a aucune idée de ce que la réalité est et on n’a certainement aucune idée de ce que la mort est ». Parce que si on ne sait  pas ce qu’est le temps, ce qu’est la réalité comment pourrait on savoir ce qu’est la mort ? C’est une histoire d’amour qui se passe dans le passé, extrêmement beau dans l’Inde de 1777. Et une plongée dans les conséquences de ce qui s’est passé en Amérique en 2020. Et ce que ça dit c’est que 300 ans ne compte pas en fait. Et ça pose la question, on sait qu’on vit mais combien de vies vit-on ? Et si le temps n’est pas ce qu’on pense, comment pourrait-on savoir combien de vies on vit ou comment les vies sont connectées. C’est une histoire très cool.